Wallonie-Flandres : deux ethnies ?

Libres propos de Jules Gheude
et de Pierre Stéphany

 

UGS : 2016029 Catégorie : Étiquette :

Description

La situation de notre pays n’est pas très claire. Les difficultés politiques sont énormes et nous avons observé que certains partis, parmi les plus traditionnels, disent que, peut-être, on arrive à la fin de la Belgique, que l’on arrive à une scission, une séparation entre la Flandre, la Wallonie et Bruxelles.

Les responsables politiques francophones se refusent à admettre cette évolution, mais cette évolution est incompatible avec le maintient du royaume de Belgique et elle explique fondamentalement pourquoi le fédéralisme a échoué. Vous ne pouvez plus être une entité fédérée et en même temps être une nation.

Parmi les problèmes que nous connaissons aujourd’hui, il y a sans doute, probablement, certainement, le comportement des Francophones à l’égard des Flamands durant cent cinquante ans et davantage.

Tout le monde ne ressent pas cela comme un « vrai » problème linguistique, mais plutôt comme un choc entre ethnies. Le nationalisme virulent que l’on observe au Nord du pays est un ethnocentrisme qui, peut-être, explique la situation dans laquelle on se trouve.

Si le fameux « compromis à la belge » est arrivé à son terme, c’est précisément parce que la Flandre, où le sentiment d’appartenance collective a toujours été très vif, est devenue une nation.

Comment en est-on arrivé là ?

C’est un peu comme si on assistait à une revanche de l’histoire pour la Flandre. Il est vrai que si l’on part du principe que la Belgique est une construction qui, finalement, est assez récente, c’est une construction artificielle qui, comme on le sait, est née d’un trait de plume diplomatique par volonté de la Grande-Bretagne, du Royaume-Uni, de créer un État tampon pour punir la France. Éric Zemour utilise cette formule : « La Belgique, c’est la punition infligée par l’Angleterre à la France après l’épopée napoléonienne ».

Qu’étions-nous avant 1830 ? Des comtés, des principautés, des duchés, etc. On était Flandrien, on était Hennuyer, on était Namurois, on était Liègeois, on était Luxembourgeois, mais on n’était pas Belge. Il n’y avait pas de sentiment national belge qui aurait préexisté, malgré Jules César. D’ailleurs lorsque Jules César dit : « Les Belges étaient, de tous les peuples de la Gaule, les ferocissimi », on a dit qu’ils étaient les plus braves, mais en fait c’était les plus guerriers. Ils étaient, aux yeux des Romains, les plus éloignés de la civilisation, les plus barbares.

Si la Belgique existe à partir de 1830, il est vrai que pendant presque un siècle, il a fallu aux Flamands lutter pour avoir leur reconnaissance sur l’échiquier politique belge et, surtout, être reconnu sur le plan de la culture et de la langue.

La bourgeoisie était francophone au Nord comme au Sud du pays. Sont-ce les Francophones les responsables ? L’« élite » – les avocats, les professeurs, les intellectuels – qui a créé la Belgique pensait que le français allait devenir tout naturellement la langue de la Belgique comme l’idiome que l’on parlait en Île-de-France est devenu la langue de la France d’une façon toute naturelle, parce que c’est là que se trouvait l’argent, le pouvoir,… On pensait qu’en Belgique, il allait en être de même, que les patois allaient se fondre dans le français. Cela ne s’est pas fait, car le clergé est intervenu. Les Francophones avaient une image un peu voltairienne et le clergé flamand est intervenu pour limiter cette influence.

Dès la naissance de la Belgique, il y a eu, à la surprise générale, une revendication culturelle flamande, qui n’a été satisfaite que cent ans plus tard.

La première disposition légale créée en commission pour parler le flamand a eu lieu en 1847. On a imprimé en deux langues les timbres postes et les billets de banque dans les années 1880, cinquante ans après l’indépendance.

Le mouvement flamand est né quelques temps après la création du royaume et ce n’était pas un mouvement politique. C’était un mouvement un peu culturel, et même romantique, et qui précisait, – et cela c’est prolongé jusque dans les années 1950 –, vouloir être belge et qui le revendiquait dans le cadre d’une nation belge. Il ne parlait pas du tout de fédéralisme, même si en effet le mot a été prononcé. Il y a eu des revendications, il y a eu des extrémismes, mais des deux côtés.

Le mouvement flamand voulait être reconnu, mais dans le cadre de la Belgique unitaire. Ce n’est que récemment que la revendication s’est emballée et c’est sur cela qu’il faudrait peut-être s’interroger.

Après la guerre 1914-1918, il y a eu des revendications assez marquantes du côté flamand, puisqu’un grand nombre de soldats d’origine flamande étaient morts sur le champ de bataille pour défendre un pays dans lequel ils ne se reconnaissaient peut-être pas.

Les choses ont beaucoup évolué ces derniers cinquante ans. Dans les années 1950-1960, les Flamands étaient très monarchistes ; ils étaient léopoldistes, alors qu’aujourd’hui la tendance est inversée. On voit même quelqu’un comme Élio Di Rupo, président du Parti socialiste, être monarchiste au point de ne plus dire « le roi », mais « Sa Majesté le roi ».

Pourquoi cela s’est-il inversé ?

Avec le temps, la nation flamande étant incontestablement en train de naître, il y a aussi un sentiment indépendantiste républicain qui s’est joint et qui va de paire avec cette émergence flamande.

Sur le pan de l’histoire, la Flandre, à deux reprises, a été victime de la religion. Elle en a été victime au XVIe siècle, lors de la période espagnole, parce que la Flandre, à l’époque, c’est le comté de Flandre et une grande partie du duché de Brabant. Ces deux entités sont largement acquises à la réforme protestante. Le monarque, à l’époque, est Philippe II d’Espagne ; il est très catholique et ne connaît rien aux États du Nord. Il dirige tout depuis Madrid et envoie l’Inquisition, tout comme le duc d’Albe, pour remettre de l’ordre et ramener, dans le giron de l’Église catholique, les récalcitrants. L’Inquisition va réussir, c’est-à-dire qu’on va aller jusqu’à Anvers, qui tombe en 1585, et on ne va pas aller au-delà. Pourquoi ? Parce que l’on fait diversion avec l’Angleterre. On fait la guerre à la reine d’Angleterre avec l’« invincible Armada » qui n’est pas si invincible que ça, puisqu’elle va couler corps et biens avec tous les galions d’or espagnol, créant ainsi la ruine du royaume d’Espagne. À ce moment-là, la Hollande, les Pays-Bas actuels, se crée, protestante ; la langue devient immédiatement pure et châtiée, puisque cela va être la langue dans laquelle va être traduite la Bible.

Si les choses avaient été correctes, peut-être qu’aujourd’hui la Flandre ferait partie des Pays-Bas et qu’Anvers en serait même la capitale. Ils ont été coupés de ce qui aurait pu être leur élément naturel par le fer et dans le sang par l’atrocité de la reconquête espagnole catholique.

À la fin du XIXe siècle, après Napoléon III, il y a le climat de laïcisation en France, de Jules Ferry, et le français devient la langue de l’hérésie. Pour les petits vicaires, il ne faut surtout pas que les ouailles aient accès à la langue française. Du côté flamand, ils en sont encore à des dialectes morcelés, l’Algemeen beschaafd nederlands (le néerlandais officiel) n’existe pas encore en Flandre. Cela explique que la religion a joué un rôle très important dans ces affaires.

Il faut se rappeler la façon dont étaient traités les Flamands dans les fermes du Condroz, dans les années 1950, lorsqu’ils venaient arracher les betteraves, ou de la façon dont les ouvriers flamands, qui travaillaient dans les charbonnages et dans les entreprises métallurgiques du Hainaut, étaient traités par les Francophones. Or, les Flamands d’aujourd’hui sont les fils, les petits-fils de ceux-là et ils ne peuvent pas oublier ces traitements. Tout comme la revendication des Francophones qui voulaient absolument que dans les communes flamandes où ils résidaient, il y ait une école francophone. Il faut se mettre à leur place… Qu’aurait-on dit si les Flamands, en 1960, avaient réclamé une école néerlandophone à Waterloo ? En 1963 –, Jean Daloze le raconte dans ses mémoires et il le tient d’Arthur Gilson, ministre de l’Intérieur au moment de la création de la vraie frontière linguistique –, davantage de communes du Brabant flamand auraient obtenu des facilités pour les Francophones si certaines communes du Brabant wallon avaient accordé des facilités aux Flamands. Or ce sont les Wallons qui n’ont pas voulu. C’est également une des raisons pour lesquelles le bilinguisme a été refusé au Sud du pays. Les Wallons n’ont pas voulu du bilinguisme dans les années 1930, parce qu’ils craignaient d’être colonisés par les Flamands et que l’émigration flamande était très importante.

La collaboration

Quand on pense à l’ethnie flamande, on pense aussi à la collaboration : la collaboration à l’égard de l’Allemagne en 1914-1918 ; la collaboration en 1940-1945. C’est toujours un phénomène pendant, c’est la réclamation qui concerne l’amnistie au sujet de ceux qui ont collaboré. Ce phénomène de collaboration, qui a une teinture linguistique notamment en 1914-1918, explique-t-il la situation des Flamands aujourd’hui et leurs revendications ?

Ce problème a été posé lors de négociations pour la formation du gouvernement Di Rupo. On se souvient très bien, il n’y a pas si longtemps que cela, il ne se passait pas une année sans qu’il y ait une proposition de loi, côté flamand, qui soit déposée au Parlement en faveur de l’amnistie. Lors de l’épuration, après la Deuxième guerre mondiale, il y a eu environ cinq pour cent de Belges qui ont collaboré, tant Flamands que Wallons, il n’y a pas eu davantage de Flamands. La répression n’a pas été plus forte d’un côté que de l’autre et les Flamands n’ont pas été plus collaborateurs que les Francophones.

Il y a eu de l’incompréhension à ce niveau, parce que du côté flamand, ils avaient l’impression de collaborer avec le Germain, l’occupant germain, pour accéder plus facilement à l’autonomie qu’ils revendiquaient et ils ne concevaient pas la collaboration de la même manière que du côté francophone. C’était le cas d’Auguste Borms, la première fois, après la guerre de 1914-1918, il a été condamné à mort. Ensuite sa peine été commuée et il a finalement été gracié. Il a remis ça pendant la guerre de 1940-1945 et il a été exécuté. Maintenant, on demande réparation, car on ne peut pas concevoir qu’on ait été d’une telle répression à l’égard de gens qui, finalement, n’avaient en tête que le bien de la Flandre.

Dans la sensibilité, la collaboration francophone, c’était des gens acquis à l’idéologie nationale-socialiste, tandis que du côté flamand ce n’était pas des gens forcément acquis à l’idéologie national-socialiste, c’était des gens qui souhaitaient défendre les droits des Flamands et défendre une certaine idée de l’indépendance de la Flandre. En 1940-1945, il y avait la VNV qui revendiquait l’autonomie flamande et il y avait le courant De Vlag, qui lui était pour l’intégration de la Flandre au Reich. Il y avait des nuances chez les Flamands et chez les Francophones.

Nous sommes devant cette situation, à laquelle on n’aurait pas pensé il y a dix, vingt ou trente ans, de notre pays qui parle de scission et où même les politiques les plus modérés disent que l’on va aller vers une séparation. Pour certains, le divorce belge était fatal dès la création de la Belgique. Par ailleurs, Talleyrand, qui était le diplomate français qui avait négocié la chose avec son collègue britannique Palmerston, a déclaré dès 1832 : « Deux cent cinquante protocoles ne feront jamais de la Belgique une nation ». Et on peut également retrouver chez Léopold Ier des réflexions qui permettent de se demander s’il croyait vraiment en la Belgique.

Par la suite il y a quand même eu Godefroid Kurth, Henri Pirenne, des historiens qui ont essayé d’assoir la « belgitude » sur des fondements très solides. Godefroid Kurth, par la foi catholique, Henri Pirenne, par la notion de patrie, voulaient démontrer que, finalement, nos racines remontaient à la nuit des temps.

Pour Henri Pirenne s’était fort embarrassant, parce que pour ce Belge francophone qui enseignait à l’Université à Gand, qui avait cette fibre profonde de la patrie et a eu des problèmes, puisqu’en 1832, l’Université de Gand a été flamandisée et il a dû partir. Godefroid Kurth fondait la création de la Belgique sur la foi catholique, et il était fort embarrassé de la répression espagnole à l’encontre la Flandre.

Nous avons essayé de comprendre ce qu’il s’est passé. Nous avons observé qu’il y a deux peuples en confrontation. Comment vont-ils s’en sortir ? L’avenir seul, nous le dira.

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Informations complémentaires

Année

2016

Auteurs / Invités

Jules Gheude, Pierre Stéphany

Thématiques

Belgique, Comprendre aujourd’hui au travers des miroirs culturels, Conflits culturels en Belgique, Flandre, Nationalisme, Politique belge, Wallonie