Universaliser la laïcité, est-ce possible ?

Raymond Renard

 

UGS : 2016004 Catégorie : Étiquette :

Description

La réflexion qui suit – et qui résume l’ouvrage Pour une laïcité universalisable – est partie d’une question banale pour beaucoup, mais angoissante pour ceux qui la posaient : la laïcité pourrait-elle, dans une société où se côtoient des communautés relevant de religions et de cultures différentes, faire émerger une éthique commune assurant la coexistence pacifique ?

Une réponse positive suppose que fussent précisées les conditions intrinsèques et extrinsèques indispensables.

Mon premier souci a été de définir dès le départ la notion complexe de laïcité dans ses grandes lignes.

Sous sa forme politique, la laïcité fut ainsi présentée comme un modèle de régulation institutionnelle des cultes et des pratiques religieuses et philosophiques.

Dans ce modèle, communément résumé par la formule « séparation des Églises et de l’État », la politique ne se mêle pas des religions ; elle s’interdit toute immixtion dans le domaine des croyances, si ce n’est pour en assurer la protection dans la plus stricte neutralité. De leur côté, les religions n’interviennent pas dans les affaires de l’État. La loi civile s’applique au bien commun, c’est-à-dire à tous.

Sous sa forme philosophique, la laïcité concerne tous ceux qui défendent le droit pour chacun de mener son existence en parfaite conformité avec ses convictions, quelles qu’elles soient, tout en veillant à la promotion de la laïcité institutionnelle.

Une fois celle-ci réalisée, il ne reste plus au laïque, toujours vigilant, qu’à consolider la forme citoyenne de la laïcité, c’est-à-dire l’engagement dans la société, en vue de son perfectionnement dans le sens de l’intérêt général, sous le signe de la compréhension mutuelle, de la solidarité et de la responsabilité.

Pour mettre en évidence la grande complexité et les nombreuses déclinaisons possibles de la laïcité, on a développé la genèse multiséculaire de ses principales composantes :
– la question de la souveraineté, de légitimation des pouvoirs temporel et religieux ;
– la lente reconnaissance de la liberté de conscience, par le progrès de la tolérance, dont la conquête difficile exige encore une vigilance de tous les instants, et enfin,
– condition extrinsèque majeure et véritable prérequis pour l’instauration du modèle laïque : la mise en place de l’État de droit et de la démocratie.

Sans État de droit, pas de laïcité possible. Tel fut l’un des premiers enseignements de cet essai. En revanche, on a mis en évidence les effets bénéfiques de l’instauration de la laïcité pour la promotion de la démocratie et des droits de la personne, et pour celle de la paix des esprits dans une société multiculturelle construite sous le signe de la tolérance, et surtout – j’y ai insisté – de la richesse reconnue des différences.

La notion de laïcité étant, à ce point, mieux assise, il fallait définir le bien commun, relevant du droit public. Ici encore, il fallut insister sur le caractère évolutif de la notion, liée au niveau de développement de la société, et aussi sur la souplesse indispensable à mettre en œuvre pour intégrer des communautés très attachées à leurs traditions.

Le concept de laïcité allait ainsi se préciser peu à peu, pour faire émerger ce qui véritablement doit être vu comme sa spécificité absolue, condition intrinsèque essentielle de son efficacité : son sens de la spiritualité. Si elle veut jouer le rôle important qui lui revient, la laïcité ne peut pas être vide de sens.

L’image du laïque s’en est trouvée affinée d’autant : sur celle classique du défenseur de la séparation des Églises et de l’État, s’est greffée l’image d’un être de cœur et d’action, d’exemplarité et d’engagement, de spiritualité et de raison, bref, l’image du libre exaministe.

L’accent a été mis sur l’amalgame à éviter : le laïcisme, lié aux excès et aux séquelles de la lutte contre les immixtions cléricales dans les affaires de l’État. Une fois cette dernière réduite, la richesse spirituelle de la laïcité lui interdit de se limiter à un anticléricalisme primaire, et encore moins à l’antireligion, sous peine de perdre toute crédibilité dans son action. Celle-ci d’ailleurs ne devrait pas négliger un nouveau cléricalisme qui gangrène insidieusement le fonctionnement des États : celui d’une classe de « clercs » dénués du sens du bien commun.

Mais, dans la perspective d’un nécessaire dialogue interspirituel, il était impératif de souligner l’importance de tout ce qui concerne la vie intérieure et la réflexion sur la destinée humaine.

À cette fin, l’approche symbolique a été recommandée, tant pour son accessibilité commune que pour son efficacité dans la recherche de l’universel, dans le distanciement de la lutte et pour l’esprit de conciliation qui la caractérise et qu’appelle le débat entre personnes de convictions opposées.

Le lecteur retrouvera ci-dessous sous une forme synthétique les principaux concepts-clés développés tout au long de la première partie de mon essai.

Spiritualité : à promouvoir, absolument

– condition essentielle de l’universalisation ; spécificité absolue de la laïcité philosophique, qui n’est pas vide de sens
– avec la raison, élément fondateur de la dignité humaine
– assimilable à la vie intérieure (ou de l’esprit), l’introspection, la réflexion sur la destinée humaine, son sens, ses valeurs (rien à voir avec le spiritualisme)
– indispensable dans toute construction d’un État laïque (cf. 12. l’« esprit » de la modernité)
– incontournable dans la perspective d’un dialogue interculturel visant la paix des esprits
– ennoblit l’extériorisation du laïque
– son moyen privilégié d’approche (surtout en milieu multiculturel) : la pensée symbolique

Pensée symbolique : à cultiver

– dimension fondamentale des sociétés humaines, s’appuie sur l’affectivité et oriente vers le sens profond des choses, des êtres, de la vie ; transposée en art, science, philosophie, religion…
– recourt aux mythes, souvent conservateurs de valeurs fondamentales, et invite à chercher derrière l’image la fonction psychique qu’elle symbolise
– s’appuie sur des structures mentales inconscientes (mais déterminantes de comportements) à faire émerger ou à prendre en compte :

* foi en l’égalité de tous les humains
* peur des différences, peur du changement
* toute-puissance des structures d’accueil (famille, clan, groupe, société…)
* statut de la famille (relations parentales)
* statut de la femme (endogamie…)

– facilite l’émergence de vérités intériorisées ou inconscientes dans une – mémoire globalisante, au pouvoir structurant, susceptible d’être ravivée par un détail
– approche préconisée dans le dialogue interspirituel pour ses nombreux avantages :

* accessibilité : s’adresse au cœur autant qu’à la raison ; n’implique pas d’érudition ; langage universel
* efficacité : favorise la mobilité mentale, idéale pour le distanciement de la lettre, pour une recherche de l’universel, pour une réflexion interprétative ouverte sur l’imagination, la poésie, la créativité de chacun, stimulée par des connotations analogiques liées au vécu et prolongées par l’introspection (devient moyen de connaissance de soi)
* conciliation : permet le débat constructif d’idées dans la richesse des différences, justifie la liberté de conscience, le refus de l’argument d’autorité et le distanciement par rapport aux croyances ;

– doit être préparée par l’éducation (de base) de la réflexion personnelle

Démocratie et État de droit : à promouvoir, entretenir et défendre

– prérequis absolu de la laïcité (légitimation du pouvoir par le peuple)
– implique une stratégie politique durable d’adaptation permanente aux conditions du milieu (niveau d’éducation, de développement socioculturel et technique)
– processus lent, progressif (parfois plus d’une génération !), discontinu
– implique l’égalité des sexes
– implique le respect des minorités

Liberté de conscience : inaliénable

– chacun est libre de croire, de ne pas croire, de changer de croyance
– impératif catégorique, non négociable
– conditionne la volonté de vivre ensemble, liée à une reconnaissance de la richesse des différences et au rejet du repli communautaire
– implique la tolérance active

Altérité : inappréciable

– révélatrice de l’identité
– enrichit le patrimoine immatériel de l’humanité
– légitime la tolérance

Communautarisme : à combattre

– repli identitaire, juxtaposition, simple coexistence des différents groupes culturels (vivre entre soi)
– négation de la notion de métissage culturel
– dangers d’un différentialisme affiché, et/ou bienveillant (le droit à la différence ne peut impliquer la différence des droits)
– problème de représentativité des minorités
– passage obligé par une certaine subsidiarité ?

Éducation : dune importance majeure

– à refonder sans cesse, sans oublier les femmes (un homme sur deux en est une …)
– privilégier le raisonnement, l’esprit critique, la réflexion personnelle, l’introspection
– préparer le dialogue interculturel par une information sur le fait religieux (viser la décontextualisation)
– rôle citoyen de l’école publique

Cléricalisme : à surveiller et à combattre

– intrusion du spirituel dans le temporel, sous des formes diverses : clergé ou nouveaux « clercs », dénués du sens du bien commun
– motive l’anticléricalisme, réaction laïque citoyenne dépourvue d’anti-religiosité (= laïcisme, dénaturation intégriste de la laïcité), et justifie une vigilance permanente quant à la préservation des acquis (toujours menacés)

Temps long : à prendre en compte

– caractère perfectible du bien commun
– caractère discontinu des progrès de l’éducation
– variabilité d’apparition des grandes avancées de l’humanité selon les lieux
– variabilité du rythme d’évolution des grandes religions (cf. statut de la femme dans les monothéismes, tous patriarcaux)
– toute société est structurée en un système homogène permettant la perméabilité des cultures, mais dont la pérennité est soumise à l’intégration harmonieuse des emprunts

Après cette synthèse des principaux éléments de la problématique laïque, dans l’optique des conditions de son universalisation, tentons de résumer l’essentiel de la deuxième partie, consacrée à l’islam.

Faut-il rappeler qu’ayant voulu situer la laïcité dans son contexte géopolitique général, ce monothéisme aujourd’hui dominant devait être mis en évidence.

Tout se passe en effet comme si les dirigeants de la planète, conscients (?) du désordre qu’ils y ont mis, n’avaient d’autre solution que l’instrumentalisation religieuse, plus propice à l’achat d’armes qu’à la construction d’écoles…

Vu le poids, dans cette optique, de la variable musulmane, il fallait tenter d’en condenser l’extrême complexité.

L’argumentaire pourrait finalement se ramener au mémento ci-après :

– rappel indispensable (d’espoir) : similitude fondamentale de l’évolution des deux grandes religions monothéistes
– traits spécifiques principaux du Coran

* caractère sacré de la langue (archaïque)
* littéralité d’une langue non maîtrisée par la plupart ; indispensable révision exégétique (décontextualisation et désabsolutisation) fondée sur les méthodes modernes des sciences humaines, dont la symbolique
* conception fusionnelle du spirituel et du temporel (unicité de Dieu)
* prescrits significatifs : (1) obéir à l’autorité ; (2) recourir à la consultation
* haute valorisation de la justice et du social

– grande variabilité dans la gestion sociopolitique du fait islamique ; en Occident, tendance à la culturalisation de l’identité (comme dans le monde chrétien) ; -> bien distinguer cultuel/culturel
– forte instrumentalisation politique et/ou religieuse, proportionnelle au niveau de développement éducatif et interculturel
– grand déséquilibre socioéconomique : terreau de l’instrumentalisation et du terrorisme intégriste ou fondamentaliste
– fortes déficiences étatiques en matière d’éducation : exploitation de l’ignorance
– éclipse très préjudiciable de la civilisation arabo-berbéro-musulmane de la Grande Tradition
– modernité conditionnée par le respect de l’héritage culturel ; l’égoïsme matérialiste provocateur occidental compromet toute harmonisation interculturelle fructueuse (cf. la réislamisation récente des immigrés dans l’Union européenne)
– laïcité : grande variabilité des visions musulmanes de la laïcité ; en Occident, penser l’islam dans la laïcité, dans les pays musulmans, penser la laïcité dans l’islam

À l’évidence, cet essai trouve sa justification principale dans la menace qui pèse sur notre civilisation.

La solution réside dans une régulation institutionnelle qui, dans le cadre de l’État de droit, puisse assurer la coexistence harmonieuse de toutes les communautés présentes.

La problématique du modèle proposé par la laïcité est, on l’a vu, d’une extrême complexité, mais il permet des déclinaisons multiples.

Le champ islamique est révélé, lui aussi, fort diversifié, tant dans ses modalités d’organisation sociale que dans ses interprétations théologiques et pratiques du Coran.

À l’instar des langues, aucune religion n’est immuable, sous peine de disparaître. Le christianisme l’a compris. L’islam aussi, en sa grande époque, qu’il finira par retrouver.

Il existe suffisamment d’arguments pour justifier l’espoir de rapprochements vers un « vivre ensemble » réciproquement enrichissant.

Ainsi, pour en revenir à une menace évoquée supra, sous certains aspects, l’islam suggère par son refus de certains attraits du modernisme, de préserver quelque chose d’essentiel à l’humanité tout entière. Au moment où deux mondes s’affrontent, où celui des valeurs humaines se voit surclassé par celui du profit, on devine aisément ce que pourrait être cet apport, comme aussi d’ailleurs celui des pays du Sud, si pauvres en biens matériels, mais si riches en cette denrée raréfiée au Nord : le lien social, cet ubuntu des Africains méridionaux.  Si pauvres en avoir, mais si riches en être.

En fait, en devenant transculturelle, la société laïcisée devra nécessairement engendrer de nouvelles valeurs, une nouvelle éthique, axée sur la dignité de l’être.

« Humaniser la mondialisation », objectif bien raisonnable de la « stratégie à moyen terme » de l’Unesco. À terme échu : l’échec.

Être humain ou ne pas être : tout est là !

Vu de l’Occident, tout se passe comme si, dans la perspective de l’évolution des espèces, l’hominisation elle-même était menacée de régression, dès lors que s’anéantit l’individuation chère à Jung.

Finalement, bien au-delà de la mondialisation, n’est-ce pas l’homme qu’il faudrait humaniser ?

Pour retrouver cet épanouissement devenu inaccessible, pour l’incarner dans les structures des États, la laïcité telle qu’entendue dans cet essai peut sans nul doute s’avérer un moyen efficace.

En éradiquant par la séparation du temporel et du spirituel l’instrumentalisation des religions et de la politique à des fins de pouvoir, la laïcité peut assurer la paix des esprits.

En garantissant le respect absolu de la liberté de conscience, la laïcité peut libérer la pensée et favoriser le retour vers ce qui fait la dignité de l’homme.

En stimulant la production de sens, la laïcité peut promouvoir cette spiritualité que Malraux appelait de ses vœux.

Parce que cette laïcité-là peut, dans une société plurielle modernisée, fortifier par un dialogue constructif et convergent ce modèle citoyen du « bien vivre ensemble », ce taayouch si essentiel, dans le respect de la liberté de tous et la dignité de chacun …

Parce que cette laïcité-là, source de créativité intérieure, d’ouverture sur l’Autre, de quête de sens, en un mot, de spiritualité élevée, fera émerger une nouvelle éthique d’universalisation des valeurs …

Cette laïcité-là est universalisable.

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Informations complémentaires

Année

2016

Auteurs / Invités

Raymond Renard

Thématiques

Ambitions de la laïcité, Communautarisme, Éducation, Laïcité, Questions et options philosophiques, politiques, idéologiques ou religieuses, Religions