Une éthique libérée et libératrice

Nicole Decostre

 

UGS : 2013012 Catégorie : Étiquette :

Description

Matthew Lipman, dont je suis la traductrice de plusieurs ouvrages en français, en a consacré tout spécialement un à l’éducation, à l’éthique. Il s’agit de Lisa. Recherche éthique, paru en 2011 chez Peter Lang.

Comme tous les autres ouvrages de Lipman, il s’agit d’un roman accompagné d’un manuel comportant des analyses d’idées principales, des pistes de discussion et des exercices permettant la discussion de concepts philosophiques en « communauté de recherche ».

Le roman met en scène des adolescents – ici, plus particulièrement Lisa – qui dialoguent entre eux, avec leurs enseignants ou avec leurs parents, sur des sujets qui les concernent et qui sont en rapport avec leur quotidien, qu’il soit scolaire, familial, personnel ou sur la vie en général.

Toutes sortes de questions sont abordées en fonction des événements vécus. Par exemple, la mort du hamster permet d’aborder le thème de la mort, bien sûr, mais aussi de l’amitié, ce qui est précieux, des rituels funèbres, de la consolation, du secret. Et bien d’autres choses encore.

Quand Lisa voit dans la rue un homme frapper son chien, c’est l’occasion pour elle de se révolter contre la violence, contre la maltraitance des animaux et d’arriver à discuter de leurs droits. Des questions du genre de celle-ci surgissent : peut-on aimer les animaux et les manger ?

Les notions de ce qui est bien et de ce qui est mal sont régulièrement abordées de façon circonstanciée, de même que celles de la vérité, ou encore de la relation entre nature et culture.

Par le biais de ses expérience personnelles, qu’elles soient du domaine physique, du domaine esthétique ou du domaine éthique, Lisa se pose des questions sur le sexisme, le racisme, la justice, sur les relations humaines, sur l’écologie, sur les traditions, etc.

Tout comme ses camarades, elle commence à reconnaître les dimensions éthiques de ses expériences.

Elle se forge une identité propre et une pensée personnelle, tout en reconnaissant son interdépendance à l’égard des autres et de la nature.

Ce roman explore la complexité des soucis éthiques. Il explore en outre les habiletés qui entrent en jeu pour arriver à un jugement raisonnable, l’objectif ultime de Matthew Lipman.

On l’aura compris : il ne s’agit absolument pas d’inculquer des valeurs, quelles qu’elles soient. Mais de ne les accepter, le cas échéant, qu’après les avoir éprouvées dans une discussion circonstanciée, au moyen de cet outil remarquable créé par Lipman : la communauté de recherche philosophique.

Afin de susciter un intérêt commun, un épisode de l’histoire est lu tour à tour par l’ensemble des participants. Beaucoup y trouvent d’ailleurs un réel plaisir. L’intrigue est bien construite.

La stratégie d’apprentissage amène les participants à la communauté de recherche à poser eux-mêmes les questions, à distinguer une question pertinente d’une question qui ne l’est pas. Ils construisent leur pensée sur les idées des uns et des autres.

La variété de la communauté enrichit le dialogue. On s’enrichit de l’apport des autres, et il est bien sûr intéressant que la communauté soit constituée d’individus d’origines et de formations diverses.

Ce dialogue philosophique dépasse la simple discussion ou le débat d’idées. Les participants doivent argumenter leurs positions, des contre-exemples sont bienvenus.

La compétition fait place à la collaboration.

Dès que l’on parvient à créer une dynamique de conversation naturelle, la construction en commun d’idées qui s’ensuit conduit à une connaissance partagée qui donne au groupe davantage de cohésion.

Cet ouvrage ne s’adresse pas qu’aux enseignants. D’ailleurs, les couvertures du roman comme du manuel sont dues à l’artiste Almaga qui a participé à l’un de nos séminaires de PhARE et qui a été enthousiasmée par la richesse de cette démarche totalement originale. Ces couvertures sont parlantes…

Il est évident que nombre d’animations de toutes sortes portaient bénéficier de cette méthode.

Deux professeurs de morale, membres de PhARE, font la preuve de l’efficacité de ce programme par le succès de leur cours basé sur la communauté de recherche, tant dans l’enseignement général que dans le technique et le professionnel.

D’autre part, si la discussion en communauté de recherche est certes préférable, il est très possible, même à des jeunes habitués à la lecture et intéressés par les idées, de lire ce roman et d’y trouver matière à réflexion personnelle.

On le voit, le programme de « philosophie pour enfants » plaira aux personnes qui aiment partager leurs idées, qui acceptent de les remettre en question, qui n’acceptent pas, une fois pour toutes, une éthique imposée par une religion ou par tout autre théorie absolutiste, sans souci pour le contexte.

Et je terminerai par les deux questions que pose Lipman et qui me semblent essentielles pour le progrès de l’humanité :

– Quel est le monde dans lequel je veux vivre ?
– Quel est le genre de personne que je souhaite devenir ?

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Informations complémentaires

Année

2013

Auteurs / Invités

Nicole Decostre

Thématiques

Éducation, Éthique, Questions philosophiques