Une résistance souriante

Marcel Voisin

 

UGS : 2013010 Catégorie : Étiquette :

Description

Il a toujours été utile d’apprendre à résister aux modes et aux engouements, car ces phénomènes sociaux, largement irrationnels, entraînent souvent des dommages ou des dérives. Ne fût-ce que pour le porte-monnaie !

Ils illustrent l’esprit grégaire, qui uniformise les comportements et conduit souvent – à l’instar des fameux « moutons de Panurge » – à des catastrophes sociales, politiques, ou même économiques. Une éducation avertie devrait apprendre dès le plus jeune âge à résister à la pression du groupe, quel qu’il soit.

Aujourd’hui, le problème requiert une vigilance d’autant plus avertie que l’extension électronique de la communication sociale – pour le meilleur et pour le pire – amplifie de façon colossale les attitudes grégaires. Des malins, commerciaux ou politiques, exploitent cette ressource avec cynisme, sans trop se découvrir, tant le phénomène paraît « normal ». Nous sommes drogués de publicité depuis longtemps. Si elle se fait plus subtile, elle échappe à notre vigilance. Même chose pour la propagande. C’est ainsi que le « politiquement correct » ou la « langue de bois » corrodent insensiblement notre jugement citoyen.

Ils sont trop rares ceux qui s’interrogent sur les prétendues « lois du marché », présentées comme objectives et nécessaires. Hors d’elles, point de salut économique ! Pourtant, elles masquent une entreprise systématique de destruction de l’État-Providence, donc du bien-être social, de ses défenses et de ses légitimes aspirations. Or, il s’agit en catimini d’un retour très offensif de la « lutte des classes ». Les nantis se vengent cruellement de la peur du socialisme, ou de sa variante communiste, qui les étreignait du temps de la guerre froide pour la sauvegarde de leurs privilèges, tant qu’une grande puissance politique équilibrait la puissance capitaliste. Cet équilibre avait permis une série d’avancées sociales qui limitaient leurs bénéfices. Intolérable ! La chute du Mur de Berlin – malgré sa fonction libératoire – fut le signal de la revanche.

Un exemple plus actuel encore est la fortune du mot « transparence », inondant tous les domaines de la vie, objet d’une revendication qui se généralise en s’autorisant de l’idéal démocratique. Mais a-t-on réfléchi aux conséquences de ses applications inconsidérées ? On essaie de nous présenter la transparence comme une panacée. Tous nos maux sociaux se dissiperaient si chacun savait tout sur tout. C’est à la fois oublier la sagesse traditionnelle qui conseille la prudence en matière de vérité, effacer nombre de qualités bien plus solides tant au plan personnel que pour la vie sociale et obnubiler les risques et perversités de cette prétendue vertu. La sagesse nous dit que « Toute vérité n’est pas bonne à dire », que « Vérité en deçà des Pyrénées, erreur au-delà », que dans certains cas « Moins on en sait mieux on se porte », etc.

Le cancérologue sait bien que communiquer son diagnostic au patient dépend du patient et des circonstances. Comment imaginer que les débats d’un jury d’assises soient publics, que l’on supprime la diplomatie secrète, que tous les procédés de fabrication soient dévoilés, etc. ? Faut-il calquer la vie sociale sur la vulgarité et l’indécence des téléréalités ? Que dire des pièges de Facebook et compagnie ?

Le plus grave me paraît que, paradoxalement en apparence, on assiste à une dégradation de la morale. L’injonction de transparence bouscule d’autres attitudes et des valeurs plus sérieuses, comme le respect de l’intime, la discrétion, la dignité et même la confiance et la solidarité. Le prétendu droit de tout savoir, illusion de démocratie directe, favorise le voyeurisme, la délation, l’impudeur, le soupçon généralisé, l’idéologie du complot et représente une forme d’inquisition qui n’est supportable que par des individus déboussolés ou inconsciemment asservis. Nous transformer en caméras de surveillance ou en micros espions, c’est aussi essentiellement nous déshumaniser.

On pourrait multiplier les exemples de ces modes intellectuelles ou politiques qui obnubilent notre esprit critique et s’ingénient à faire paraître naturelles et normales, voire progressistes, leurs propositions. Leur prégnance est énorme, insidieuse, conquérante. On pourrait en pleurer et s’en indigner. Mais n’est-il pas préférable d’en rire ou d’en sourire ? D’autant que le rire, si bien défendu par Rabelais, est bien plus subversif que les pleurs. Toutes les dictatures le savent bien, qui traquent l’humour, la caricature et cultivent le délit ou le péché de blasphème.

Nous en trouvons un exemple fort dans le livre fameux d’Umberto Eco, Le Nom de la Rose, qui inspira le film de Jean-Jacques Annaud. Ce polar médiéval multiplie les meurtres et finit par déchaîner une catastrophe totale, pour une raison apparemment futile : un vieux théologien intégriste, logique avec le totalitarisme idéologique qu’il représente, veut éviter la connaissance d’un traité d’Aristote consacré à… la comédie ! Une tragédie pour une comédie ! Le sang froidement répandu pour combattre la lucidité de l’ironie, du doute, de la plaisanterie, de la distance critique. Quelle métaphore de toute dictature ! Notre actualité ne nous fournit-elle pas constamment des exemples consternants ?

L’expérience des États totalitaires du vingtième siècle montre que ces systèmes absolutistes s’appuient toujours sur la valorisation de l’esprit de sérieux. Ils proscrivent farouchement les trouées de liberté que représentent le comique, la critique par le sourire, le non-conformisme de la caricature et de l’esprit frondeur. Et pourtant, les valeurs humaines ne sont sauvées que grâce aux failles dans ces systèmes, qu’ils soient théologiques ou politiques.

Cela ne signifie pas que nos démocraties soient automatiquement exemptes de la tendance à réprimer la distance critique. Tout pouvoir, sans l’équilibre de contre-pouvoir, tend à l’absolu. Il est par nature conquérant et monopolistique. Ainsi, pouvons-nous nous inquiéter, comme la Ligue pour l’interdiction du blasphème et la liberté de pensée (Label), de tendances juridiques perverses consistant à se servir de lois, au départ honorables, comme la stigmatisation du racisme, par exemple, dont l’application extensive tend à inclure le blasphème ou d’autres libres critiques sous le prétexte notamment d’incitation à la haine. Cette tendance semble s’étendre en Europe, signe supplémentaire de l’affaiblissement de nos idéaux démocratiques, moins voyant que le populisme qui se répand, mais tout aussi inquiétant.

Une laïcité cohérente devrait pouvoir accepter toute critique, si dure ou si pointue soit-elle, ne jamais interdire aucune prise de parole ou production artistique, si subversives qu’elles paraissent. On en est loin : le politiquement correct, la manie du consensus mou qui devient le ventre mou de notre démocratie, étendent un voile pudique, de plus en plus épais, sur les tares du système, enrayant tout progrès réel, légitimant même toute velléité de changement. Or, le rire détruit, pour mieux reconstruire…

Qu’on y réfléchisse ! Que seraient nos libertés sans le travail de sape préparatoire du « combat des bourgeois » contre les abus de l’aristocratie et du clergé, dont Le Roman de Renart reste l’emblème et dont l’œuvre critique fut approfondie par le travail des philosophes du dix-huitième siècle dont l’ironie voltairienne fut le fer de lance ?

Que serait notre humanisme sans la subtile critique, insolente pour l’époque, d’Érasme, avec son Éloge de la folie ? Pour ouvrir l’espace public, il a fallu démolir des forteresses qu’on croyait éternelles… L’insolence est un droit de sortir des sentiers battus. Ce peut être un devoir d’alerte, une fonction d’éveil quand un système tente de chloroformer une population. C’est ce que j’ai tenté de faire en publiant Insolences (Memogrames, Bruxelles, 2012). Sans espérer égaler le choc induit par les provocations et les impertinences de ce chef-d’œuvre de Diderot intitulé Le Neveu de Rameau qu’on a remarquablement mis en scène avec un succès qui traverse le temps. Sans oublier son roman La Religieuse, basé sur des réalités, qu’on vient de porter au cinéma pour la deuxième fois.

À côté du travail de sape de la satire, du tranchant de l’ironie, se range volontiers la distanciation en douceur que constitue le sourire, matrice du doute constructif, celui qui a permis la progression de la connaissance et l’épanouissement des sciences. Même quand il paraît anodin, le sourire peut opérer avec fruit.

Je me souviens avec plaisir du film d’animation de Jean Effel, La Création du monde, dont l’apparente et plaisante naïveté est une pure merveille. Nulle acrimonie, nulle agressivité dans le traitement de ce sujet délicat que les créationnistes contemporains tentent de remettre sérieusement à la mode, une imagerie bon enfant, un ton amène, un dessin gentillet, masquent très subtilement la critique. Le Bon Dieu, en vieillard sympathique et conventionnel, on n’y voit pas malice. Mais le montrer en tapissier du ciel et des paysages terrestres accentue tellement la naïveté du propos qu’elle rejaillit sur la croyance de base.

Montrer ce brave vieillard, entouré d’anges enfantins, dupé par un diable malin et ricanant, n’est-ce pas poser de façon subtile l’épineux problème du mal omniprésent dans l’œuvre d’un être tout-puissant et infiniment bon ? Si la rose a des épines et si l’eau de mer est salée, c’est à cause du Malin. Mais alors, il y a deux créateurs ! Et nous retrouvons la logique du manichéisme que le mazdéisme avait illustré avec cohérence. Apparaît un dieu tellement bon qu’il en devient impuissant ! Un sourire bon enfant sape en douceur une dogmatique théologique difficile à avaler pour qui fait l’effort de réfléchir. Et il nous renvoie dans un autre esprit au problème gravement posé par un Camus dans La Peste.

Mes Insolences participent un peu de cet esprit. Parfois mordantes, souvent allusives, avec des pointes d’humour ou d’humeur, elles visent à stimuler une lucidité qui puisse fortifier une saine résistance aux manipulations sociopolitiques et financières qui nous assaillent. N’est-il pas insolent, mais utile, de montrer les vers qui rongent la langue de bois ? De délégitimer de fausses légalités ? De stimuler les petites révoltes qui constituent finalement notre liberté et notre dignité quotidiennes ? Faire de la capacité de révolte une valeur nous renvoie aussi à l’œuvre d’Albert Camus.

Les révolutions s’étant montrées sanglantes, dévoreuses de leurs meilleurs artisans et souvent récupérées par l’autoritarisme, de Napoléon à Staline, n’est-il pas plus humaniste et peut-être plus efficace d’éroder peu à peu les murs des prisons idéologiques que l’on tente de nous bâtir, grâce aux constantes marées d’une résistance souriante, mais aussi persévérante que la mer qui, lentement mais sûrement, use les rochers ? Que l’humour et le sourire critique alimentent les artisans du progrès !

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Informations complémentaires

Année

2013

Auteurs / Invités

Marcel Voisin

Thématiques

Éducation, Esprit critique, Laïcité, Questions de société, Questions et options philosophiques, politiques, idéologiques ou religieuses, Résistance