La violence de l’État

Libre propos de Geoffroy DE LAGASNERIE

 

UGS : 2017009 Catégorie : Étiquette :

Description

Sur une période de quatre ans, Geoffroy de Lagasnerie a assisté à une quarantaine de procès d’assises et développé une analyse troublante de la violence de l’État, des aveuglements de la justice pénale et de la répression que permet l’État pénal.

Dans son fonctionnement régulier, l’État est-il violent ?

Lorsque l’on fait une réflexion, comme ce fut le cas de Geoffroy de Lagasnerie, sur les procès d’assise, c’est-à-dire les procès de crime passible de plus de dix ans de prison, on a tendance à analyser la question de la justice comme étant une réflexion sur la déviance, ou sur les torts de la criminalité ou sur l’extralégalité, etc. On a tendance, souvent, à faire une théorie de la justice qui est en rapport avec la théorie des inégalismes. Geoffroy de Lagasnerie a plutôt essayé de faire une théorie du sujet politique – que nous sommes tous –, et du rapport que l’on entretient avec la question de l’État. Qu’est-ce que c’est qu’appartenir à un État ? Qu’est-ce que c’est qu’être construit comme un sujet de droit par l’État ? Et il a essayé d’utiliser la scène du tribunal comme une scène qui révèle ce que c’est que d’être un sujet de droit et il a essayé de dégager, à ce moment, l’ensemble des opérations de pouvoir, de violence, de dépossession qui sont à l’œuvre dans l’appartenance à l’État.

Classiquement, dans les théories politiques contemporaines, il y a une catégorie utilisée fréquemment : c’est la théorie de la dépossession dans laquelle on va concentrer le regard sur ceux qui sont exclus d’appartenance à l’État. On va donc analyser les réfugiés, les sans-papiers, les gens discriminés, d’un point de vue de la citoyenneté. Et régulièrement, on en vient à construire l’appartenance à l’État, à la citoyenneté, au sujet de droit comme étant la référence positive dans laquelle il faudrait faire entrer un certain nombre de gens. On en vient à poser la citoyenneté, et l’appartenance à l’État, à la démocratie, comme étant le lieu non critique à partir duquel on opère une critique des opérations de possession, d’exclusion, de relégation, des frontières, du racisme d’État, etc. Il est important de le faire, mais il est également important, en démarche critique en général, d’interroger ce que l’on voit comme positif, c’est-à-dire de mettre en question la négativité du positif et pas la négativité du négatif. Comme par exemple, qu’y a-t-il comme violence lorsque l’État fonctionne bien ?

Lorsque l’on est citoyen, que l’on est bien traité par l’État, lorsque les lois sont démocratiques, etc., qu’y a-t-il de violent et qu’y a-t-il comme opérations critiquables dans ce genre de scènes de pouvoir et comment, à partir de ce moment, devons-nous réengager une théorie critique et une théorie émancipatrice ?

Geoffroy de Lagasnerie a développé une réflexion sur les catégories de violence et sur la violence de l’État et la violence que l’on subit en tant que membre de l’État. Après avoir assisté à plusieurs procès, durant une période de quatre ans, il s’est rendu compte qu’il ne voyait pas ces scènes comme très violentes, mais plutôt comme des scènes assez ennuyeuses. Il n’avait pas conscience de la quantité de violence qui se dégageait d’un procès.

Qu’est-ce qu’un procès ?

C’est quand quelqu’un qui a été attrapé dans sa vie par la police. C’est quand quelqu’un qui marchait dans la rue, qui était chez lui et, des gens sont entrés, l’ont attrapé, l’ont mis dans une cage – ce que l’on appelle une prison –, ou dans un commissariat, l’ont séquestré, l’ont empêché de partir. Ensuite, ils le font comparaître, l’obligent à parler, lui disent qu’ils le jugent, qu’il est coupable, qu’il leur appartient et l’envoient ensuite dix ans en prison pour un acte jugé illégal.

La scène du tribunal est une scène d’une extrême violence. C’est une scène où l’État se donne le droit d’enfermer quelqu’un, de le voler, de le séquestrer, de l’agresser, de lui faire du mal dans son corps, dans ses biens, dans ses relations sociales, dans ses amours, etc. Et pourtant, on ne voit pas cette violence, car on a du mal à percevoir la quantité de violence qui est à l’œuvre dans l’État.

Ce sur quoi il faut réfléchir, c’est sur l’ensemble des opérations qui nous cache la vérité objective de la violence de l’État, c’est-à-dire les théories, les pratiques, les discours, les catégories de pensées qui en viennent à nous faire croire que l’État n’est pas violent quand il exerce une violence sur nous.

La question du vocabulaire est primordiale. On emploie des mots différents lorsque l’on parle de l’État ou lorsque l’on parle des actions privées des individus. Par exemple, on ne dira pas que l’État séquestre quelqu’un, mais qu’il emprisonne ; on ne dira pas que l’État vole, mais qu’il prélève des impôts ou qu’il impose une amende ; on ne dira pas que l’État enlève des gens, mais qu’il les arrête. Ces opérations permettent de rendre l’État moins violent et de ne pas avoir conscience de la vérité objective de la violence que l’État exerce sur l’ensemble des individus.

Geoffroy de Lagasnerie pense que le rôle de la sociologie, quand elle dit la vérité, c’est de restituer la violence objective des opérations étatiques dans leur normalités, dans leur légalités. Les violences policières, les bavures, par exemple, avec la question d’Adama Traoré et la question du viol de Théo, deux affaires très importantes en France qui posent la question des violences policières.

Pour Geoffroy de Lagasnerie, lorsque l’on emploie le terme de « violences policières », on en vient à considérer comme violent ce qui est extralégal, c’est-à-dire que l’on entend mal le ministre de l’Intérieur dire qu’il condamne toutes les violences : autrement dit il ne faut pas que la police soit violente. Il faut condamner les violences policières, mais lorsque l’on dit cela, c’est que l’on présuppose qu’il y a violence lorsqu’il y a quelque chose qui est en dehors de la loi.

En gros, cela revient à dire que si la police avait arrêté légalement la personne, si elle avait appliqué la loi légalement, cela n’aurait pas été violent. Mais que cela devient violent quand il y a agression physique, quand il y a sortie des règles de procédures pénales, policières, etc. On appelle donc violent ce qui est hors-la-loi, et on ne considère plus la violence de la procédure normale, qui est d’être arrêté légalement, d’être séquestré légalement,… Si on parle de violences policières, subtilement, on en vient à poser la loi comme quelque chose qui n’est pas violent, on en vient à poser la police dans son fonctionnement normal comme étant non violente. Alors qu’il est très violent d’être arrêté, et que c’est une opération extrêmement dure.

Pour comprendre la violence de l’État, il faut prendre un point de vue d’attaque de la théorie traditionnelle du droit et de la philosophie politique, notamment de Rawls, de Kant, de Rousseau, d’Habermas, en théorie politique et en sociologie politique, Max Weber qui sont un ensemble d’opérations qui a pour but de dire que l’État n’est pas violent, puisque la loi serait la représentation de notre propre volonté. Et que lorsque l’on est amené à devoir obéir à la loi, on ne se fait pas de mal, ce n’est pas une opération violente puisque l’on obéit à la loi que l’on se donne à soi-même, en tant que l’on est citoyen en démocratie et par conséquent, l’opération de police n’est pas violente, et serait différente en nature que mènerait une entreprise contre nous, notre patron, notre père, etc. Dans un cas, c’est un rapport de force externe qui s’impose à nous, alors que dans l’autre, c’est nous-mêmes qui nous gouvernons nous-mêmes à travers la loi.

La philosophie politique sert à faire croire que l’État n’est pas violent, parce que nous nous gouvernons nous-mêmes à travers la loi. Kant disait que la peine de mort n’est pas un acte violent, mais un acte de promotion ontologique du sujet, au niveau du sujet de droit. Par conséquent, on veut soi-même se condamner à mort si on accepte de vivre en démocratie.

Qu’est-ce que la promotion ontologique du sujet ?

L’idée de la théorie politique, depuis Rousseau et jusqu’à Habermas, c’est de dire que la loi, en démocratie, se fonde sur la délibération collective. Par conséquent, lorsque l’État fait respecter une loi, en fait, il fait respecter un ordre que l’on veut en tant que citoyen. C’est d’ailleurs la trouvaille de Kant que de dire que chacun de nous est clivé entre deux personnes, nous avons deux « moi » en nous et deux consciences qui sont le « moi citoyen » gouverné par la loi morale et le « moi privé » qui a ses propres intérêts. Et qu’au fond, lorsque l’État nous condamne à mort, c’est nous-mêmes, en tant que citoyen, qui voulons que cette loi s’applique à nous en tant

qu’individu privé. De ce point de vue-là, quand l’État nous condamne à mort dans les procédures, il nous reconnaît le statut de sujet de droit, il nous reconnaît une appartenance au système judiciaire et, en quelque sorte, il ne nous traite pas comme un animal ou comme un ennemi, mais il nous traite comme un citoyen qui reconnaît la légalité et qui, de ce point de vue, est promu au statut de sujet de droit.

Ces opérations sont importantes parce qu’elles permettent de faire croire que, quand nous sommes jugés, quand nous sommes attrapés par la police, quand nous sommes gouvernés, ce n’est pas violent. Ce n’est pas un acte qui est identique à ce qu’il se passe si la maffia nous arrête. En quoi est-ce différent si la maffia vient nous arrêter et si la police vient nous arrêter ? Voilà la question politique majeure. En quoi est-ce différent si notre père nous donne une claque et si la police nous donne une claque ? La théorie politique, nous dit que ce n’est pas pareil, que la police n’est pas violente et que la maffia, par contre, est violente.

De ce point de vue, Geoffroy de Lagasnerie adopte une attitude qu’il nomme « réductionniste », car il pense que la violence de l’État est identique aux violences privées, aux violences de l’ensemble des autres acteurs et qu’il faut parler de l’État comme l’on parle de l’ensemble des autres acteurs. Et cela pour une raison très simple : c’est qu’il faut toujours se mettre du côté de la personne arrêtée.

Si l’on se met du côté de la personne qui est chez elle, et que d’un coup la police entre pour l’attraper, qu’elle ne veut pas venir et qu’on la force, c’est un rapport de force pure qui est identique à celui dont aurait fait preuve la maffia si elle était entrée : on nous attrape malgré nous, on nous fait sortir de chez nous et on nous met dans une cage, c’est donc un enlèvement. On ne reconnaît pas la légitimité de cet enlèvement, puisque l’on ne veut pas être enlevé. Par conséquent, on est dans une volonté différente de la volonté de l’État, et un rapport de force, en faveur de l’État, fait que l’on va être pris. De ce point de vue, la violence qu’exerce l’État, sur nous, est identique aux violences privées qui sont exercées par l’ensemble des individus ou des institutions avec lesquels nous sommes amenés à cohabiter dans une société.

La loi ne doit pas être considérée comme quelque chose par laquelle nous nous gouvernons nous-mêmes, mais doit être considérée comme quelque chose qui nous fait violence, comme quelque chose qui nous soumet à des choses que, parfois, nous ne voulons pas.

Critique de la théorie wébérienne de l’État

En examinant la théorie selon laquelle l’État, c’est le monopole de la violence légitime sur un territoire, etc., on pourrait très bien dire l’inverse de Weber :

« Quand il y a légitimité, c’est-à-dire quand on reconnaît la loi, on y obéit, on se la donne à soi-même, dans ce cas, il n’y a pas violence. Lorsqu’il y a violence, cela veut dire que l’on conteste le fait d’appartenir à la loi, cela veut dire que l’on refuse d’être soumis à cette loi et par conséquent, il n’y a pas légitimité. »

De ce point de vue, la théorie wébérienne est une manière de faire croire que les individus reconnaissent la légitimité de l’État précisément quand la problématique de la violence est la problématique de quelqu’un qui s’oppose à l’État.

Le principe, c’est de se dire qu’il ne faut pas se mentir sur ce que fait l’État.

Oui, l’État tue ; oui, l’État séquestre les gens ; oui, l’État vole… D’où une réflexion assez gênante à se poser, et c’est : pourquoi les théoriciens politiques ont-ils du mal avec cela et pourquoi veulent-ils absolument dire que l’État n’est pas violent ? À partir du moment où nous ne sommes pas des anarchistes, nous sommes amenés à devoir accepter que nous allons être, à un moment ou l’autre, pour la violence.

Si nous sommes pour un certain nombre de lois, si nous sommes pour l’État social, par exemple, si nous sommes pour un certain nombre de régulations,… il y aura des gens qui ne seront pas d’accord. Et donc il faut accepter, honnêtement, que nous allons devoir exercer une violence sur eux, de les voler, de les séquestrer, de les emprisonner si cela s’avère nécessaire.

Geoffroy de Lagasnerie pense qu’être de gauche ne veut pas dire que l’on n’est pas du côté de la violence, mais que cela veut dire qu’il y a des violences que l’on peut accepter et des violences que l’on ne peut pas accepter.

C’est à condition d’être clair sur la vérité de la violence de l’État que nous pouvons faire une réflexion objective sur ses opérations.

Si on traite l’État comme n’importe quel acteur, la science politique n’aurait-elle pas lieu d’être en tant que science sociale ? Si on veut analyser l’État, il faut simplement être dans une section de la sociologie qui aurait exactement les mêmes méthodes d’approche que n’importe quel autre acteur de la vie sociale, mais qui aurait pour sujet d’études l’État.

D’un point de vue épistémologique, l’une des choses les plus graves, ce sont les disciplines qui partent de l’État pour analyser l’État. Et il est très problématique de construire des disciplines qui s’appellent philosophie politique, sociologie politique ou science politique, parce que ce sont, par définition, des disciplines qui présupposent l’État lorsqu’elles vont objectiver l’État. Et plus que cela, elles vont souvent reconnaître à l’État sa supériorité, sa spécificité comme objet, dans le moment même où elles vont prétendre l’objectiver. De ce point de vue, l’idée d’une philosophie qui s’appellerait politique, ou née d’une science politique, serait une discipline assujettie, parce que ce serait une discipline qui accepterait la prétention de l’État à être autre chose que ce qu’il est, dans le moment même où elle constitue leur objet épistémologique. Cette discipline est donc une conséquence du coup de force que l’État veut imposer lorsqu’il veut faire croire qu’il est autre chose qu’une instance qui exerce des pressions et de la violence sur nous.

Le rôle d’une théorie, qui veut révéler la vérité de la violence de l’État, doit être réductionniste. C’est-à-dire que lorsque l’on parle de l’État, il faudrait utiliser le même vocabulaire que lorsque l’on parle de la famille, que lorsque l’on parle d’une entreprise, que lorsque l’on parle du marché du travail.

Dans son livre La dernière leçon de Michel Foucault. Sur le néolibéralisme, la théorie et la politique, Geoffroy de Lagasnerie parle de l’intérêt de Foucault sur la théorie néolibérale, la théorie économique, qui récuse totalement la problématique de la légitimité, qui traite l’État comme n’importe quelle institution et qui, par conséquent, fait entrer l’État souverain en déchéance. Autrement dit, il ne reconnaît pas à l’État une supériorité, une spécificité, une nature rationnelle, supérieure, démocratique… et ramène l’État à ce qu’il est, c’est-à-dire de la force, de la contrainte. Par conséquent, il n’y a pas à parler de l’État différemment que lorsqu’on parle d’une entreprise, que lorsqu’on parle d’un rapport de force entre individus privés.

Dire cela, ce n’est pas pouvoir penser une spécificité de l’État. Si on dissout l’État par rapport à sa prétention à ne pas être violent, et si on casse le mythe de la loi comme étant non violente en acceptant le fait qu’être soumis à la loi, c’est être soumis à la volonté des autres, c’est être soumis à des choses auxquelles on n’a pas consenti. En Belgique, à un moment donné, vous avez des gens de droite qui votent une loi et la police dit qu’il faut y obéir, alors qu’on aurait tout à fait le droit de dire : « Pourquoi ? Et si je ne veux pas ? » « Si tu ne veux pas, comme la police est plus nombreuse, tu vas aller en prison ». Cela exprime bien le rapport de force pur. Autrement dit, l’État est l’instrument qu’utilise des gens pour nous imposer leurs lois, c’est ainsi qu’il faut le dire. Cela ne veut pas dire qu’il n’y a pas une spécificité de l’État, mais cela le rend encore plus violent.

François de Lagasnerie pense que l’on peut dire que la maffia est moins violente que l’État, quand elle vient vous arrêter. Car si la maffia vient nous arrêter, nous savons que quelqu’un peut venir nous en sauver, plus précisément la police, puisqu’il existe un « dehors » de la maffia, et que l’on peut, lorsque l’on est séquestré dans le coffre d’une voiture, appeler la police pour que l’on vienne nous chercher. Mais lorsqu’on est arrêté par la police, on ne peut appeler personne. Il n’y a pas de police de la police, il n’y a personne qui nous protège de l’État, il n’y a personne qui peut nous libérer d’un commissariat. Cela veut donc bien dire que l’État est encore plus violent que la famille, que l’entreprise, que Facebook, que la maffia, que le criminel de base, parce que l’État n’a pas de « dehors ». L’État n’est pas contrôlé et n’a pas d’instance qui peut l’obliger à nous libérer, qui peut nous sauver de l’État. Cette condition d’enfermement, dans laquelle nous sommes par rapport à l’État, fait que l’État est encore plus violent que l’ensemble des institutions, parce que nous y sommes soumis et nous ne pouvons pas y échapper.

Cette théorie est venue à François de Lagasnerie lorsqu’il écrivait son livre à propos d’Edward Snowden et la possibilité de fuir son État. À la suite des révélations qu’il a faites sur la NSA, Edward Snowden refuse de comparaître devant la justice américaine. Autrement dit, il refuse d’accepter que l’État ait le droit de le juger et il rompt le contrat, il fait sédition, il part. Ça, ce n’est pas possible ! Snowden est encore américain et l’État américain continue à faire pression pour le juger.

Cette situation est importante parce qu’elle démontre que nous ne pouvons pas récuser notre nationalité, et on pourrait même dire que notre appartenance à l’État est la seule chose que nous ne pouvons pas fuir. On peut fuir sa famille, on peut fuir son entreprise, on peut fuir l’université, on peut fuir son petit copain ou sa petite copine, si on est mal traité (on peut même faire appel à l’État pour nous en protéger si cela se passe mal), etc., mais il y a une instance que nous ne pouvons pas fuir qui s’appelle l’État. Cela permet de reproduire une théorie de l’État sans lui accorder de spécificité ontologique, comme le veut la philosophie politique.

Bourdieu disait :

« Il y a toujours une logique paradoxale du pouvoir qui veut qu’un pouvoir s’exerce toujours avec la complicité des dominés et que nous sommes soumis à un pouvoir que si nous acceptons de nous y soumettre. »

C’est ce qu’il appelait le paradoxe de la domination qui dit que nous ne sommes dominés par un pouvoir que si nous le reconnaissons. Si nous rentrons dans le champ littéraire par exemple, que nous sommes soumis à la question des consécrations, des prix, des ventes, des éditeurs, etc., on peut en souffrir, on peut avoir du pouvoir, mais il y a toujours la possibilité d’arrêter d’être écrivain, de sortir du champ et de s’en foutre complètement de qui a le prix Goncourt ou de qui a le prix Nobel.

Si on réfléchit bien, on peut se dire que pour l’ensemble des choses qui définissent notre vie, nous avons toujours le droit, à un moment ou l’autre, de partir. Quand nous sommes maltraités dans notre couple, quand nous sommes une femme battue, on peut toujours, en tout cas abstraitement, partir. Si on est discriminé dans une entreprise, on peut partir. Dans une faculté, si on est maltraité par son professeur, on peut partir.

Par contre, il y a une instance qui, elle, nous a retiré le droit de partir, c’est l’État. En d’autres termes, l’État, c’est le seul pouvoir auquel nous sommes soumis, mais auquel nous n’avons jamais consenti à être soumis. Nous avons été jeté, arbitrairement, au monde dans un État, et l’État nous a attrapé à la naissance et nous a dit : « Tu es Belge. Tu m’appartiens. Tu répondras de tes actes chez moi. Etc. »

On comprend mieux, à ce moment-là, pourquoi la philosophie politique est obsédée par l’idée de contrat. Elle est obsédée par l’idée de dire qu’à la base de l’État, il y a un contrat social ; parce qu’elle met du choix, elle met de l’adhésion, du consentement dans la seule forme où il n’y en a pas. C’est peut-être l’une des disciplines les plus mystificatrices de l’histoire humaine, et c’est pourquoi il faut absolument dénoncer les professeurs qui enseignent encore Rousseau, Kant, Habermas et les autres, parce que ce sont des menteurs. En clair, ils veulent nous faire croire quelque chose qui est faux en parlant le langage de l’État, qui veut absolument que nous ayons accepté quelque chose que nous n’avons jamais accepté. Par conséquent, ce sont des auteurs qui sont à la merci de l’État et qui fonctionnent pour légitimer quelque chose d’illégitime.

Informations complémentaires

Auteurs / Invités

Geoffroy de Lagasnerie

Année

2017

Thématiques

Domination, Droit/Monde juridique, Justice, Police, Questions et options philosophiques, politiques, idéologiques ou religieuses, Sécurité, Violence