Valeurs partagées entre bouddhistes et francs-maçons

Myriam GOOSSE

 

UGS : 2022001 Catégorie : Étiquette :

Description

Voici quelques réflexions au sujet du bouddhisme et de sa relation parfois un peu confuse avec l’Occident. Quelles sont les valeurs qui pourraient être partagées entre le bouddhisme et la franc-maçonnerie ?

Ce travail n’est qu’une ébauche et les spécialistes du sujet voudront bien pardonner mes approximations inévitables sur ce vaste sujet.

Commençons par souligner que le bouddhisme est multiforme et s’est développé en divers courants à travers plus de deux mille cinq cents ans et selon différentes trajectoires géographiques : nous retiendrons

  • le Theravada affirmant que la vie n’est qu’illusion et privilégiant la voie de libération individuelle (la sortie du samsara) pour les arhats, c’est-à-dire, ceux qui ont atteint le stade le plus élevé dans la progression religieuse et l’accumulation de mérites pour les laïcs afin d’espérer une renaissance dans une vie meilleure ;
  • le Mahayana (le grand véhicule privilégie la voie du bodhisattva, c’est-à-dire la possibilité pour tout laïc ou moine ayant atteint une forme de délivrance, de revenir sur terre pour œuvrer au bien de l’humanité avant de partir définitivement dans le nirvana ;
  • le Vajrayâna (le véhicule de diamant) également connu sous le nom de bouddhisme tantrique insiste sur le fait de pouvoir parvenir « en une vie » à l’éveil grâce à un travail sur le physique et le mental avec l’aide de certains rites, incantations et supports codifiés (mandalas, mudras et mantras).

Chaque courant ou école donne donc sa méthode plus ou moins complexe du chemin vers la libération et l’éveil.

Le bouddhisme s’est finalement développé en Occident il y a seulement une petite centaine d’années et est aujourd’hui dans une phase d’adaptation et de réinterprétation au contact de nos valeurs occidentales.

Le but de ce texte n’étant pas de retracer l’histoire de l’occidentalisation du bouddhisme, nous passerons allègrement quelque vingt siècles d’histoire pour nous retrouver au début du XXe siècle.

C’est le bouddhisme theravada qui jouera le rôle de pionnier en s’implantant en Grande-Bretagne. Il sera suivi par le bouddhisme zen et tibétain.

Au milieu du XXe siècle, on retrouve deux attitudes bien distinctes par rapport au bouddhisme : d’une part, quelques savants orientalistes qui se penchent sur des textes fondamentaux et tentent de les comprendre et, d’autre part, un grand nombre de curieux qui s’attachent au côté fantasmatique et anecdotique du bouddhisme.

Aujourd’hui, le bouddhisme me semble « consommé à toutes les sauces ». Pour la première fois, depuis que le Bouddha a énoncé ses quatre nobles vérités, le pratiquant occidental a le choix total du type de bouddhisme qu’il souhaite adopter.

Le theravada s’est répandu dans tous les pays européens, aidé en cela par l’afflux de réfugiés du sud-est asiatique. Avec lui est apparue une mouvance vipassana, centrée sur les pratiques de méditation, qui a dérivé, dans certains cas vers une instrumentalisation croissante du bouddhisme à des fins plus utiles que réellement spirituelles, telles les techniques de mindfulness qui n’ont plus grand-chose à voir avec les enseignements bouddhiques.

La fascination pour l’art japonais ou les arts martiaux a également entraîné son lot d’adeptes du zen. Actuellement, le zen proposé est généralement peu prolixe en enseignements et centré sur la pratique assise du zazen où les adeptes font volontiers abstraction d’éléments traditionnels, jugés trop religieux.

Enfin, d’autres pratiquants s’intéressent plutôt au bouddhisme tibétain. Cet intérêt plus récent s’explique probablement par l’exil de lamas et de maîtres tibétains en 1959. L’Occident est fasciné par le Tibet et l’actuel Dalaï-Lama comprend très vite qu’il faut ouvrir l’enseignement aux Occidentaux pour sauver tout simplement sa religion et sa culture.

Malgré cette large implantation des diverses écoles en Occident, le bouddhisme fait encore très souvent l’objet de préjugés.

Les Occidentaux ont une certaine tendance à instrumentaliser certaines techniques bouddhistes à des fins de bien-être. En soi, cela n’est pas condamnable bien entendu. Mais il conviendrait de comprendre ce qui est notre propre culture et ne pas le confondre avec ce qui est purement doctrinal dans le bouddhisme.

Nous le comprenons donc, la fusion du bouddhisme et de la société occidentale fut depuis toujours extrêmement compliquée et très souvent bâtie sur des bases erronées.

D’après Philippe Cornu, la raison de cette communication difficile en serait que « le vocabulaire bouddhiste s’assimile très difficilement aux concepts culturels et religieux occidentaux ».

Le premier exemple de cette discordance de vocabulaire en est sans doute l’éternelle question posée et reposée : le bouddhisme est-il une religion ou une philosophie ?

Précisons, à ce stade, qu’il n’existe pas de terme en Asie qui corresponde à ce que nous appelons « religion ».

L’étymologie latine du mot « religion » est elle-même confuse. La plupart des anciens la font dériver de religare, terme qui évoque un lien vis-à-vis d’un principe divin ou un lien d’obligation à l’égard de pratiques. Cicéron, quant à lui associait l’idée de religion à religere, traduisant par-là, l’importance de relire avec soin.

Le bouddhisme ne correspond donc à aucune de ces étymologies purement latines.

Dans le bouddhisme, il existe bel et bien une foi dans le Bouddha et son enseignement, mais cette croyance est toujours validée par l’expérience du pratiquant.

Il y a donc bien un dogme ad minima sans lequel le bouddhisme ne serait pas le bouddhisme, mais le vrai pratiquant bouddhiste aura à cœur de valider cette théorie par la pratique.

Le Bouddha, les bodhisattvas et les maîtres spirituels ne sont pas des sauveurs, mais plutôt des conseillers éveillés, dont les précieux conseils ne sont libérateurs que lorsqu’on les applique à soi-même.

Le pratiquant accepte de faire confiance et par là même accepte de faire tomber ses résistances, ses habitudes et ses préjugés.

Le pratiquant serait le Maçon, on parlerait de confiance en celui qui guide l’impétrant vers la porte du temple et l’abandon des idées reçues se traduirait par l’idée de « laisser ses métaux à la porte du temple ».

L’adhésion au bouddhisme et l’adhésion en franc-maçonnerie suivent un même chemin : il s’agit avant tout d’une démarche personnelle et consciente.

Les préceptes bouddhistes ne sont ni des obligations ni des interdits, mais des recommandations qui laissent à l’individu la liberté de choix en pleine conscience.

Il s’agit plutôt d’acquérir une perspective éveillée sur le monde.

En ce sens, le bouddhisme serait donc plutôt une philosophie puisque les Occidentaux entendent par là, un système qui, à l’inverse d’un mythe ou d’une religion, ne repose que sur la raison humaine.

La question de savoir si le bouddhisme est une religion ou une philosophie reste donc, à mes yeux en suspens.

Le bouddhisme originel ne fait référence à aucun dieu ni à aucune force surnaturelle et pourtant, une immense majorité des fidèles bouddhistes adopte une attitude typiquement religieuse reprenant toutes les caractéristiques classiques des autres religions : rituels, offrandes, sacrifices, culte des divinités bénéfiques, peur des divinités maléfiques, etc.

À titre personnel, je préfère donc une autre expression définissant le bouddhisme, à savoir : une doctrine athée. (Ensemble de principes ou d’opinions liés à un penseur, à un mouvement littéraire, religieux, politique, etc.)

Revenons-en maintenant à ce dogme ad minima évoqué plus haut.

Siddharta Gautama, le bouddha historique, fils d’un souverain du clan des Sakya a vécu de de +/- 560 à 480 av. J.-Chr.

Le premier enseignement qu’il donna à ses disciples au parc des gazelles, enseignement aussi appelé le dharma, constitue la base commune de toutes les écoles bouddhistes. Cet enseignement repose sur quatre vérités qu’il énonce comme suit :

La première vérité : la vérité de la souffrance (dukkha)

Le bouddha dit ceci : « La vieillesse est souffrance, la maladie est souffrance, la mort est souffrance, être séparé de ce que l’on aime est souffrance, ne pas réaliser son désir est souffrance »

Le terme « souffrance » (dukkha) peut donc se comprendre comme un mal-être ou comme une insatisfaction lorsque les choses ne sont pas comme on aimerait qu’elles soient.

La première vérité part donc de la constatation que tout est douleur dans la vie d’un être vivant, que ce soit « l’impermanence de sa nature » ou que ce soient « ses propres états d’âme ».

La deuxième vérité : l’origine de la souffrance

D’après le Bouddha : « L’origine de la souffrance, c’est la soif de l’existence et les passions engendrées par les jouissances mondaines, c’est le désir-attachement et tous nos actes engendrés par nos désirs et nos passions ».

Donc, si l’on veut découvrir la véritable source de nos problèmes, il faut chercher à l’intérieur de nous-mêmes.

La troisième vérité : la cessation de la souffrance

L’abandon de la soif produit l’extinction du désir et tarit la source de la souffrance. Il s’agit ici de lâcher prise par rapport à soi, par rapport aux autres et d’abandonner l’attachement.

La quatrième vérité : le chemin qui conduit à la cessation de la souffrance

Le noble sentier octuple est la méthode, le manuel d’instruction qui d’après l’expérience que nous transmet le Bouddha permet d’atteindre l’éveil.

En bref, la souffrance est constatée. Elle est toujours là, plus ou moins déguisée et souvent très prégnante, mais elle a des causes au sein de l’esprit des êtres ; par conséquent, les êtres doivent travailler sur leur esprit pour parvenir à la cessation de la souffrance et enfin la quatrième vérité donne le mode d’emploi qui est la pratique, composée d’une éthique rigoureuse, d’un engagement intériorisé et de la méditation qui permet de travailler sur l’esprit.

Il arrive également que ces quatre vérités soient formulées autrement, on parle alors de quatre sceaux des préceptes :

  • Tous les phénomènes composés sont impermanents : tous les phénomènes composés sont le produit momentané de causes et conditions. Les conditions se modifient à chaque instant, il en résulte que tout ce qui naît doit aussi mourir et se détruire.
  • Tout ce qui est conditionné est souffrance : tant que les êtres sont sous l’emprise de l’illusion qui leur voile leur véritable nature, ils ne peuvent qu’errer de vie en vie éprouvant frustration et souffrance.
  • Tous les phénomènes sont dépourvus de soi, d’existence. Quand on recherche l’essence de quelque chose, on découvre qu’ils sont la réunion temporaire de composants interdépendants.
  • Le nirvana est paix – la voie tracée par le Bouddha mène à la libération, à l’éveil, à l’illumination, c’est-à-dire à la cessation définitive des maux de l’existence conditionnée.

On peut donc comprendre au travers de ces quelques préceptes que le bouddhisme nous invite à reconnaître cette existence de la souffrance et nous propose d’envisager le bonheur comme la cessation de cette souffrance (ou du mal-être). Il ne s’agit pas de spéculations intellectuelles, mais d’une méthode, une pratique d’une voie du milieu, permettant de trouver le bonheur.

Cette méthode consiste à isoler les facteurs qui mènent au bonheur et ceux qui mènent à la souffrance. Après quoi, on s’attache à éliminer les facteurs de souffrance et à cultiver ceux qui mènent au bonheur. Le principe est simple !

Nous sommes des êtres souffrants, car nous ne voyons pas la réalité des choses. Nous sommes conditionnés par l’ignorance de notre véritable nature. Il faut déchirer les voiles qui embrument notre esprit pour accéder à la vision du réel qui est libératrice, car elle fait tomber les poisons de l’esprit (avidité, jalousie…). On acquiert ainsi une liberté par rapport à ces comportements pulsionnels et quand on atteint le but qui est la vraie connaissance dénuée des voiles, on atteint le but du bouddhisme.

Il va de soi que la sérénité et la paix d’esprit sont donc deux attitudes mentales qui favorisent l’atteinte du bonheur. Attention cependant, il ne faut pas confondre état d’esprit apaisé et insensibilité ou indifférence. On ne parle pas ici de détachement total ! La paix d’esprit s’enracine dans l’affection et la compassion envers les autres et cela requiert justement un haut degré de sensibilité et d’émotion.

Une fois établi que la nature humaine est plus compassionnelle qu’agressive et que cette compassion n’a rien d’infantile ou de sentimental, notre relation au monde change du tout au tout.

Le bouddhisme, quelle que soit l’école, insiste également sur le fait que notre précieuse autonomie, notre indépendance réclamée à corps et à cris n’est qu’une illusion. Pratiquement tous les aspects de notre vie dépendant des autres. Une fois cette interdépendance bien assimilée, il devient évident que « l’amitié, la compassion et la chaleur humaine sont les bases fondamentales du bonheur ».

L’ouverture d’esprit, le sens de l’engagement, le respect d’autrui et l’honnêteté sont des qualités utiles à cultiver pour permettre la rencontre d’autrui.

Quant à la souffrance elle-même, il convient de l’accepter comme une donnée naturelle de l’existence ; elle fait partie de notre quotidien. Ceci étant, n’est-il pas plus judicieux de revoir notre attitude vis-à-vis de la souffrance ? N’est-il pas plus intelligent de tenter d’en éradiquer les racines principales, à savoir l’ignorance, le désir et l’aversion.

Cette conception bouddhiste de la souffrance me semble être la base de ce qui pourrait différencier, les Maçons, des pratiquants bouddhistes.

On le comprend donc, le bouddhisme refuse dans ses principes fondamentaux, toute atteinte à la vie d’autrui et donc, refuse le suicide, l’euthanasie et l’avortement.

Il n’en va pas autrement dans les discours d’érudits bouddhistes contemporains tels le Dalaï-Lama ou le vénérable Thich Nhat Hanh, moine bouddhiste vietnamien.

Ce discours se nuance cependant récemment de quelques réserves qui tendent à ajouter à cette réflexion que dans les cas de suicide, euthanasie ou avortement, il convient également de prendre en compte la souffrance de la personne et de tenter d’y remédier.

Les textes anciens posent bien sûr des limites claires au niveau de l’éthique. Dans notre société moderne, le bouddhisme cherche avant tout le but des nouvelles biotechniques. Est-ce pour servir l’humanité ou des intérêts financiers ? S’agit-il d’intérêts particuliers ou d’intérêts sociaux et utiles à tous ?

Rappelons que tous les intérêts possessifs et égoïstes sont d’un ordre négatif pour le bouddhisme.

Ce doit être l’altruisme qui prime, et pas un altruisme hypocrite. Par ailleurs, le bouddhisme ne condamne jamais, mais tente de considérer la souffrance en jeu.

Le suicide de moines bouddhistes est considéré comme une protestation dans un but altruiste.

On le comprend donc, la vision romantique du bouddhisme par un être occidental se heurte aux réalités des différents véhicules bouddhiques.

Ma question dans ce cas précis, reste de savoir, comment un franc-maçon belge, sympathisant du bouddhisme, peut effectuer ainsi le grand écart, en considérant le bouddhisme comme une philosophie plutôt qu’une religion, alors qu’il est perçu ainsi par des centaines de millions d’Orientaux ? Et comment le franc-maçon belge peut-il se revendiquer bouddhiste, alors que les textes fondamentaux du bouddhisme n’admettent ni l’euthanasie ni l’avortement ?

Comprenez-moi bien, il s’agit ici d’un simple questionnement, loin de moi l’idée de vouloir porter un jugement sur les affinités entre Maçons et bouddhistes.

L’expérience de vie de chaque personne, selon la philosophie bouddhiste, est la conséquence des actes passés. C’est « le principe du karma », évoqué dans les échanges de mails cités plus haut, principe souvent mal interprété par les Occidentaux. Notre vie actuelle est la conséquence d’actes passés, mais cela ne signifie pas pour autant que l’individu soit privé de choix. Il dispose toujours de la possibilité d’initier des changements positifs dans son existence. Il dispose toujours de la faculté d’analyser ses propres responsabilités dans une situation sans pour autant se laisser aller à une culpabilité excessive qui ne ferait qu’alimenter sa propre souffrance.

Tout cela demande bien sûr de l’énergie et la volonté d’y parvenir. Il faut cultiver la patience, la tolérance, la gentillesse et la compassion, il faut être conscient de la vraie réalité des choses, il ne faut pas se bercer d’illusions et tenter d’éloigner de soi les émotions négatives. C’est un exercice de l’esprit peu commun, mais accessible à tous ! Il demande simplement du temps et de la discipline.

Il n’en va pas autrement pour les Maçons. Depuis l’initiation, il leur est demandé de tailler leur pierre, de travailler, encore et encore, de sonder les cœurs et scruter les intentions… À eux aussi, il faut du temps et de la discipline.

Revenons-en maintenant à la notion de nirvana, une fois encore mal comprise par les Occidentaux.

Tout commence mal en effet, avec l’interprétation que donnent les missionnaires du terme désignant le salut bouddhiste ou « nirvana » en sanskrit. Dès le XVIIe siècle, les jésuites commencent à souligner l’absurdité du concept bouddhiste de nirvana qu’ils traduisent par « annihilation ».

Cette interprétation perdure jusqu’en 1827, année durant laquelle le philosophe Hegel affirme dans ses cours sur la philosophie de l’histoire et la philosophie de la religion que, je cite : « Le néant dont les bouddhistes font le principe de tout est l’ultime but final et l’ultime fin de tout ».

Ainsi s’installe dans l’imaginaire philosophique le lien entre le Bouddha et le néant, une idée qui perdurera plusieurs dizaines d’années, suscitant l’effroi et l’indignation.

Peu après Hegel, Schopenhauer reprendra l’idée en la nuançant quelque peu contribuant ainsi à faire entrer la notion bouddhiste de nirvana dans une catégorie philosophique occidentale bien précise : celle d’un anéantissement absolu.

Aujourd’hui, le philosophe français, Roger-Paul Droit, dans son ouvrage Les Silences du Bouddha : et autres questions indiennes, nous confirme, après dix ans d’enquête que le bouddhisme fut d’abord perçu comme une figure de cauchemar, une croyance nihiliste, destructrice et subversive.

Une fois encore se pose la question de la transposition d’une notion orientale dans des catégories mentales, des concepts et un vocabulaire occidental.

Alors, me direz-vous, qu’en est-il réellement de cette « notion de nirvana » ?

Les réponses varient considérablement selon les écoles et les courants bouddhistes.

Toutes s’accordent cependant pour dire que le salut réalisé dans l’état de nirvana supprime le monde phénoménal, la transmigration et la douleur vitale.

La conception la plus répandue actuellement en Occident est celle de calme profond, une situation de bonheur tranquille et sans mélange.

D’aucuns s’acharnent pourtant encore, de nos jours à classer la démarche spirituelle du bouddhisme dans une sorte d’indifférence totale envers le monde.

Ce discours est particulièrement choquant pour un bouddhiste, car, en réalité, il n’est nulle part question de se couper du monde extérieur avec lequel nous sommes en étroite interdépendance, mais plutôt d’apprendre à le connaître tel qu’il est et de lâcher l’espoir vain de le contrôler.

Le bouddhiste préférera tenter de maîtriser l’esprit qui initie les actes et renoncer autant que possible à une « croyance en un ‘soi’ individuel ».

Ici encore, nous touchons à un autre malentendu entre bouddhisme et Occident ou plus exactement entre bouddhisme et psychologie occidentale.

Dès les débuts de la psychanalyse, certains éminents spécialistes se sont passionnés pour le bouddhisme. Toutefois nul besoin d’être féru en la matière pour comprendre que Freud traite Bouddha avec une certaine condescendance. Jung reprochera d’ailleurs explicitement à Freud d’avoir méprisé l’Orient au nom – selon lui – d’une méfiance viscérale et typiquement occidentale envers le tempérament introverti.

Jung reconnaît en Bouddha l’un des grands génies de l’humanité et souligne le caractère trop révolutionnaire de son message. Il est pourtant fasciné par le bouddhisme tibétain et par la richesse de son symbolisme.

Tout en soulignant certaines différences de méthodes, plusieurs psychanalystes n’hésiteront pas à voir en Bouddha, un génial précurseur oriental de la psychologie occidentale des profondeurs.

La pierre d’achoppement entre Occident et Orient se situe au niveau de la définition de l’ego.

Pour un psychanalyste occidental, le mot ego désigne la part de la personnalité chargée d’équilibrer les différentes forces auxquelles est confronté le psychisme de l’individu. Ces forces incluent ses pulsions profondes, sa morale personnelle (comprise dans le surmoi) et la réalité du monde extérieur tel qu’il le perçoit.

Par ailleurs, dans le langage familier, on parle souvent d’ego pour désigner toute estime de soi excessive. On parle volontiers d’ego surdimensionné.

Quoi qu’il en soit, pour un Occidental, la notion d’ego est devenue fondamentale.

Or, les bouddhistes affirment haut et fort l’inexistence d’un soi. Notion qui fait frémir tout psychologue occidental qui se respecte. Ne risque-t-on pas, en suivant la voie bouddhiste de sombrer dans une totale dépersonnalisation ?

Une fois encore, le problème vient du vocabulaire utilisé.

Albert Einstein aurait dit quant à lui que : « La vraie valeur d’un homme se détermine en examinant dans quelle mesure et dans quel sens il est parvenu à se libérer de son ego ».

Enfin, je ne pourrais conclure cette réflexion sans aborder l’un des ressorts fondamentaux de la philosophie bouddhiste, la compassion.

L’altruisme et la compassion ont mis un certain temps avant d’être reconnus comme des valeurs incontournables. Depuis le XVIIe siècle, des philosophes, comme Hobbes ou plus tard des psychologues et des économistes de renom ont affirmé que l’altruisme n’était pas crédible, instaurant par là même une théorie de l’égoïsme universel.

Aujourd’hui, les scientifiques, neurologues, psychologues, comportementalistes changent leur fusil d’épaule. Diverses études concourent à démontrer que l’altruisme est non seulement inné chez l’homme, mais qu’il peut aussi être créé. Devenir meilleur est à la portée de tous, mais comme je le soulignais plus haut, cela demande un certain entraînement. Il faut cultiver l’altruisme à travers une technique de plus en plus populaire, la méditation. Cultiver, cela signifie, se familiariser avec une nouvelle manière d’être, passer un peu de temps chaque jour à emplir notre paysage mental d’amour altruiste.

De nombreuses études très scientifiques montrent que le cerveau change lorsqu’il est soumis à un entraînement quelconque. S’en suivent des modifications dans le comportement, en l’occurrence, plus de coopération, plus d’entraide, plus de comportements pro-sociaux.

Les bouddhistes étendent cette compassion à tous les êtres sensibles, donc également aux animaux.

Voici donc, à mon sens, le seul point sur lequel les bouddhistes et les Occidentaux s’entendent aujourd’hui et en tous points, sans souci de vocabulaire : la compassion est le ressort fondamental du bonheur.

Se défendre au nom de la vérité et la justice, voilà des valeurs sûres dans nos démocraties occidentales. Nous abordons facilement les sujets de liberté et d’égalité.

Lorsque nous envisageons le thème de la fraternité, les langues se délient moins facilement. Dans nos pays si prompts à en découdre et porter les armes de la vengeance, l’attitude de « compassion » étonne.

Et pourtant, comme je l’ai dit plus haut, la compassion, surtout envers ses ennemis est à la base de la philosophie bouddhiste. En témoigne l’attitude du Dalaï-Lama offrant partout le visage de la joie et de la compassion en dépit des horreurs subies par les Chinois ou plus encore la force de caractère de Nelson Mandela.

Et que dire de Martin Luther King, du pape Jean-Paul II, de mère Theresa…

Si les personnages ne nous sont pas toujours sympathiques, il n’en reste pas moins que tous ont souffert dans leur âme et dans leur chair et que tous se sont essayés au pardon.

Quand on y réfléchit, la compassion est la seule attitude qui soit vraiment désarmante.

J’ai longtemps cherché ce que pouvait être le point commun entre un bouddhiste tel que le Dalaï-Lama et un non-bouddhiste tel Nelson Mandela. Je me suis aussi posé la question de ce que nous pourrions en apprendre ?

Nelson Mandela et le Dalaï-Lama ont certes en commun cette volonté de pardon et de compassion. Mais cela suffit-il pour mener une nation ou tout simplement pour guider un groupe de personnes ?

Ma réponse, la voici :

Tant Nelson Mandela que le Dalaï-Lama ont réussi, au cœur de systèmes qui déniaient l’existence des droits humains fondamentaux, à vaincre la peur.

J’aime particulièrement cette citation de Nelson Mandela : « En nous libérant de notre propre peur, notre présence libère automatiquement les autres ».

Quelle belle leçon pour les humanistes ! Rappelez-vous, ils ont également reçu la lumière. À eux d’en faire bon usage.

J’arrêterai ma réflexion ici. Tant de choses restent à dire… Et le débat reste ouvert !

Occidentalisation, globalisation, chassé-croisé culturel, telles sont les caractéristiques de notre société moderne.

Le bouddhisme n’est pas « la » solution miracle à tous les maux de l’Occident. Il ne répond pas aux problématiques sociales et humanitaires actuelles, mais il a le mérite, tout comme la Maçonnerie, de proposer à l’être humain des techniques d’intériorisation et un chemin pour comprendre les causes de la souffrance et des moyens pour apaiser cette souffrance.

Il a le mérite, tout comme la Maçonnerie, de nous aider à vaincre la peur qui sommeille en nous.

J’espère avoir fourni quelques informations pertinentes au sujet du bouddhisme, mais j’espère surtout, malgré mes positions, vous avoir insufflé un peu de ce message résolument optimiste qui transparaît à travers l’étude du bouddhisme. Ce message qui permet à chacun de rechercher la nature de Bouddha qui sommeille en lui, mais aussi qu’avant toute chose, il nous appartient d’être bons, loyaux et libres.

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Informations complémentaires

Année

2022

Auteurs / Invités

Myriam Goosse

Thématiques

Bouddhisme, Dalaï-Lama, Philosophie, Qualité de la vie / Bien-être, Questions et options philosophiques, politiques, idéologiques ou religieuses

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