Vers un cours d’éducation aux valeurs pour tous ?

Caroline SÄGESSER

 

UGS : 2014007 Catégorie : Étiquette :

Description

Le Pacte scolaire a établi la connaissance des cours, pour les religions reconnues, dans l’enseignement officiel. Cette situation a été jugée préjudiciable à l’enseignement officiel. D’aucuns en appellent à une suppression de tout enseignement de la religion dans le primaire comme dans le secondaire.

Voici plus de cinquante ans que l’éducation religieuse et morale dans nos écoles est régie par le Pacte scolaire : tant dans les écoles primaires que dans les écoles secondaires, l’horaire hebdomadaire comprend deux heures de religion ou de morale. Dans les établissements libres subventionnés à caractère confessionnel, il s’agit de deux heures de la religion correspondant au caractère de l’établissement, à savoir dans l’écrasante majorité des cas, la religion catholique. Dans les établissements officiels, l’élève (ou ses parents) a le choix entre deux heures d’une religion reconnue et deux heures de morale non confessionnelle.

Le Pacte scolaire peut être considéré comme une défaite pour le mouvement laïque, puisqu’il a consacré à la fois le subventionnement des écoles privées confessionnelles dites libres, et l’enseignement de la religion, certes facultatif, dans les écoles organisées par les pouvoirs publics.

Un paysage religieux profondément modifié

Cependant, il est également vrai que le Pacte scolaire répondait assez bien aux nécessités du temps ; respectant la liberté du chef de famille, il permettait aux catholiques d’obtenir l’instruction religieuse qu’ils souhaitaient pour leurs enfants dans le cadre scolaire, et aux libres penseurs de ne pas y être contraints. Incidemment, les élèves, fort peu nombreux, qui professaient la religion protestante ou la religion israélite, se voyaient offrir également la possibilité de recevoir un enseignement de leur religion.

Un demi-siècle plus tard, le paysage religieux s’est profondément modifié, sous l’action de deux phénomènes essentiellement : la sécularisation et l’immigration.

La religion catholique, ultra-dominante en 1960, ne représente plus aujourd’hui qu’une simple majorité de la population : seul un Belge sur deux se déclarait catholique en 2009. Et les catholiques pratiquent de moins en moins leur religion : le nombre de baptêmes est passé de quatre-vingt-cinq pour cent à cinquante-quatre pour cent des nouveaux-nés en l’espace de trente ans. Seul un mariage sur quatre est aujourd’hui suivi d’un mariage catholique.

L’immigration a amené l’implantation de l’islam dans nos villes et a profondément modifié leurs paysages religieux. On estime qu’à Bruxelles un citoyen sur cinq est musulman. Elle a également amené le développement de nombreuses églises évangéliques et pentecôtistes qui ont renforcé la présence protestante tout en la diversifiant. Les églises orthodoxes se sont également faites plus nombreuses ces vingt dernières années.

Cette diversification religieuse se reflète dans les statistiques de fréquentation des différents cours de religion et de morale dans l’enseignement officiel. Le tableau suivant présente la répartition des élèves de l’enseignement primaire dans les différents cours de religion et de morale dans les écoles officielles en Communauté française, en 2010-2011 :

MoraleReligion
catholique
Religion islamiqueReligion protestanteReligion orthodoxeReligion israélite
Bruxelles27,9 %23,3 %43,0 %3,6 %1,9 %0,2 %
Wallonie37,3 %52,8 %8,0 %1,6 %0,2 %0,0 %
Total35,4 %46,8 %15,2 %2,0 %0,6 %0,0 %

On observe que si le cours de religion catholique demeure le plus suivi, avec 46,8 % des élèves, en Région de Bruxelles-Capitale cette première place est occupée par le cours de religion islamique, avec quarante-trois pour cent des élèves. Dans toute la Communauté française, les cours de morale, de religion catholique et de religion islamique rassemblent nonante-huit pour cent des élèves. Les cours de religion protestante, orthodoxe et israélite sont très minoritaires et, fréquemment, sont organisés pour un ou deux élèves seulement.

Des cours de religion problématiques

Les problèmes posés par l’organisation des cours de religion et de morale sont nombreux. Les difficultés pratiques liées à la confection des horaires au niveau secondaire, en particulier, ne doivent pas être sous-estimées.

L’enseignement des différentes religions présente un déficit fondamental. En application de l’autonomie des cultes consacrée par l’article 21 de la Constitution, le contenu de l’enseignement, la nomination des enseignants et l’inspection sont essentiellement de la compétence des organes chefs de culte. Les pouvoirs publics, en l’occurrence les Communautés, ne disposent pas des moyens nécessaires pour effectuer un contrôle efficace des matières enseignées et de la qualité de l’enseignement.

Mais l’objection la plus fondamentale que l’on puisse formuler à l’égard du système est certainement de séparer les élèves au moment d’aborder les questions essentielles relatives au sens de la vie et à l’éthique. Dans notre société plurielle, il est devenu impératif que tous reçoivent un même enseignement des valeurs fondamentales qui constituent le socle de notre société : droits de l’homme, démocratie, suprématie de la loi civile sur la loi religieuse doivent être enseignés. Il est également nécessaire que chacun puisse mettre ses valeurs particulières en dialogue avec celles des autres et que chacun puisse acquérir les bases de la culture religieuse et philosophique de l’autre.

Vers un enseignement du fait religieux ?

Les recommandations du Conseil de l’Europe

Dans sa recommandation 1720 intitulée « Éducation et religion », adoptée en 2005, l’Assemblée du Conseil de l’Europe a souligné que « en enseignant aux enfants l’histoire et la philosophie des principales religions avec mesure et objectivité, dans le respect des valeurs de la Convention européenne des Droits de l’Homme, elle [l’école] luttera efficacement contre le fanatisme. (…) La connaissance des religions fait partie intégrante de celle de l’histoire des hommes et des civilisations. Elle est tout à fait différente de la croyance en une religion donnée et de sa pratique. Même les pays où une confession est largement prédominante se doivent d’enseigner les origines de toutes les religions plutôt que d’en privilégier une ou de promouvoir le prosélytisme. »

L’Assemblée a souhaité que les États membres veillent ainsi à organiser l’enseignement du fait religieux aux niveaux primaire et secondaire, un enseignement dont « l’objectif doit consister à faire découvrir aux élèves les religions qui se pratiquent dans leur pays et celles de leurs voisins, à leur faire voir que chacun a le même droit de croire que sa religion ‘ est la vraie ’ et que le fait que d’autres ont une religion différente, ou n’ont pas de religion, ne les rend pas différents en tant qu’êtres humains ».

Un tel enseignement devrait « inclure l’histoire des principales religions, ainsi que l’option de ne pas avoir de religion, en toute neutralité » et « donner à la jeunesse des outils pédagogiques lui permettant d’aborder en toute sécurité les partisans d’une approche religieuse fanatique ».

Les pistes de réforme

Depuis le début des années 1990, plusieurs projets de réforme de l’enseignement de la religion et de la morale ont vu le jour, en ayant notamment pour objectif d’introduire l’enseignement de la philosophie dans les programmes. Sur le plan parlementaire, au sein de la Communauté française, la dernière proposition en date est celle du député Richard Miller (MR) visant à créer un cours de philosophie et d’histoire culturelle des religions dans les deux dernières années du secondaire.

Ces propositions se sont toujours heurtées à un triple écueil.

Primo, l’obstacle juridique présenté par l’article 24 de la Constitution qui édicte notamment que « Les écoles organisées par les pouvoirs publics offrent, jusqu’à la fin de l’obligation scolaire, le choix entre l’enseignement d’une des religions reconnues et celui de la morale non confessionnelle ».

Secundo, l’absence de volonté politique claire pour réformer le Pacte scolaire.

Tertio, l’hostilité des professeurs de religion ET de morale ainsi que celle de leurs représentants et de l’ensemble des acteurs du monde de l’enseignement.

Pour contourner ces obstacles, la ministre de l’Enseignement obligatoire, Marie-Dominique Simonet (CDH), a présenté en janvier 2012 un projet de réforme transversale, consistant à introduire un tronc commun à tous les cours de religion et de morale, tant dans le réseau libre que dans l’officiel, et tant au niveau primaire qu’au niveau secondaire.

Ce projet devait être mis en œuvre par la voie législative, mais la prise de conscience des obstacles juridiques posés par la garantie constitutionnelle de non-ingérence des pouvoirs publics dans l’organisation des cultes et l’absence de consensus politique, y compris au sein de la majorité gouvernementale pour soutenir le projet, l’ont enlisé.

De nouveaux référentiels ?

Malgré l’abandon du projet Simonet sur le plan politique, les organes représentatifs des différents cultes (catholique, protestant, israélite, islamique et orthodoxe) ont poursuivi la réflexion et présenté en mai 2013 des référentiels de cours articulés autour d’un tronc commun composé des trois axes proposés par la ministre : le questionnement philosophique, le dialogue interconvictionnel et l’éducation à une citoyenneté active.

Ces référentiels, d’une longueur de vingt à soixante pages selon les cours, et composés pour toute la durée des études primaire et secondaire sont destinés à structurer le contenu d’une partie de l’enseignement proposé. Ils restent très sommaires, et évidemment très en-deçà de ce qui avait été espéré tout en n’apportant aucune réponse aux problèmes fondamentaux de l’organisation actuelle des cours de religion et de morale.

Un espoir de vrai changement

Les trois obstacles qui se dressent traditionnellement sur la route des réformes de l’enseignement de la religion et de la morale, rappelés ci-dessus, sont en voie de disparition ou de réduction substantielle.

Sur le plan juridique, l’obstacle constitué par l’article 24 de la Constitution ne paraît plus aussi formidable. En effet, la plupart des spécialistes en droit constitutionnel estiment aujourd’hui qu’il impose bien l’organisation des cours aux écoles, mais pas leur fréquentation aux élèves. Ils soulignent également que la Constitution est muette quant au volume horaire que doit représenter cet enseignement. Par ailleurs, le développement de la réflexion sur ce thème en Flandre permet de croire que la majorité des deux-tiers nécessaire à la révision de l’article 24 pourrait parfaitement se trouver.

Sur le plan politique, l’échec de l’initiative de la ministre Simonet a clarifié les points de vue et les positions. Dans un contexte d’attention accrue accordée à l’enseignement dans la campagne électorale de 2014, il sera difficile aux partenaires de la prochaine majorité gouvernementale d’une fois de plus botter en touche sur la question de la réforme de l’enseignement de la religion et de la morale. L’exemple de nos voisin luxembourgeois, dont le nouveau gouvernement Bettel a mis la déconfessionnalisation de l’enseignement de la religion à son programme, pourrait d’ailleurs inspirer nos responsables politiques.

Enfin, dans le monde de l’enseignement, une évolution des esprits est également en cours. Il n’est plus rare de rencontre un professeur de religion catholique plaider ouvertement en faveur d’un enseignement pluraliste. Alors qu’autrefois les projets de réformes rencontraient l’opposition ferme non seulement des autorités religieuses et des professeurs de religion, refusant le projet de cette « école sans Dieu », mais aussi celle des professeurs de morale et des associations laïques qui ne voulaient pas renoncer à l’enseignement spécifique de la morale laïque, cette fois, la critique de la mini-réforme proposée par la ministre Simonet a fini par fédérer les forces laïques autour d’un projet alternatif : la suppression du caractère obligatoire des cours de religion et de morale et l’introduction d’une formation commune, destinée à tous les élèves, qui combinerait une approche philosophique et une connaissance historique des religions et des mouvements de pensée non confessionnels.

Vers un cours d’éducation aux valeurs ?

En Belgique, les propositions de réforme se sont jusqu’à présent focalisées sur l’opportunité de remplacer les cours de religion/morale par un cours de philosophie. On a cependant du mal à comprendre pourquoi les deux choses sont mises en balance dans une logique d’alternative obligatoire, si ce n’est en raison des restrictions budgétaires. En effet, il serait bon de veiller à la promotion de la démarche philosophique tout au long de l’enseignement, et indispensable d’introduire la philosophie parmi les matières obligatoires dans les dernières années de l’enseignement secondaire. Cette démarche n’implique pas forcément la disparition des cours de religion et de morale.

Par ailleurs, le dialogue interconvictionnel et l’éducation à une citoyenneté active doivent impérativement être des thèmes abordés par l’enseignement aujourd’hui. Cela pourrait être organisé dans le cadre d’un cours d’éducation aux valeurs. Cet enseignement comprendrait des notions d’éthique et de morale universelle, de droits de l’homme, de citoyenneté (droits et devoirs), mais aborderait également l’histoire et le contenu des grandes traditions religieuses de l’autre. Ce qui permettrait de mettre en évidence les points de convergence et de conflit entre les normes. Un tel cours ne serait certes pas facile à mettre en place, mais cette évolution serait plus facile si les cours de religion et de morale existants étaient maintenus, avec un caractère facultatif. Cela permettrait d’éviter le reproche de « laïcisation de l’école désormais sans Dieu ». L’objectif n’est en effet pas de lutter contre les religions et leur enseignement, mais de mettre fin à la ségrégation des élèves selon leur confession, afin de leur permettre de réfléchir ensemble à leurs traditions et à leurs valeurs, et au projet de société qu’ils devront construire ensemble. En effet, l’interculturalité ne doit pas être comprise seulement comme le droit d’affirmer ses propres spécificités cultuelles ou culturelles ; elle doit surtout promouvoir la connaissance de la culture et des valeurs de l’autre.

La suppression du caractère obligatoire des cours de religion et de morale non confessionnelle est aujourd’hui impérative, parce que le système actuel enfreint nos droits fondamentaux. Non seulement contraint-il les élèves (ou leurs parents) à suivre un enseignement qui ne correspond pas forcément à leurs convictions, mais en outre il les oblige à révéler publiquement ces convictions : l’école constitue en effet le seul endroit où la déclaration de ses convictions est obligatoire ; en toute autre circonstance, dans notre régime juridique, cette question relève de la vie privée.

L’introduction d’un cours d’éducation aux valeurs, comprenant un enseignement des principes des droits de l’homme et de la démocratie, une introduction aux grands courants religieux et philosophiques de notre temps, est aujourd’hui une nécessité pour renforcer la cohésion sociale dans notre société multiculturelle et multicultuelle.

L’évolution des esprits, ainsi qu’une certaine désaffection pour les formations de caractères religieux, permettent-ils la création d’un cours d’éducation à la citoyenneté ? C’est une demande de plus en plus pressante en vue de favoriser la cohésion sociale et de lutter contre les communautarismes.

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Informations complémentaires

Année

2014

Auteurs / Invités

Caroline Sägesser

Thématiques

Cours de morale, Cours de religion, École / Enseignement, Éducation à la citoyenneté, Politique belge, Questions et options philosophiques, politiques, idéologiques ou religieuses