Vivre laïquement ?

Marc Mayer

 

UGS : 2012005 Catégorie : Étiquette :

Description

Mais comment vivre laïquement le quotidien, sans référence à une transcendance, à un catéchisme, à un sens donné, dans le pluralisme, le respect des opinions qui n’aliènent pas l’homme ? Cette question nous amène à envisager la philosophie du métier de « conseiller laïque » que nous croyons devoir étendre au métier de « délégué laïque », même si ce dernier sera, davantage que le premier, prêt à répondre à des sollicitations collectives : le conseiller laïque fait un travail de relation de personne à personne. Et pour bien comprendre l’approche, il n’est pas inutile de puiser sa réflexion dans la grande expérience d’enseignement non directif apportée par le cours de morale. En effet, la laïcité des pays francophones s’est déployée presque exclusivement dans le domaine scolaire où le travail de clarification des valeurs comme la théorie du développement moral ont leur place. Si on veut bien y réfléchir, c’est bien la vie qui doit entrer à l’école… Éduquer moralement, ce n’est plus moraliser ! À cet égard notons que le but des travaux de Lawrence Kohlberg est de développer un jugement moral qui amène les étudiants à motiver leurs choix et leurs décisions sur un mode sociocentrique et humaniste plutôt qu’égocentrique. Au point de vue philosophique, son approche met l’accent sur des concepts de « justice, de justice sociale et de respect de la personne » comme le propose John Rawls.

Lawrence Kohlberg montre comment on passe de l’hétéronomie à l’autonomie en six étapes : obéissance simple par crainte d’ennuis, donnant-donnant (morale pré-conventionnelle), agir pour être approuvé par le groupe, agir pour respecter la loi (morale conventionnelle), recherche du plus grand bien pour le plus grand nombre, référence à un principe éthique universel (morale post-conventionnelle). Aussi quand on parle de « clarification des valeurs », c’est essentiellement parce que chaque individu choisit à tout moment d’agir selon ce qu’il considère être vrai, bon, beau, … Et c’est précisément parce que les valeurs sont des notions confuses que tout le travail de clarification est un travail continu sur soi avec les autres. Les valeurs laïques, comme on peut le comprendre, sont loin du moralisme qui les assèche. Elles sont également menacées par les avatars du religieux dans le monde moderne.

Aussi nous pensons que les valeurs laïques doivent faire écho à une nouvelle sacralité qui s’est instituée dans notre société, lieu de transformations du sacré dont témoignent l’abondante consommation de produits parareligieux (voyance, occultisme, extraterrestres…) et la vogue des sectes.

On constate que de plus en plus de gens se font un « cocktail religieux » qui consiste à se retrouver une zone de milieu: on pourra se déclarer athée et croire en la métempsycose (doctrine qui affirme qu’une même âme peut successivement animer plusieurs corps humains ou animaux et même des végétaux, ce qui est un dogme fondamental du brahmanisme).

Notre société est composée d’une multitude de groupes sociaux nouveaux souvent caractérisés par un syncrétisme à comprendre dans son sens ethnologique : fusion d’éléments culturels et religieux différents. C’est pourquoi nous préférerons parler d’éclectisme, car loin de la synthèse (syncrétisme), on assiste à la juxtaposition d’idées diverses. Est-ce la raison pour laquelle on semble défendre aujourd’hui la liberté d’expression sans la distinguer de la liberté religieuse ou l’inverse ?

Certains parlent, aujourd’hui, d’une troisième génération de la laïcité, faisant suite au système concordataire du XIXe siècle et au système de séparation du XXe siècle, où la liberté religieuse prime sur la laïcité-séparation. C’est le cas lorsque l’on défend au nom de la liberté d’expression ce qui relève de la liberté religieuse ; situation qui peut entraîner que l’adversaire du principe de l’État laïque détourne à son avantage l’idéal de liberté auquel il se rallie : le droit au port du foulard a été défendu au nom de la liberté d’expression alors qu’il symbolise l’oppression du laos par une de ses fractions fondamentalistes.

Ceci dit, il nous semble que le cas belge permet de dépasser ces difficultés de communication entre les tenants de diverses conceptions de vie parce qu’il charpente l’humanisme politique en y intégrant l’humanisme philosophique. C’est ce qui implique la prégnance de l’éthique du débat pour résoudre avec pragmatisme les questions quand elles se posent. Les tenants d’une laïcité ouverte demandent que l’État soit séparé des Églises et que celles-ci soient libres par rapport à l’État. En ce sens, Guy Harscher plaide pour une laïcité d’intégration, c’est-à-dire dans un État qui accueille les problèmes religieux tels qu’ils émergent du métissage de la société et qui soumet les valeurs au feu de la critique. Bref, une communauté de citoyens basée sur l’éthique du débat.

Pour un laïque, la détermination des valeurs et des principes se réfère à une origine simplement humaine. Ils se rapportent à l’interaction des individus entre eux et dans le collectif. Bref, le fondement dernier se trouve dans le débat, dans les accords et les compromis. Ils se concrétisent dans la morale et le droit qui finissent par s’imposer, pour un temps. En ce sens, le fondement est social. On dira aussi contextuel et politique. Il est pourtant toujours précaire puisqu’il dépend de la qualité du débat. Et c’est pourquoi il convient d’accorder toute son attention à l’éthique de la discussion ou de la communication (information). Dans une démocratie, l’interaction communicationnelle devrait être reconnue comme l’ultime source de légitimation des décisions. On le comprend bien, il y a un lien indissoluble entre l’éthique de la délibération et la philosophie des droits de l’homme, parce qu’argumenter, c’est au fond chercher en soi-même une raison qui vaille aussi pour les autres. Argumenter suppose que, comme c’est le cas dans La Déclaration des droits de l’homme, on fasse abstraction de son enracinement dans des horizons particuliers, dans des communautés particulières, ethniques, religieuses ou autres, pour essayer de réfléchir justement en toute liberté par rapport à tout communautarisme.

Cette dernière considération nous explique pourquoi dans le domaine scolaire, il y a de plus en plus de penseurs libres qui souhaitent un cours commun de formation morale, citoyenne et philosophique, obligatoire pour tous les élèves. Il s’agit d’une volonté nouvelle de construire une formation qui devienne effectivement l’expression philosophique de la neutralité positive de l’État et qui adopte explicitement le libre examen comme méthode d’investigation du réel.

Faisant fi du prescrit constitutionnel (article 24 de la Constitution) qui nous impose les cours de religion et de morale à l’école, on peut se demander si une évolution des mentalités permettrait aujourd’hui d’avancer dans cette optique du pluralisme ?

Il faut constater la fin des idéologies dogmatiques et la contestation des Églises de tous bords. Serait-ce le réveil d’une certaine forme d’organisation sociale librement consentie ?

Cette même évolution peut être constatée dans les mouvements laïques et libres penseurs. Les laïcités pilarisées (piliers) du Nord de l’Europe et la laïcité de stricte séparation entre Église et État, n’ont créé aucune structure homogène nationale forte, unie et unique, perdant ainsi en efficacité politique immédiate, mais gagnant quant au pluralisme des idées. Nous estimons que le respect doit partir d’une affirmation claire des positions philosophiques des uns et des autres. Le dialogue, ce n’est pas le consensus humaniste mou qui peut, sur le plan éthique par exemple, occulter les divergences profondes qui opposent les morales basées sur l’utilitarisme ou sur la révélation.

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Informations complémentaires

Année

2012

Auteurs / Invités

Marc Mayer

Thématiques

École / Enseignement, Église, Laïcité, Questions et options philosophiques, politiques, idéologiques ou religieuses