Vers la fin de l’autorité ?

François De Smet

 

UGS : 2012034 Catégorie : Étiquette :

Description

L’autorité est d’abord une notion politique. C’est bien souvent en répondant à la question « Qui possède dans les faits tel type ou telle marque d’autorité ? » que l’on détermine le véritable souverain. Le juriste allemand Carl Schmitt posait la question « Qui décide du cas d’exception ? » pour déterminer qui exerce de fait l’autorité. Il est vrai que se demander qui, dans les faits, a le pouvoir d’échapper à la règle générale paraît un bon moyen. L’autorité se trouve donc au cœur de la notion de souveraineté, si on la dépouille de ses particularismes historiques et politiques : c’est ce pouvoir, cette disposition qui permet à un acteur A de se faire obéir d’un acteur B. Or, l’autorité est peu étudiée comme telle : on parle de commandement, mais sa fondation, ce qui la justifie, reste souvent un mystère. Pourtant, ce qu’on désigne par autorité renvoie toujours au même phénomène : la capacité de se faire obéir.

L’autorité renvoie à tout processus par lequel un acteur peut se faire obéir sans violence, quel que soit son référent extrinsèque. Elle constitue le socle du pouvoir et garantit celui-ci contre la peur entretenue par ceux qui possèdent le pouvoir vis-à-vis de sa possible perte : une peur résidant elle-même dans l’intuition universelle d’une menace latente de la contingence humaine qui, lorsqu’elle n’est pas encadrée par des principes de légitimité ou de domination, peut déborder en puissance. Cette peur intrinsèque du pouvoir, qui est donc à la manœuvre des mécanismes d’autorité – rationnelle ou non – a été décrite ainsi par Guglielmo Ferrero : Le pouvoir vit dans la peur permanente de ses sujets et des coercitions qu’il doit exercer sur eux pour se faire obéir, parce qu’il sent que l’humanité est, partout et toujours, en état de révolte permanente. C’est à la maîtrise de ce chaos potentiellement débordant que sont destinés les principes de souveraineté et d’autorité, et c’est dans les moments où le couvercle saute – guerres, révolutions, terreur – que leur détermination se stabilise jusqu’à ce qu’un autre couvercle se mette en place, si bien que, au bout du compte, la majorité des hommes renonce à terroriser les plus faibles pour avoir moins à craindre les plus forts : telle est la formule universelle de l’ordre social.

Comment définir l’autorité ? Pour s’acquitter d’une telle tâche de manière exhaustive, il faudrait largement déborder le champ de la philosophie politique. La question de l’autorité, en l’occurrence, a surtout attiré l’attention des sociologues. Max Weber, notoirement, a développé une théorie des types de domination : domination traditionnelle, caractérisée par une légitimité du chef entretenue par son respect des traditions et des coutumes ; domination rationnelle-légale, dans laquelle le chef tire son autorité du respect qu’il porte aux réglementations légales de son institution ; domination charismatique, caractérisée par une légitimé fondée avant toute chose sur l’image dégagée par le chef. Sans entrer davantage dans cette catégorisation, on peut postuler qu’au cœur de toute définition de l’autorité se trouve une inégalité de pouvoirs entre deux pôles. Mais pour pouvoir parler d’autorité, et non de force brute, la relation doit s’augmenter d’un indice qui fera la spécificité de cette mystérieuse notion. Comme l’écrit Alain Renaut : pour qu’une relation d’autorité s’établisse, il faut en fait qu’à l’inégalité de pouvoir s’ajoute une dimension supplémentaire, qui est précisément celle de l’autorité dans tout ce qu’elle peut avoir d’énigmatique. C’est ce qui constitue le cœur de l’« augmentation » (auctoritas) qui doit être cerné.

Or, la modernité se caractérise précisément par le rejet progressif de ce qui légitime la nature de l’augmentation constitutive de l’autorité. Comme le démontrent, chacun à leur façon, des auteurs tels que Hannah Arendt ou Alexandre Kojève, la modernité constitue le passage du concept de « Corps » à celui de « Contrat social », de la transcendance à la convention. Au terme de cette réflexion sur l’autorité, nous percevons la permanence d’un fil identifié par Hannah Arendt et qui peut nous aider à cerner en partie le problème de l’autorité aujourd’hui : le rejet par la modernité de la figure du Père hors de la conception de l’autorité politique. Le Père, c’est l’autorité dans ce qu’elle a de créateur dans sa force et d’invisible dans son aspect ; invisible comme les Idées platoniciennes, invisible comme le Dieu chrétien qui a donné le « la » de la construction des représentations politiques en installant pour longtemps l’idée d’un référent extérieur légitimant l’autorité de ceux qui exercent le pouvoir – et qui ne l’exercent jamais vraiment tout à fait pour eux-mêmes. C’est dans la mesure où cet invisible s’est évaporé au fil de la conquête de la modernité que l’autorité qu’elle portait se retrouve en crise. Si la souveraineté est une figure profane, c’est d’abord par le biais de ce rejet de l’hétéronomie marqué par le dépassement de l’autorité du Père que ce retrait se réalise. Religion et politique sont les véhicules d’une figure du Père, encore présente dans le concept du Corps, toujours présent d’ailleurs à l’émergence de la souveraineté comme critère de l’État et qui ne se trouvera finalement dépassée que par un autre mythe, apte lui à prendre le relais en liant légitimité et individus comme objectifs de l’État : le contrat social, incarnant le meurtre freudien du Père (et de Dieu) par l’homme moderne souhaitant affirmer son désir de liberté et de prise en main de son destin.

Sur un plan historique global, on pourrait résumer les choses de cette manière : l’homme a passé son existence politique comme espèce à s’émanciper de lui-même, c’est-à-dire de la domination de l’homme sur l’homme ; en effet, lorsque l’autorité se réduit à son exercice direct, sans médiation, sans distance, elle est insupportable – c’est le couple maître-esclave dans toute sa brutalité et son immédiateté. Toute l’histoire de l’autorité politique a consisté à sortir de l’exercice direct et arbitraire d’un homme sur un autre, pour parvenir à construire et incarner l’autorité de tous sur tous. L’histoire de la souveraineté est ainsi celle du dépassement de la domination brute d’un homme sur un homme, du couple maître-esclave. En plaçant le principe d’organisation de leur vie dans les mains d’un principe transcendant et inaccessible, les hommes se déresponsabilisent eux-mêmes et allègent volontairement, mais inconsciemment, le poids de l’autorité qu’ils incarnent. Un roi, un prince, un gouvernant n’exercera dès lors plus son pouvoir que par délégation : il se réclamera de Dieu ou de la nature, dont il sera le mandataire. Mais il ne sera pas le maître qui exerce sans motif son autorité en tant que maître, c’est-à-dire comme si il possédait par nature un pouvoir sur ses semblables.

La nature de l’autorité campe la source et l’instance de légitimité d’un pouvoir qui se trouve hors de la sphère du pouvoir lui-même : d’origine platonicienne, c’est un tel modèle qui induit une séparation entre l’idée et l’action, et induit un rapport entre gouvernants et gouvernés axé autour du fait que les premiers ont la connaissance des idées, les seconds non. Ce modèle est en crise depuis la séparation effective de l’Église et de l’État, depuis que les hommes prétendent conserver autorité sans religion, voire sans tradition. La solidité du triptyque autorité-tradition-religion est la matrice commune. L’autorité telle que notre histoire philosophique et politique l’a conçue est un amalgame entre la fondation institutionnelle romaine et le religieux chrétien, assemblés grâce aux concepts grecs d’idées transcendantes. Il s’ensuit notre acception de l’autorité comme source de pouvoir devant rester à l’extérieur de la sphère d’application du pouvoir. Cette autorité est inconcevable sans une source extérieure qui fasse des hommes qui dirigent factuellement des médiateurs, et non des souverains détenant l’autorité pour eux-mêmes. Or, concevoir une autorité après suppression de la religion et de la tradition implique de supprimer cet élément de légitimation qui faisait fonctionner l’autorité jusqu’ici : si la source de pouvoir extérieur – Dieu – n’est plus là, alors le poids de l’autorité et de sa justification revient sur les épaules des hommes eux-mêmes. Apparaissent, comme preuves de cette difficulté, les références chroniques à l’Être suprême ou autre à créateur jusque dans les révolutions se voulant en rupture avec le monde établi, en ce compris le clergé. Il n’est possible d’assumer ce poids qu’en optant pour la tyrannie ou pour un corpus d’institutions aptes à faire coexister la liberté de tous les hommes. La disparition de l’autorité dans sa conception platonicienne de rapport au monde des idées, par le détour historique de la sécularisation de la société, constituerait-il un appel pour qu’un nouveau type d’autorité – celle de l’État neutre – se profile ? Cette autorité devra en tout cas prendre une forme profane, car un retour sur la sécularisation de l’autorité et de la souveraineté ne semble pas concevable.

Nous le percevons pleinement à présent : le problème de l’autorité politique actuelle réside donc dans sa contingence. Ce qui est régulièrement identifié comme sa carence ou sa « crise » ne constitue que le reflet d’une prise de conscience de la précarité d’une autorité devant se bâtir et s’assumer de manière conventionnelle : l’autorité politique est désacralisée, ramenée à la hauteur des hommes, et néanmoins la confiance envers les mécanismes de représentation est très basse. Avec cette perte de transcendance nous perdons aussi une forme de confiance. Les formes conceptuelles de substitution, telles que le peuple ou la nation, ne s’avèrent pas suffisantes à nous réconcilier sereinement avec la notion d’autorité, car la suppression des garde-fous qu’avaient constitué les traditions, les institutions religieuses et les corps intermédiaires ont donné à l’autorité politique un pouvoir plein, entier, sans médiation, à travers les nationalismes et les totalitarismes du XXe siècle, dont l’histoire nous a appris les impasses. D’une autorité axée sur le passé, la tradition, la nature, Dieu, nous sommes passés par les excès d’une autorité axée sur l’avenir, le charisme, la politique au sens plein du terme. Et aujourd’hui nous tentons de nous construire une autorité nouvelle, davantage axée sur le présent, qui puisse intégrer des éléments liés au passé et à l’avenir, à la tradition et au projet. Telle est bien la difficulté.

Le défi est considérable et ne trouvera aucun renfort dans la nostalgie : il ne sert à rien de se tourner vers le passé pour y trouver des solutions. En d’autres termes, il ne faut pas chercher à ressusciter le Père ; nous sommes dans une ère qui ne reviendra pas en arrière en se trouvant d’autres autorités tutélaires et asservissantes. L’autorité est devenue profane, comme l’État ou la souveraineté, c’est-à-dire qu’elle se retrouve en demeure de devoir assumer sa nature conventionnelle. Sans doute ne pourrons-nous pas nous sortir d’une conception de l’autorité axée sur le présent, c’est-à-dire sur la légitimité par pédagogie et par justification, parce que l’autonomisation des individus et l’émergence du sujet de droit sont passées par là. Il faudra toujours ancrer l’autorité par la légitimité et donc, d’une manière ou d’une autre, par un parcours démocratique. La difficulté se concentre donc dans l’enjeu suivant : comment, comme autorité, gagner l’assentiment de la multitude et son acceptation de l’autorité. Cela nous fait entrer tout droit dans le débat contemporain en philosophie politique visant à valoriser l’idée que les citoyens doivent se sentir de manière effective acteurs, dépositaires de la confection de la norme. Depuis Le Contrat social de Jean-Jacques Rousseau, qui a durablement consacré à son corps défendant le clivage entre le peuple et le biais par lequel ce peuple peut se trouver gouverné, les citoyens se retrouvent orphelins de la rupture entre gouvernants et gouvernés propre à la Modernité, et qui n’est pas en elle-même une difficulté insurmontable. Nous devons apprendre à nous gérer nous-mêmes, en quelque sorte. Cela passe par une éducation renforcée sur ce qui nous lie, sur ce qui constitue nos intérêts communs et propres. La clef est là : dans un monde où le sujet de droit est autonome par définition, il ne peut y avoir d’autorité acceptée que s’il y a éducation à son acceptation ; et il ne peut y avoir acceptation que s’il y a pédagogie de son utilité. Nous pouvons tenter aujourd’hui de gouverner par la raison, parce que celle-ci n’est plus l’apanage d’une minorité ou d’une élite. Nous sommes entrés dans un monde qui reste fortement émotionnel dans l’image, mais très rationnel dans ses réalités, dans lequel le caractère contingent et précaire du pouvoir condamne celui-ci à décevoir, donc à calibrer les attentes.

Cela a des implications, tant pour les gouvernants que les gouvernés. Les gouvernants doivent élever le niveau du débat, ne pas jouer sur les peurs, miser sur la raison et non sur l’émotion populaire. Ils doivent prendre au sérieux la fonction pédagogique de la propre relativisation de leur rôle, car par définition l’État ne peut plus tout. De leur côté, les citoyens doivent rationaliser leurs attentes, intégrer que l’autorité est un élément fonctionnel dans les bras duquel on ne peut plus complètement s’abandonner, ou dont on ne doit pas simplement attendre les prestations d’État-providence. Le respect des libertés publiques dépend par définition en partie d’eux – les droits de l’homme ne concernent pas seulement un rapport entre l’État et les citoyens, mais aussi entre les citoyens eux-mêmes. En effet, il ne faut pas sous-estimer le confort que peut revêtir l’autorité pour celui qui s’y abandonne, pour celui qui s’y soumet ; c’est aussi le désistement face à l’exercice d’une liberté. Il y a dans la nostalgie de l’autorité le refus – ou à tout le moins l’angoisse – d’assumer les conséquences de notre liberté. De quoi la fin de l’autorité est-elle le nom ? Peut-être bien d’une conception adulte de la liberté. Là où l’abandon dans les bras de l’autorité révélait la propension des hommes à ne pas gérer leur liberté, la fin de l’autorité politique désincarnée force les individus à davantage s’assumer. C’est l’une des raisons qui expliquent notre malaise et nos difficultés : que veut vraiment l’homme moderne ? Il y a un corollaire à l’autorité, c’est l’obéissance. Nous pourrions mettre en relation l’autorité politique avec le besoin des hommes de s’abandonner et d’obéir – il existe par exemple de nombreuses expériences de sociologie – songeons à la célèbre expérience de Stanley Milgram – qui démontre que faire obéir les individus n’est pas chose ardue. Planter les prémices d’une autorité rationnelle, dépouillée de ses contingences, pour laquelle des hautes garanties de justification et de légitimité sont demandées, ce n’est pas seulement faire un deuil intelligent de l’autorité traditionnelle ou charismatique, c’est aussi valoriser une manière de préserver les esprits comme les manipulations de foule et l’appel de la meute.

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Informations complémentaires

Année

2012

Auteurs / Invités

François De Smet

Thématiques

Autorité, Éducation à la citoyenneté, Société