Vrais et faux remèdes pour sauver l’Église : Le cas de Hans Küng

Patrice Dartevelle

 

UGS : 2014021 Catégorie : Étiquette :

Description

Beaucoup de théologiens, d’ecclésiastiques et de simples croyants ont longtemps cru que l’esprit souvent neuf insufflé par Vatican II allait l’emporter et que l’Église catholique allait cesser d’avoir pour seule tâche apparente – et réelle – de contrecarrer la modernité.

Un demi-siècle a passé et c’est le contraire qui est advenu. Écœurés par Jean-Paul II, les chrétiens se taisent, quittent l’Église ou perdent la foi.

Il en reste encore qui ne désespèrent pas, notamment parmi ceux qui, encore jeunes, ont vécu le concile. Un des principaux et des plus prolixes est le théologien allemand Hans Küng, longtemps professeur à l’Université de Tübingen. Le choix du tout nouveau pape et le nom qu’il s’est donné donnent presque des ailes au théologien de quatre-vingt-cinq ans. Il a beau être prudent et ne pas s’illusionner sur la curie, il ne peut s’empêcher de croire à la possibilité d’ « un changement de paradigme en cinq ans » .

Les incroyants voient logiquement avec une sympathie certaine les personnalités de ce type (comme Pierre De Locht et François Houtart en Belgique) ; ils savent ce que leur en coûte souvent en Europe la politique de Rome et de la plupart des évêques, pour ne pas parler du reste du monde.

On peut pourtant s’interroger sur le sens stratégique des catholiques contestataires, voire parfois sur le caractère trouble de certaines de leurs nostalgies.

Une critique impitoyable de l’Église et de la papauté

Hans Küng lui-même a longuement synthétisé son analyse et ses propositions dans un ouvrage maintenant traduit en français : Peut-on encore sauver l’Église ?

On y trouve légion d’analyses pertinentes (mais qui sont celles des incroyants depuis très longtemps).

Il voit la situation catastrophique de l’Église en Europe. Il connaît les chiffres de l’impôt d’Église allemand : deux cent cinquante mille catholiques en moins en 2010, et c’est le double de l’année précédente. Il n’est pas dupe des mystifications du pape polonais comme les grandes rencontres de jeunes où « ces derniers écoutent aimablement le pape proférer de telles vérités (c’est-à-dire sa morale sexuelle traditionnelle), mais bien entendu, ils utilisent pilules et préservatifs ».

Il est sans pitié pour la dévalorisation de la sexualité et le rejet des femmes qu’entraîne le célibat des prêtres masculins. Il la lie à la doctrine du pêché originel, propre au catholicisme occidental, une invention de saint Augustin, et il ne manque pas de relever que ce n’est que le Concile de Latran de 1139 qui invalide le mariage des prêtres.

Il dénonce les souffrances infligées par l’Inquisition et le Saint-Office rebaptisé Congrégation de la foi. Il reconnaît ce que les archéologues indépendants ont toujours dit : il n’y a pas de tombeau de Pierre sous le Vatican, mais un simple monument commémoratif.

Sa cible principale, c’est l’institution de la papauté. La primauté juridique de Rome ne s’établira qu’au cours des siècles. On raconte souvent que la dualité pouvoir spirituel/pouvoir temporel remonte aux origines du christianisme. Hans Küng rappelle opportunément que pendant plusieurs siècles, c’est l’empereur romain qui dirige l’Église. C’est Constantin qui convoque le concile de Nicée et qui en promulgue les canons.

Même le saint Augustin de la Cité de Dieu ignore le pape.

Tout le mal viendra d’Innocent III (1198-1216) et du Concile de Latran de 1215. C’est le successeur de ce pape qui prendra le premier le titre de vicaire de Dieu.

Les débuts de l’Inquisition coïncident avec cet ensemble romano-clérical.

Au XVIe siècle, la papauté sera constamment l’obstacle à la paix.

Les attaques les plus dures sont pour les deux derniers papes, ceux de la grande déception de Hans Küng.

Jean-Paul II vient d’un pays qui n’a connu ni la Réforme ni les Lumières (ceci est un peu radical, sans parler de la minorité juive). Comme cardinal, il intriguait au lieu de travailler. Son talent d’acteur donnera au Vatican ce que Ronald Reagan a donné à la Maison-Blanche. Il renvoie l’Église dans la constellation préconciliaire grâce à son habileté de tribun qui finira par le desservir : « Jean-Paul II délaissait volontiers l’étude des dossiers, mais appréciait au-delà de toute mesure les apparitions publiques ».

Il est plus cruel encore pour Benoît XVI dont il dénonce le goût du faste pontifical d’autrefois, que Paul VI avait sensiblement raboté : « Il porte de nouveau volontiers, avec des chaussures modernes sur mesure de couleur rouge, une courte cape de velours rouge garni d’hermine et bordée de soie (mozette) datant du XIIIe siècle. Il a fait sortir des entrepôts du Vatican la mitre garnie de pierres précieuses que Pie IX avait portée à l’ouverture de Vatican I, mais aussi le trône princier fastueusement ouvragé du successeur de ce dernier, Léon XIII, et une lourde crosse d’or ». Le temps n’est plus à l’indulgence et à la charité chrétienne, on le voit.

Une crise de la direction de l’Église ?

Toutes ces bonnes choses ne doivent pas nous empêcher de questionner Hans Küng sur ses fondements.

La clef de voûte de son analyse des problèmes de l’Église, c’est que celle-ci connaît « une crise de direction », ce qui vise le pape comme la curie. Pour cette dernière, la fin du pontificat de Benoît XVI paraît donner raison à Küng.

Mais contrairement au sens de ses attaques contre le principe de la papauté, c’est la faiblesse du dernier pontife et sans doute son profil inadéquat pour la fonction qui ont accru les problèmes.

Peut-on croire si facilement que la seule institution pontificale et son titulaire – même pendant vingt-cinq ans – auraient renversé la volonté des milliers d’évêques de Vatican II (les opposants à l’aggiornamento étaient très minoritaires) et des prêtres qui en dépendent ? On peut en douter, mais si on le croit (Hans Küng ne répond pas à l’objection), on pose alors la vraie question politique à mon sens : comment les protestataires (très nombreux au départ y compris parmi les hauts prélats) n’ont-ils pas constitué de groupe, pesé autrement sur le pape, menacé d’un schisme ? Il n’en fallait même pas un nouveau. Celui des vieux catholiques qui ont quitté l’Église en 1870 par refus d’accepter le tout nouveau dogme de l’infaillibilité pontificale pouvait suffire.

Pour dire quoi ?

Assez euphémistiquement, Hans Küng parle d’un « développement non synchrone entre l’Église et la modernité ».

Dire cela force une autre question : qu’aurait à nous dire une Église « synchrone » ? L’illusion est grande sur le contenu réel de l’apport possible de l’Église d’aujourd’hui. Mon point de vue est celui d’un athée, j’en conviens , mais Hans Küng élude cet aspect essentiel. Quelle peut être la place spécifique d’une Église devenue adepte de la modernité ?

Hans Küng parle d’une Église « devenue insignifiante ». Mais où peut être le sens ?

Tout aussi préoccupantes parce que peu claires dans leurs fondements sont les attaques de Hans Küng contre une Église qui a vidé les églises, qui supprime des paroisses sans paroissiens. « Cela me fend le cœur » dit-il, ce qui est humain. Mais penser retourner à la communauté unique d’autrefois, n’est-ce pas surtout nier la diversité des croyances (Juifs, musulmans, protestants de tous bords) et de l’incroyance ? La nostalgie paraît bien l’emporter. Par ailleurs, croire que la fin du célibat des prêtres résoudrait le problème des vocations est-il fondé ?

Un monde est passé. Je ne crois pas qu’il faille le regretter même dans une version « küngienne ». 

L’Église est en crise. D’aucuns la voie sur le chemin du schïsme. Fondamentalement c’est la question de la modernité qui se pose à nouveau, avec une réelle acuité.

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Informations complémentaires

Année

2014

Auteurs / Invités

Patrice Dartevelle

Thématiques

Athéisme, Foi, Questions et options philosophiques, politiques, idéologiques ou religieuses