Vous avez dit humain ?

Charles Susanne

 

UGS : 2014013 Catégorie : Étiquette :

Description

Les technosciences font reculer avec succès bien des obstacles, notamment en matière de bioéthique. Mais leur pratique n’entraîne pas une adhésion générale et suscite des réticences diverses.

La biologie a enregistré des succès énormes pendant ces dernières décennies, démystifiant des concepts aussi sensibles que la vie et la mort, et par la même provoquant des réflexions éthiques. Les avancées de la biologie ont permis une meilleure description de la vie. La connaissance des mécanismes vitaux est celle de la biologie cellulaire et, plus particulièrement, du contrôle du code génétique et de la régulation de la synthèse des protéines : la biologie est devenue chimique et physique. La vie humaine ne fait pas exception à ces règles. Consciemment ou inconsciemment, les discussions bioéthiques, et celles relatives à l’eugénique actuelle, trouvent leur origine dans cette démystification de la vie humaine.

Transhumanisme

« Le transhumanisme est un mouvement philosophique et culturel soucieux de promouvoir des modalités responsables d’utilisation des technologies en vue d’améliorer/augmenter les capacités humaines et d’accroître l’étendue de l’épanouissement humain » (Nick Bostrom du World Transhumanist Association). Nanotechnologies, biotechnologies, techniques d’information, sciences cognitives doivent être utilisées dans le but de ces améliorations, et ne sont plus des sciences fictions.

Il est en fait devenu difficile de distinguer aujourd’hui la médecine thérapeutique d’une médecine méliorative. Cette médecine contemporaine, avec les nouveaux médicaments et les nouvelles technologies, n’est plus uniquement thérapeutique. Elle peut être aussi méliorative, notamment pour des capacités physiques ou mentales. Elle consiste à agir sur le corps ou le cerveau pour améliorer une capacité existante ou à créer une capacité nouvelle, elle est liée essentiellement à des progrès à trois niveaux, en analyse du génome humain, en thérapie génique et en thérapie cellulaire.

Analyse du génome humain : quelle est la structure du matériel génétique ? Qu’est-ce que l’ADN ? Comment les gènes y sont-ils organisés ? Comment s’expriment-ils ? Comment sont-ils contrôlés ? Ce sont des découvertes qui, quelque part, démystifient la vie, qui permettent de comprendre la biologie de la bactérie à la souris… et de la mouche à l’être humain, qui observent ces mécanismes cellulaires dans leur universalité et qui réduisent les mystères et les lacunes de nos connaissances. Cela a aussi permis le déchiffrage complet du génome humain, certaines applications de génie génétique et de diagnostic génétique de plus en plus précis.

Thérapie génique. Elle permettrait par des recombinaisons génétiques, comme cela peut déjà se faire sur les animaux et les plantes, de lutter contre certaines maladies génétiques comme la dystrophie musculaire, les insuffisances immunologiques, ou aussi de stimuler les forces musculaires chez des personnes âgées, ou encore d’améliorer les performances des sportifs. Des dizaines de gènes pouvant améliorer ces performances musculaires ont déjà été identifiés, ces gènes pourraient être modifiés par recombinaison génétique. Des souris transgéniques dotées de « capacités athlétiques » exceptionnelles ont déjà été créées.

Thérapie cellulaire : dans cette thérapie des tissus sont créés, avec l’utilisation de cellules souches notamment, il s’agit donc d’une médecine régénérative, et de remplacer des tissus ou des organes endommagés. Elle pourrait être utilisée pratiquement pour tous les types tissulaires – peau, cœur, foie, cerveau, muscle, sang, etc. – offrant donc de multiples promesses thérapeutiques.

Les techniques mélioratives seront (ou sont déjà) utilisées dans les milieux sportifs : ces milieux vont souvent accepter des risques de dopage, même si ceux-ci sont expérimentaux. Les limites entre médecine thérapeutique et médecine méliorative sont devenues très vagues, avec les potentialités de la thérapie cellulaire dans le sport. Ainsi, par exemple, les thérapies cellulaires peuvent être utilisées pour favoriser la guérison d’un tendon, mais aussi pour favoriser une performance. Il s’agit donc d’une nouvelle forme de dopage où les sportifs sont devenus les cobayes de cette médecine méliorative du futur.

Les applications de thérapie cellulaire et de thérapie génique s’étendront sans nul doute et rendront de plus en plus floue la frontière entre les deux médecines.

En termes de ces technologies médicales du futur, les réactions sont schématiquement de trois ordres : les bioconservateurs, les penseurs libéraux et les transhumanistes.

Pour les bioconservateurs, l’essence même de la nature humaine serait mise en danger, la dignité humaine serait affectée également, Il s’agit d’une opposition de principe : on reproche à l’homme de prendre la place de Dieu. Mais en dehors de ce caractère parfois métaphysique, l’opposition vient également d’un sentiment de peur. Les risques pour la santé sont mis en évidence ainsi que les conséquences sociales, puisque la mise en œuvre de ces techniques pourrait résulter en des médecines à plusieurs vitesses.

Pour les penseurs libéraux, utiliser la médecine méliorative relève de la liberté individuelle. Pour eux, changer la nature humaine est tolérée dans la mesure où un dommage ou un tort n’est pas infligé à autrui : c’est le principe classique de l’éthique médicale. Si un dommage n’est pas infligé à autrui, l’utilisation de ces techniques devrait ressortir de la liberté individuelle. Pour les penseurs libéraux, la diversité d’opinion doit être respectée, y compris dans la définition de la bonne vie et de l’amélioration génétique de leurs futurs enfants. La distinction avec les bioconservateurs dépend en fait de la tolérance vis-à-vis d’une modification du patrimoine génétique, ce que les bioconservateurs refusent puisque la nature nous aurait donné ce patrimoine. Nous sélectionnons déjà certains caractères des embryons par analyse prénatale ou diagnostic préimplantatoire : par la recombinaison de leur Adn, on irait un pas plus loin dans un choix génétique, nous éloignant d’une loterie génétique « naturelle ».

Les transhumanistes adhèrent pour leur part complètement aux possibilités de modifications technoscientifiques de l’être humain. L’usage de la médecine méliorative devrait nous proposer une meilleure santé, une vie très longue, une intelligence stimulée. « Pour améliorer l’être humain et le rendre plus heureux, toutes les technosciences sont convoquées : l’ingénierie génétique, les technologies d’intervention sur le cerveau, l’intelligence artificielle, les nanotechnologies. » (J.N. Missa ). Le transhumanisme est à ce niveau une utopie, où on suppose que les êtres humains choisiront librement d’utiliser ces technologies d’amélioration. Il ne s’agit donc pas d’un eugénisme d’État (équivalent au Meilleur des Mondes d’Aldous Huxley). Pour les transhumanistes, il faut évaluer les risques, mais laisser la liberté de choix. Ils acceptent l’idée que nous aboutirions à longue échéance à un « posthumanisme » fondé sur l’idée du remodelage de la nature et de l’humain, et une quête de perfection.

Risques et avantages existent donc. Risques de nouvelles inégalités pouvant exacerber des différences sociales, de sélection des plus performants au détriment de la priorité au bonheur, et surtout dans le domaine de la santé la complexité des conséquences possibles. Mais aussi avantages : des capacités d’amélioration, qui viendront que nous le voulions ou non, doivent être examinées au cas par cas, comme le font déjà les comités de bioéthique, avantages aussi de promotion de l’autonomie des personnes, couplée à la nécessité de l’éducation et du travail sur soi.

Nous nous trouvons manifestement devant un choix de société et d’humanité. Les transhumanistes proposent une humanité mieux que bien, en meilleure santé physique et mentale. À vous de juger bien entendu. Mais si les techniques existaient et ne posaient pas de problèmes de sécurité, pourrait-on s’y opposer ? Pourquoi s’y opposer ? Peut-on dépasser nos limites corporelles et mentales si nous en avions les moyens ?

Il faut donc étudier les limites de l’humain à la lumière des valeurs humanistes. Nous devons définir nos valeurs, et les limites que nous voulons placer aux technosciences. La « nature » humaine n’est plus sacrée ni absolue. Si nous voulons limiter les technosciences et les possibilités du transhumanisme, encore faut-il nous mettre d’accord sur les principes éthiques pour refuser d’appliquer des techniques amélioratives. La vie n’étant plus sacrée, la qualité de vie devient un concept important qui guide beaucoup de nos comportements. Le rapport bénéfice/risque doit donc être examiné au cas par cas. Pourrait-on refuser une thérapie musculaire éventuelle à des personnes immobilisées ? À améliorer les conditions de vie d’un malade d’Alzheimer ? Naturellement, l’utilisation de ces biotechnologies ne peut se faire que dans une éthique d’autonomie et de liberté totale de l’individu. Ce qui n’empêche que cette approche pragmatique devrait être couplée à une analyse des conséquences sociétales même si les choix d’utilisation resteraient individuels.

Restons par conséquent prudents, mais il serait vain de nier ces possibilités mélioratives qui à long terme seront utilisées. Nous y serons confrontés que nous le voulions ou non. L’être humain voudra toujours améliorer ses conditions de vie, aussi au niveau physique et mental. Une éthique libérale favorisant la recherche scientifique dans ce domaine est la solution la plus raisonnable, combinant prudence sans s’interdire toute possibilité d’amélioration de la « nature » humaine.

Le respect des valeurs humanistes ne constitue-t-il pas la meilleure réponse aux questions, parfois capitales, que nous posent, que nous poserons encore, la pratique des technosciences ?

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Informations complémentaires

Année

2014

Auteurs / Invités

Charles Susanne

Thématiques

Bioéthique, Humanisme, Médecine, Questions et options philosophiques, politiques, idéologiques ou religieuses, Sciences