Écrire et faire vivre les mots. Partage d’expérience de deux anciens Vénérables Maîtres

Vincent DE WOLF
Myriam GOOSSE

 

UGS : 2022005 Catégorie : Étiquette :

Description

Vincent

J’ai été initié en franc-maçonnerie voici plus de quinze ans…

Après quelques égarements, j’ai été accueilli de manière plus que fraternelle dans mon Atelier T&T.

Très choyé, notamment par la présence de mon parrain, Jean S., qui s’est inscrit tout exprès pendant trois ans en double appartenance et par les Frères qui ont accepté ma vie agitée, ces derniers ayant souhaité me confier successivement les charges de Second Surveillant et de Vénérable Maître.

Cet investissement total, pendant quinze ans, a fait place à la fonction d’ex-Vénérable Maître, l’acteur, le coordinateur, devient spectateur. Comment le comprendre ? Quelle signification donner à ce rythme imposé ? Quelle leçon en tirer ? Voilà le sens périlleux du travail que Myriam et moi allons vous présenter de manière croisée.

La franc-maçonnerie n’est pas un enseignement, un cours ou un séminaire de formation.

Certains peuvent trouver la Lumière en travaillant seuls sur eux-mêmes, en allant à l’essentiel, en allant vers les autres et en passant ainsi du verbe avoir au verbe être.

Si je devais résumer l’inrésumable en synthétisant le parcours maçonnique, c’est cela que je dirais : quitter l’avoir, la possession, le matériel pour aller vers le vrai sens de la vie, le spirituel, la prise de conscience que c’est dans la vraie vie, dans la rencontre avec les autres, dans l’harmonie avec soi-même que l’on s’accomplit et pas dans l’accumulation des biens matériels, alors que nous ne sommes, comme tout être vivant, que de passage.

Myriam

On ne choisit pas d’être Vénérable, on ne le demande pas ! En tout cas pas dans nos Obédiences.

Un jour, une sœur vous aborde, une fois, deux fois, trois fois… et vous propose de devenir la prochaine Vénérable, en ajoutant : « Oh, mais tu sais, tu as bien le temps pour nous donner une réponse… Réfléchis à ton aise ! »

Et là, de fait, on commence à réfléchir ! Pourquoi moi ? Quelles sont les qualités nécessaires pour faire un bon Vénérable ? Est-ce que je possède ces qualités ?

Comment vais-je procéder ? Par où commencer ? Aucune réponse ne vient spontanément !

Alors on dit oui. En arrêtant volontairement de trop réfléchir. La réflexion vient après…

La franc-maçonnerie est exigeante : elle s’adresse à l’homme, à l’être humain et ses valeurs ne sont pas négociables.

L’être humain a toujours été au centre de mes préoccupations. Mon métier, ma vie ont toujours été tournés vers l’autre. J’ai essayé d’écouter et tenté de soulager des souffrances, avec plus ou moins de courage, plus ou moins de succès. Mais j’ai surtout voulu transmettre de l’humanité dans ce que je faisais.

À ce propos, j’aime à citer François Laruelle, philosophe français, qui nous dit : « Il se pourrait bien que, de temps à autre, certains hommes endossent cette fonction ou cette charge de passeurs, ‘passeurs d’humanité’, comme d’autres se firent naguère messies ou prophètes, ‘passeurs de divinité’. Il se pourrait bien, surtout, que l’humanité ne soit rien que passage, transmission. »

Vincent

Désignation du Vénérable Maître

Dans notre Atelier, comme dans beaucoup d’autres, la coutume du parrainage du Vénérable Maître par les anciens, les sages, existait. Les fondateurs de l’Atelier, les anciens Vénérables, ceux qui faisaient autorité se concertaient et opéraient entre eux un choix avant, comme l’a dit Myriam, de distiller par touches successives, l’idée dans le chef du Vénérable pressenti tout en répandant de proche en proche leurs choix dans l’Atelier.

Ce procédé discret a toujours réussi à conserver l’harmonie. Cependant, il est vrai que de la sorte « le pouvoir » apparaît comme concentré dans les mains de quelques-uns, des frustrations peuvent naître au vu de l’opacité du système. Or, l’histoire de la franc-maçonnerie regorge d’essaimages, d’éclatements et de conflits à la suite des déceptions nées à l’occasion de la désignation du Vénérable.

Reconnaissons que bien que l’essentiel de notre travail soit de lutter contre notre ego, ce dernier reste souvent très présent en loge.

Dès lors, un frère a proposé un procédé de vote démocratique en deux temps : dans un premier temps, une liste est constituée sur laquelle tous les Maîtres figurent, sauf ceux qui le refusent. Un premier vote secret intervient ; ce vote, que l’on qualifie de sondage, conduit les Maîtres à classer dans l’ordre de leur préférence trois candidats. Un mois plus tard, en cas d’accord entre les trois frères les mieux classés, celui qui a recueilli le plus grand nombre de suffrages est soumis au vote secret définitif.

J’ai personnellement inauguré cette nouvelle formule, qui n’est malgré tout pas exempte de cris et de chuchotements, puisque d’aucuns sont intervenus pour que je laisse mon nom sur la liste alors que je l’avais refusé.

Myriam

En ce qui me concerne, j’avais envie de transmettre ce désir de progresser et de comprendre, cette volonté de dépasser les préjugés, les idées reçues, les dogmes et les carcans sociaux. Sans prétention aucune, car finalement, nous ne faisons qu’interpréter une partition écrite par d’autres.

Restait à orchestrer cette partition et ce ne fut pas la moindre des choses !

Vénérable Maître, mais encore…

Un peu de théorie : selon les rituels d’Anderson, la fonction est définie de la manière suivante : « Il appartient au Vénérable Maître de convoquer la loge, d’ouvrir les travaux, de procéder aux initiations et de conférer des grades, d’assurer le bon déroulement et l’ordre des Tenues, au besoin en retirant la parole et en faisant couvrir le temple à tout frère contrevenant à l’ordre des travaux, ou aux principes maçonniques ».

Au-delà d’un travail purement administratif, le Vénérable représente sa loge à l’extérieur, mais il est aussi là pour consoler, soutenir, encourager ses frères et ses sœurs.

Au besoin, il choisit un traiteur, va chercher quelques fleurs, rachète le matériel manquant, fait le double des clefs d’une armoire, apprend le fonctionnement du défibrillateur… Tout cela n’étant bien sûr pas compris dans les Constitutions de notre ami Anderson.

Plus sérieusement, le Vénérable Maître se doit de préparer, construire, ordonner et travailler chaque Tenue afin que ceux qui y participent puissent repartir chez eux en paix et bénéficier de l’harmonie et de l’égrégore qui aura été instillée durant la Tenue.

Encore faut-il être « digne » de tenir le premier maillet. Que signifie « être digne » ?

Avoir l’expérience requise, être honnête, sincère, courtois, aimable…

Devenir Vénérable Maître ne correspond pas à l’aboutissement d’un plan de carrière ou à la satisfaction d’une ambition. Très souvent, il faut faire abstraction de ses sentiments personnels et tenir compte de ceux de ses frères et de ses sœurs, puisque dorénavant il va parler et agir en leur nom.

Mais… j’ai omis de vous parler du point de départ de notre réflexion !

« Le Vénérable Maître doit écrire et faire vivre les mots ! »

Il doit avoir l’esprit clair, l’élocution aisée, ne pas s’écouter parler, être capable de retenir certaines phrases du rituel par cœur, savoir improviser en cas de difficulté passagère dans une cérémonie…

Bref, il doit manipuler le langage avec aisance ! Et ceci est un point qui nous semble fondamental, quoique fort peu évoqué dans les exigences requises pour devenir Vénérable.

Le langage humain est un outil mis à disposition du Vénérable, un outil à manipuler avec précaution. Il ne s’agit pas de manipuler son auditoire, mais de transmettre une parole, une vérité, une sagesse, une tradition. Il convient d’adapter son propos à ses auditeurs, sans en donner soi-même une interprétation figée et immuable.

La franc-maçonnerie suggère l’indicible, grâce aux symboles, aux rites et à la musique. La franc-maçonnerie fait vivre la mémoire.

Depuis notre initiation, nous apprenons à laisser l’autre s’exprimer, à l’écouter, à entendre la vérité qu’il veut nous transmettre. La liberté de cette parole est rare et constitue sans doute la première pierre de cette fraternité que nous revendiquons.

La parole est un outil à maîtriser en dehors de toute considération profane.

Nommer une chose ou un événement, c’est en prendre possession. C’est y imprimer sa marque personnelle. Souvent, les pensées se bousculent dans notre petit cerveau de Vénérable Maître. Les événements sont parfois confus. Les idées sont disparates, tumultueuses, discordantes. Exprimer ce ressenti chaotique contribue à le rendre clair, à se l’approprier.

La franc-maçonnerie exige de se confronter à ses propres ténèbres afin de mieux les connaître. Il faut alors encore et toujours reprendre son fil à plomb pour démêler cet écheveau apparemment inextricable ! Aller chercher au fond de soi les mécanismes en œuvre et rendre les mots émotionnellement intelligibles pour nos frères et nos sœurs.

Il y a quelques années, le 22 mars 2016, je me suis personnellement retrouvée dans une situation où il me fut, plus que jamais nécessaire de faire taire en moi les sentiments profanes afin de faire vivre en loge, d’autres sentiments, plus fraternels, plus démocratiques…

Le 22 mars 2016. Une Tenue importante est prévue le soir même. Le frère Michel C. vient nous entretenir de la charia. Il est huit heures du matin. Je prends mon métro, comme d’habitude à la gare Centrale, en direction de Stockel. À partir de neuf heures, ce jour-là, ce fut le chaos total, jusqu’à une heure du matin environ, heure à laquelle je me suis couchée ivre d’émotions, de paroles et il faut l’avouer… d’un peu de vin.

Je travaille à côté des cliniques Saint-Luc. Les sirènes d’ambulances et de police ont retenti toute la journée. nous avons été confinés à l’intérieur de nos locaux. j’ai reçu environ soixante textos pour me demander si la Tenue était maintenue. j’ai fini par avoir mon mari en ligne. Il travaillait au-dessus de la station de métro Maelbeek. J’ai reçu un message de mon fils me disant que les démineurs venaient de faire exploser une voiture près de l’ULB et qu’il nous aimait, son père et moi… Bref, le chaos !

J’ai fini par joindre notre conférencier pour confirmer qu’il venait bien à Nivelles le soir même. J’ai rassuré une autre Vénérable qui ne pouvait nous rejoindre, car l’une de ses collègues avait perdu son fils dans le métro, le matin même… Bref, j’ai connu l’angoisse et la peur ce jour-là et elle ne m’a plus jamais quittée.

Quand Michel, notre conférencier, est arrivé, nous avons réellement eu le sentiment d’avoir vaincu un ennemi invisible. Et notre Tenue s’est déroulée sereinement.

Je vous avoue m’être sentie petite, toute petite. Comment faire face à l’émotion de ces frères et ces sœurs assis face à moi ? Comment leur transmettre un message de courage et de tolérance ? Comment faire vivre une fois encore les mots de ce rituel connu par cœur ? Comment laisser mes propres métaux à la porte du temple ? Comment ne pas laisser libre cours à ma colère et à mon angoisse face à ces terroristes qui n’ont qu’un seul objectif : nous diviser du premier jusqu’au dernier.

Il me fallut, ce jour-là, plus que jamais, me confronter à mes propres ténèbres et accepter que quoi que l’on fasse, Vénérable Maître ou apprenti, il y a toujours quelque chose en nous qui fait obstacle à notre liberté, à notre paix intérieure. J’ai compris, ce soir-là, que notre chantier n’est jamais terminé et que ce n’est pas moi, toute Vénérable Maîtresse que j’étais, qui allais réussir seule à y changer quelque chose.

Ces événements m’ont appris l’humilité. Et, au final, chacun part au combat en faisant ce qu’il sait faire et rien de plus.

Vincent

Le rôle du Vénérable Maître, dit le rituel, est de promouvoir le bonheur de ses frères, de faire régner l’harmonie. Ces éléments sont repris dans le serment d’investiture. Mais ce ne sont que des mots, il appartient au Vénérable Maître de faire vivre ces mots.

Comment ?

Je dirais qu’il y a deux objectifs à atteindre :

–  d’une part, le minimum, c’est la recherche d’une scénographie aussi parfaite que possible, ne pas découvrir son rituel, le connaître, le comprendre, l’intégrer, le vivre intensément. Si le Vénérable ou les autres membres de la commission hésitent, tâtonnent, se trompent, point d’harmonie, point d’égrégore.

–  d’autre part, il faut vivre et faire vivre intensément la Tenue et là, sans que cela puisse vraiment s’expliquer, la magie, le merveilleux peut naître et sur les colonnes, des visages de Bouddha satisfaits peuvent apparaître.

Et c’est pour cela et pour rien d’autre qu’on vient en loge.

Le Vénérable Maître n’est pas le chef, le patron, le président : il est le premier parmi ses égaux. Il n’est pas l’arbitre non plus, il est tout au plus un guide, un médiateur.

Lorsque l’Atelier se partage, se divise sur un vote, sur une question de procédure…, le Vénérable ne doit pas descendre dans l’arène, il ne peut pas prendre parti, donner son point de vue. S’il le fait et que l’atelier reste divisé, l’harmonie est rompue.

C’est l’Orateur qui est le fusible du Vénérable et ce n’est pas une question de personne, mais bien de fonction qui doit rester au-dessus du débat pour préserver l’harmonie.

Je voudrais vous faire partager quelques moments de vie de Vénérable. Car – rappelez-vous – tout Maître sur les colonnes a vocation à devenir Vénérable.

Ce que le Vénérable Maître vit le plus fort, le plus intensément, c’est le moment de l’initiation, de l’élévation au degré de Compagnon ou de Maître. Cela fait partie du secret de la Maçonnerie. Et là, la responsabilité du Vénérable est grande, le moment est sacré, il doit être exécuté parfaitement. j’en ai toujours été conscient et j’en ai toujours eu très peur. Mais, quand tout se passe bien, le bonheur est au rendez-vous, le moment est unique.

Être Vénérable Maître, c’est aussi sortir de Tenue et apprendre, au moment où les téléphones portables s’ouvrent, que le Frère Hervé toujours présent et cette fois absent ne viendra plus parce qu’il a rejoint l’Orient éternel peu avant le début de la Tenue. Douleur, désarroi, que faire ?… Un jeune frère m’a proposé de faire une chaîne d’union sur le parvis. ce fut, je crois, la plus intense de ma vie. Être Vénérable, c’est aussi après un vote à l’issue d’un travail devant conduire deux candidats à la maîtrise, devoir annoncer devant tout l’atelier, à l’un que c’est réussi et à l’autre que ce n’est pas le cas.

Comment faire, comment dire, comment donner du sens aux mots ? Il faut assumer sans rupture.

Myriam

Revenons à présent sur quelques réflexions plus générales au sujet de l’usage des mots par le Vénérable Maître.

Quelques moments importants jalonnent le parcours d’un ou d’une Vénérable et ce sont clairement des occasions durant lesquelles nous ne pouvons pas nous permettre de « raté ».

Le point d’orgue d’une cérémonie de passage de grade est indiscutablement l’adoubement du nouvel apprenti, du nouveau compagnon ou du nouveau maître.

Les paroles prononcées par le Vénérable Maître, l’épée dans la main droite et le maillet dans la main gauche, doivent, sans discussion possible, être connues par cœur.

Vous n’aimez pas le par cœur ? Et bien tant pis ! Moins de dix lignes, l’effort de mémorisation n’est rien comparé à l’importance de l’instant pour le nouvel initié. Aucun moment n’est plus important ni plus solennel que celui-là. La concentration du Vénérable maître doit être absolue, perceptible et partagée par tous les assistants.

Il en va de même pour certains autres passages de cérémonies qui représentent un véritable défi de mémorisation !

La charge de Vénérable Maître donne cette chance à celui qui en est investi de vivre une étape incomparable de son propre parcours initiatique : le rite peut être réellement intériorisé et vécu. La moindre des choses est alors de restituer et jouer ce rite, le plus correctement possible afin de le faire vivre aux frères et aux sœurs de la loge qu’il dirige.

Vivre un rituel, en prononcer correctement les mots, cela veut dire le comprendre et surtout travailler, beaucoup travailler, afin de pouvoir lui donner la charge émotionnelle et spirituelle qui le rende opérant.

Une belle métaphore nous enseigne que le Vénérable Maître doit « réfléchir la Lumière ». oui, mais comment ?

Encore et toujours à travers les mots et leur usage mesuré.

Faire taire le sens déjà acquis est la première condition pour que l’homme redevienne un sujet pensant et agissant par lui-même. Il faut s’appliquer à déconstruire les mots, la pensée, le langage qui nous semblent naturels afin de pouvoir partir sur une page blanche de recréer une pensée et des mots qui sont les nôtres.

C’est le rôle du Vénérable Maître en loge que de permettre à chaque Frère ou à chaque sœur de « se » recréer lors de chaque Tenue, lors de chaque intervention.

Il importe peu aux choses d’être définies par des mots. Par contre, pour l’être humain, il s’agit de nommer les choses, les classer, les ordonner, les hiérarchiser, les étiqueter. Le sens d’un mot semble définitivement figé, quelle que soit la langue utilisée.

Avec le mot, une chose apparaît que le mot recouvre aussitôt. Le mot, pris au pied de la lettre, dans ce qu’il recèle de sens déjà acquis, donne des certitudes, et par là même, empêche de penser, de chercher le sens.

Au contraire du mot qui enferme le sens, le symbole est ouvert, par nature ; il porte en lui-même sa survie, car il est un langage hors du temps et de l’espace, une porte ouverte sur la liberté. Tout symbole est donc une invitation à un effort personnel d’interprétation, de découverte, d’apprentissage de la connaissance, une invitation à la réflexion et à la méditation.

La tradition réside dans une parole qui n’est ni pour hier, ni pour demain, mais bien dans une parole vivante aujourd’hui.

Pas de tradition sans transmission

La transmission ne fonctionne jamais quand elle est discursive, magistrale, parole assénée sans un engagement véritable de celui qui parle. Comment transmettre avec sérénité des valeurs que l’on trouve soi-même vacillantes et des vérités discutées ?

La seule chose que nous ayons à transmettre à ceux et celles qui nous suivent, c’est « Comment vivre humainement ». Ce n’est pas une chose que nous devons transmettre, mais une manière d’être véritablement qui court et passe de génération en génération.

Vincent

Je crois profondément que la transmission n’est ni un enseignement ni une communication. Point d’émetteur et de récepteur, il ne s’agit pas d’un flux entre un élément actif et un élément passif.

Je ressens qu’une transmission maçonnique est une alchimie complexe qui est faite d’émotion, d’éveil, de sensations, d’amour, d’émerveillement, d’un mélange subtil entre conscient et inconscient. Une transmission réussie dans une loge conduit à l’égrégore que chacun, bien sûr, vivra différemment en son for intérieur. Mais la qualité de cette transmission est essentielle pour promouvoir l’harmonie et la cohésion du groupe. Elle est intimement liée au maintien de la tradition et à l’enrichissement de chaque frère qui constitue un maillon de la chaîne que forme l’atelier.

Or, chaque être est différent et, si chaque frère est essentiel, un seul par sa fonction, initie, élève et transmet la Lumière. Il est donc fondamental que les membres de la commission des « officiers dignitaires » changent après une certaine période et aussi et surtout le vénérable maître. L’un des plus grands mystères que je vis est la découverte, jour après jour, de la perfection apparente du rituel. Parce que le rituel a non seulement veillé au remplacement des officiers dignitaires dans l’intérêt essentiel de la loge, de son enrichissement et de sa pérennité, mais aussi à la progression individuelle de chacun, puisque ce renouvellement est aussi l’occasion de se rappeler que chaque frère reste un apprenti ; que l’on laisse tous nos métaux à la porte du Temple, que l’humilité est sans doute l’une des vertus maçonniques essentielles.

Comme un frère de cet atelier me l’a dit, la progression en Maçonnerie n’est pas linéaire, mais en forme de spirale, si l’on progresse sur le chemin maçonnique l’on va toujours un peu plus loin, mais l’on revient toujours à son point de départ.

Myriam

Il faut accepter de se transmettre soi, de ne jamais être totalement neutre, car ce que nous transmettons est également fait d’émotions, de passions et de désirs.

Le véritable défi consiste sans doute à se transmettre soi, tout en faisant fi de son ego. Comment arriver à être soi, sans préciser qu’on est ceci ou cela ? Mais comment abandonner ses métaux, son ego et sa superbe ? Comment ne pas angoisser devant l’idée de n’être plus rien, de n’être plus un rôle, une image, une émotion, une qualité, un défaut ou une souffrance ?

Comment être soi, tout simplement, présent à soi et au monde ?

Celui qui cherche à transmettre doit aussi vouloir sincèrement rencontrer la liberté de celui qui reçoit.

La transmission va de pair avec le respect et la liberté de la personne et elle ne s’accorde pas avec le désir de reconnaissance. On ne transmet pas pour prendre une place, mais on prend une place pour être en mesure de transmettre.

Le Maître n’invente rien. Le Maître s’efface devant la tradition et se tait devant la parole de sagesse transmise depuis la nuit des temps à travers la chaîne initiatique. Il n’en reste pas moins qu’il transmet selon son histoire personnelle, son caractère, son style, sa culture, son époque et ses auditeurs. Éternellement confronté à ce dilemme : présenter cet héritage spirituel sans concession, en le respectant à la lettre, dans une forme figée au risque de trahir l’esprit dans lequel il a été dicté ou faire preuve d’un peu d’imagination et de fantaisie et rechercher des formes nouvelles susceptibles de fidéliser cet héritage ?

L’initiation n’est pas un acte de connaissance, mais bien de transmission dont le sens prend forme tout au long de notre vie maçonnique, à travers une remise en question personnelle et permanente et particulièrement en tant que Vénérable Maître.

Un apprenti – nous sommes tous, éternellement, des apprentis – doit également prendre conscience que tout ce qu’il apprend, tout ce qu’il reçoit, il devra un jour le transmettre, et qu’il faut beaucoup d’humilité pour recevoir et pour transmettre.

Vincent

Être au cœur du groupe, participer à toutes les décisions, initier de nouvelles pratiques, explorer de nouveaux horizons, consoler, encourager, concilier, initier, élever, organiser, et puis se retrouver au sens propre dos au mur d’abord, et dos à la porte ensuite. Comment le comprendre ? Comment le vivre ?

Myriam et moi n’avons trouvé qu’une seule solution : partager nos émotions avec vous à l’occasion d’un travail commun. Seuls nous ne pouvons rien, unis nous pouvons tout. Voilà le sens du parcours de tout Vénérable. Myriam et moi le vivons de la même façon.

Il nous est rappelé que nous sommes tous éphémères sur terre.

Quel que soit le rôle que nous avons joué dans le monde profane ou sacré, notre action n’a de sens, de portée, que dans la continuité, comme dans une course relais où l’on passe le témoin à d’autres. Ce parcours nous montre que l’essentiel est l’humilité et que la progression, si elle est continue, impose toujours à chacun de se rappeler d’où l’on vient.

L’essentiel, c’est l’harmonie du groupe, cette harmonie est atteinte par l’enrichissement personnel de chacun et par la transmission continue depuis la création de la Maçonnerie. Pour que cet enrichissement soit présent et que la transmission opère, il faut que les acteurs, les agissants, changent avec leurs forces, leurs faiblesses, leurs personnalités différentes, mais aussi et surtout leur sincérité et leur volonté de bien faire.

Le vrai Maître souhaite un jour être dépassé par ceux qu’il a instruits.

C’est comme cela que l’humanité peut progresser.

L’Évangile de saint Jean nous dit : « Avant d’entamer sa passion, Jésus a dit à ses apôtres : ‘Il vaut mieux pour vous que je m’en aille, car, si je ne pars pas, l’esprit ne viendra pas à vous’ ».

Et Nietzsche fait dire à Zarathoustra : « Maintenant, je m’en vais seul, mes disciples. Vous aussi, vous allez partir et seuls. Je le veux ainsi. En vérité, je vous le conseille, quittez-moi et révoltez-vous contre moi. » C’est mal payer un Maître que de rester seulement son élève.

Au moment où j’ai transmis le premier maillet à Guy, que nos regards intenses étaient humides et qu’un même frisson nous unissait, j’ai su que la transmission opérait.

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Informations complémentaires

Année

2022

Auteurs / Invités

Myriam Goosse, Vincent De Wolf

Thématiques

Amitié – Fraternité, Franc-maçonnerie, Mythes, rites et traditions, Parcours de vie, Questions et options philosophiques, politiques, idéologiques ou religieuses, Transmission, Vénérable Maître

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