Vivre sans dieu(x)

Marcel Voisin

 

UGS : 2011036 Catégorie : Étiquette :

Description

L’empreinte religieuse marque la plupart des consciences, parfois même de façon inconsciente. Elle s’enracine dans une mémoire collective qui remonte à la nuit des temps et qui se conforte par mille traces dites « culturelles » qui vont du calendrier aux édifices publics, en passant par les habitudes du langage.

La présence et la légitimité des religions deviennent ainsi des évidences que la plupart ne songent même pas à remettre en question. Ainsi se forge une appartenance, hautement revendiquée par certains, subie passivement par d’autres, mais dont la présence est volontiers obsédante.

Cette obsession est puissamment renforcée par toutes sortes de propagandes, directes ou subtiles, qui s’insinuent dans les esprits dès le plus jeune âge : la famille, l’école, la culture ambiante, les fêtes, les coutumes tissent ainsi un fil solide emprisonnant la pensée et l’imagination.

Le phénomène est si prégnant qu’on ne s’étonne pas de voir nombre de gens s’identifier à leur religion, la revendiquer comme le signe majeur, sinon unique, de leur personnalité, confondant allègrement le culturel avec le cultuel.

La plupart du temps, l’adhésion religieuse est d’abord sociologique. On prend ce qu’on trouve – et souvent ce qui est imposé ! – dès la naissance. Comment faire autrement, surtout si l’on vit dans la mort culturelle d’une société close où l’étranger, le différent, l’inaccoutumé sont d’emblée des ennemis à combattre ?

Il m’étonne toujours que les fanatiques qui stigmatisent la religion des autres, ou l’irréligion, tout en se glorifiant de la leur – bel exemple de gloire factice ! – « oublient » qu’ils n’avaient généralement pas le choix et qu’une adhésion forcément automatique ne recèle aucun mérite particulier, y compris aux yeux de la divinité supposée.

Ce besoin farouche et irréfléchi d’identification se révèle d’autant plus fort que l’individu est vide, peu instruit et loin d’une culture véritable, celle qui inciterait à la réflexion et ne craindrait pas le doute, celle qui oserait considérer la nouveauté, le changement, l’altérité… Celle qui devient capable d’estimer que les vérités sont diverses, partielles et provisoires et que, par conséquent, l’autre peut avoir raison, au moins en partie.

On rencontre encore beaucoup trop cette dangereuse mentalité infantile – stigmatisée par Brassens : « Les imbéciles heureux qui sont nés quelque part » – qui survalorise son lieu, sa terre, sa religion, sa culture, son clan, etc., dont on perçoit aujourd’hui une dangereuse recrudescence. Fuyant les défis et les aventures de l’esprit mondial, l’esprit tribal reprend vigueur et devient une règle « sacrée ». Il s’agit d’une régression éthique dont nous n’avons pas fini de mesurer les ravages, car le tribalisme rime avec le fanatisme, qui engendre les formes les plus radicales d’hostilité.

Si la marque religieuse s’ajoute aux autres ou l’emporte, alors on peut craindre le pire. Car il est temps de dénoncer l’horrible paradoxe : à la base, toutes les religions comme toutes les morales proscrivent naturellement l’homicide et prônent l’amour du prochain, la charité, la solidarité… C’est l’écho d’une règle naturelle, c’est-à-dire répandue à tous les échelons de la nature, qui compense et complète le trop fameux struggle for life. Des scientifiques commencent seulement à la redécouvrir et à en mesurer les réalisations positives à tous les niveaux du vivant. Symbioses, solidarités, complémentarités, échanges sont plus nombreux qu’on ne le pense généralement dans le végétal comme dans l’animal, et jouent aussi un rôle décisif dans l’aventure de la vie.

Il ne s’agit pas d’une volonté divine, mais d’une conséquence normale des conditions de survie qui devrait d’ailleurs s’épanouir davantage dans une espèce réflexive comme le genre humain. Or, si l’on parcourt l’histoire, on s’aperçoit, hélas, qu’elle est pleine « de bruit et de fureur », ainsi que le dénonçait Shakespeare, et que l’être de raison par excellence a redoublé par son intelligence la férocité de son comportement. Le tant vanté apport moral des religions n’a donc pas eu l’effet escompté ! Parfois, ce fut le contraire.

La foi fanatique se répandant comme traînée de poudre, facile à enflammer, a mis littéralement de l’huile sur le feu. Les autorités religieuses n’ont pas eu honte de concevoir et de propager parfois une monstruosité comme la « guerre sainte », oxymore sanglant ! Aveuglées, comme de vulgaires politiques, par la fascination et les avantages du pouvoir, elles sont loin d’avoir incarné les vertus qu’elles prêchaient : l’humilité, la pauvreté, la soumission, la charité, le sacrifice. C’était bon pour le peuple des ignorants faciles à asservir, d’autant que dès l’enfance on exigeait d’eux, avant tout, l’obéissance. Et surtout ne pas penser !

Une conclusion s’impose : on ne peut compter sur les religions pour assurer le salut éthique de l’humanité. Regardez en face l’actualité et considérez les désordres, attentats et affrontements qu’elle nous livre à foison : il y a toujours cause profonde ou prétexte futile facile à déclencher, une composante religieuse. Et nul peuple, nul continent n’en est indemne. L’Irlande peut donner la main à l’Arabie saoudite, les évangélistes américains aux talibans. Et l’Inde, dont on vante la non-violence gandhienne (toute relative !), demeure une terre déchirée entre fanatismes divers.

Devant cet affligeant constat, des penseurs éclairés proposent une attitude de sagesse dans la tradition d’Épicure. Mettre le divin entre parenthèses, sans se déchirer sur des hypothèses métaphysiques invérifiables, est la plus sûre voie pour conforter la paix et permettre un devenir humain meilleur. Le véritable humanisme ne peut s’embarrasser des tares du passé. Il doit regarder vers l’avenir.

Je m’attarderai sur l’un d’eux dont la position raisonnable, le langage accessible et l’absence d’agressivité sont susceptibles de rencontrer la raison du lecteur. Il s’agit de Ronald  Aronson, professeur d’histoire des idées à l’Université Wayne du Michigan à Détroit, spécialiste américain de Sartre et de Camus.

Il commence par nuancer l’image philosophique des États-Unis en montrant précisément comment les sondages et les enquêtes d’opinion ont tendance à sous-estimer les agnostiques et les athées. Chose capitale à toujours avoir à l’esprit : la formulation des questions est essentielle, car, très souvent, elle oriente les réponses et trahit les préjugés des sondeurs ou les croyances de la majorité supposée du public.

Ce premier chapitre est une leçon concrète de libre examen qui conclut à une sous-estimation chronique de l’incroyance ou du doute au pays des évangélistes tapageurs. Cela explique le sous-titre de l’ouvrage : « Nouvelles pistes pour les athées, les agnostiques, les laïques et les indécis », car on retrouve toutes ces tendances de façon non négligeable dans le public américain qui est loin d’être aussi monolithique qu’on ne le croit trop facilement. On peut mettre l’ouvrage sous le patronage d’Alexander Pope :

« Connais-toi, laisse à Dieu les secrets qu’il veut faire. L’homme est la seule étude à l’homme nécessaire. »

En effet, il s’agit de réactiver l’humanisme en le rendant à la fois concret et raisonnable, c’est-à-dire en centrant nos préoccupations sur la vie hic et nunc, d’autant plus qu’elle ne cesse de se complexifier. Apprendre à gérer la complexité, comme ne cesse de le réclamer Edgar Morin, devient notre nouvelle expérience et notre nouveau devoir si nous voulons participer à la civilisation mondialisée et à sa construction de façon plus humaine.

Nous n’avons aucun temps à perdre avec les élucubrations métaphysiques invérifiables, avec les croyances religieuses qui divisent, avec des convictions infondées ou ataviques qui nous détournent de nos obligations de citoyens avertis et responsables au profit de quelques petits malins habiles à exploiter les peurs, les ignorances et les superstitions encore trop répandues malgré deux siècles de connaissances scientifiques.

Avec tous les moyens de maîtrise dont bénéficie l’être humain contemporain, n’est-il pas aberrant de s’occuper du service et des exigences supposées de divinités hypothétiques, de passer son temps à prier et supplier au lieu de prendre notre destinée à bras le corps ? Mettons donc les dieux entre parenthèses ! Le pari de Pascal nous fait perdre un temps et une énergie d’autant plus précieux que notre tâche reste immense et difficile. Il y va de notre dignité comme de notre responsabilité : vivre debout plutôt qu’à genoux !

Le divertissement – au sens étymologique – n’est pas, comme le dénonçait Pascal, de se détourner du religieux, mais pour Aronson, c’est d’y consacrer un temps précieux qui obnubile notre volonté et notre courage. Dans ce refuge religieux, il y a non seulement de la résignation, mais une certaine lâcheté et une passivité certaine. Autrefois, l’ignorance et la relative impuissance de l’humanité pouvait justifier ce repli et cette espérance infondée. Aujourd’hui, c’est une grave erreur qui porte un énorme préjudice à la démocratie.

Ronald Aronson fonde notre vocation de citoyenneté essentiellement en renouvelant notre devoir de mémoire de façon active et positive. Il veut nous rendre conscients du fait indéniable que nous sommes bénéficiaires de deux héritages fondamentaux. D’une part, nous nous situons au sommet (provisoire ?) de la lignée du vivant que les sciences biologiques et l’évolutionnisme ont décryptée. Il nous revient donc de nous sentir solidaires de toute cette nature qui s’est épanouie jusqu’à nous, en êtres conscients donc responsables, en respectant les lois de la vie et en préservant son avenir qui est aussi le nôtre.

Le sentiment d’être une part et un fruit de cette prodigieuse aventure cosmique – nous sommes des « poussières d’étoiles » dit le fameux astronome québécois Hubert Reeves – que tant de peuples dits primitifs cultivaient si spontanément, nous devons le retrouver et en imprégner notre comportement loin de toute religiosité infantile. Notre avenir est dans nos mains, non dans les caprices de divinités imaginaires ou indifférentes.

D’autre part, nos modes de vie, nos facilités quotidiennes, nos richesses technologiques et scientifiques sont des produits de l’histoire. Il est évident que nous sommes les héritiers du travail et du génie de nos prédécesseurs, qu’ils soient nos ancêtres directs ou lointains, et aussi ceux des autres cultures. Car, de tout temps, les cultures se sont mêlées. Encore faut-il que nous en prenions une nette conscience propre à commander notre comportement. Aujourd’hui, plus que jamais, notre civilisation est le produit de toute l’humanité.

Comme le pensaient les philosophes des Lumières, les valeurs démocratiques devraient garantir un avenir meilleur, non pour un clan ou un peuple particulier, mais pour tout le genre humain. Comme un enfant reconnaissant aura à cœur de poursuivre l’œuvre de ses parents en la respectant ou en s’en montrant digne, ainsi, les contemporains ont une voie morale toute tracée : prolonger la civilisation, en préserver le meilleur et la perfectionner autant que possible. Le devoir de mémoire devient ainsi un projet d’action qui peut revitaliser la notion de progrès qui animait notamment les XVIIIe et XIXe siècles.

On le voit, la position de Ronald Aronson est celle d’un humaniste lucide, mais convaincu, qui veut nous sortir des marécages du passé ou du catastrophisme actuel pour en faire fructifier les réussites dans une posture résolument positive. Certes, les situations dramatiques existent, mais nous avons les moyens d’en sortir. Si nous le voulons ! Car le paradoxe est que notre désespérance coïncide avec l’époque où l’humanité n’a jamais été mieux outillée pour forger sa destinée, pour dépasser atavisme et animalité et pour se hausser au niveau des plus légitimes utopies et des valeurs proclamées.

Cela suppose un énorme effort d’éducation ouverte et objective que suggère l’auteur. Signalons un outil remarquable à cet égard : l’œuvre du magnifique programme de libération de la pensée, mis au point par le philosophe et pédagogue Matthew Lipman sous l’appellation de Philosophy for Children. En fait constitué de romans et manuels, échelonné de cinq à dix-huit ans, ce programme concerne également les adultes qui, eux aussi, ont besoin d’affiner leur réflexion. L’idée fondamentale est que plus on commence tôt, plus solides seront les résultats.

Le livre clair et passionnant de Ronald Aronson nous aide puissamment à braver la marée d’irrationalisme qui tente de nous submerger. Mieux, il nous offre l’occasion de donner un sens plein et concret, solidaire et exaltant, à notre vie. Et même à notre mort, puisqu’il contient un chapitre intitulé « Mourir sans Dieu » qui peut intéresser de nombreux lecteurs, d’autant qu’il est né d’une tragique expérience de l’auteur lui-même.

Nous pouvons donc nous construire une vie débarrassée de craintes obsolètes comme d’espoirs niais, dans le cadre confortable, mais exigeant, d’une démocratie réelle, garante de paix sociale par l’instauration d’une laïcité véritable, déjouant les pièges d’une fausse spiritualité et les sacralisations abusives.

Le sacré est en nous et la véritable spiritualité consiste dans le respect et la dignité de l’humain. Ne cherchons pas dans des recettes éculées et vaines le sens à donner à notre éphémère présence dans la chaîne du vivant. Apprenons à en jouir raisonnablement, à nous y épanouir au bénéfice de notre entourage pour tenter de préserver la paix indispensable au bonheur. Il y a chez Aronson un hédonisme simple et radieux dont il serait regrettable de ne pas retirer tous les bienfaits. Existe-t-il un meilleur remède à l’angoisse existentielle ou au supposé « choc des civilisations » ?

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Informations complémentaires

Année

2011

Auteurs / Invités

Marcel Voisin

Thématiques

Foi, Humanisme, Libre pensée, Questions et options philosophiques, politiques, idéologiques ou religieuses, Religions