Une école pluraliste pour une société pluraliste

Marthe Van De Meulebroeke

 

UGS : 2011043 Catégorie : Étiquette :

Description

Une société pluraliste

Un des buts fondamentaux d’une éducation démocratique ? Apprendre aux futurs adultes à vivre dans une société pluraliste, c’est-à-dire à vivre ensemble, tout en respectant leurs différences.

Deux questions. Qu’est-ce qu’une société pluraliste ? De quelles différences s’agit-il ?

Je répondrai d’abord à la deuxième question. La différence. Qu’est-ce à dire ? On pense tout de suite aux différences culturelles, sociales ou philosophiques. Bien sûr, elles sont importantes. Cependant, n’oublions pas les différences individuelles. Sans le respect de celles-ci, pas d’esprit de liberté : seulement des groupes juxtaposés à l’intérieur desquels joue un conformisme homogénéisant.

Quant à la société pluraliste pour certains, c’est une société multiculturelle, c’est-à-dire une société où sont admis des groupes homogènes et séparés qui, par négociations successives entre leurs représentants institutionnels, arrivent à s’accorder sur quelques principes assurant leur coexistence. Ce qu’on appelle la pilarisation de notre société va dans ce sens.

Au niveau de l’éducation, cette « pilarisation » implique un développement séparé, une sorte d’apartheid idéologique. Les catholiques, les laïques, les juifs et les musulmans ayant chacun leurs écoles et leurs mouvements, les jeunes se rencontreraient peu.

Cette formule ne peut que rendre la coexistence difficile et, pis, favoriser la constitution de clans qui entrent en conflit permanent. Bref, issu de la « pilarisation », le « développement séparé » la renforce.

Quant aux différences, individuelles, les groupes homogénéisants d’une société multiculturelle en font peu de cas.

Pour éviter le piège du développement séparé, d’aucuns ont rêvé d’une école pour tous qui serait une école totalement neutre, vidée absolument de toutes références philosophiques.

Dans cette hypothèse, les jeunes se rencontrent physiquement, intellectuellement. C’est un progrès.

Toutefois, cette conception de l’école relève ou d’un individualisme atomistique, qui passe sous silence les différences culturelles, ou encore une fois d’une philosophie multiculturelle. L’école délivre des connaissances. L’éducation philosophique se poursuit ailleurs, hors de l’école, dans des groupes séparés sans qu’aucun espace soit offert à l’échange, au dialogue. Ce vide, cette absence laisse le champ libre, hors de l’école, aux mouvements les plus sectaires. Il ne reste plus aucun lieu où apprendre à vivre ensemble et à confronter les choix philosophiques.

Pour moi, une société pluraliste devrait être non pas multiculturelle (ce que, de fait, elle est souvent), mais interculturelle, c’est-à-dire qu’elle devrait permettre et même favoriser les échanges entre les individus appartenant à des groupes différents.

Une école pluraliste

Dans cette optique, l’école pluraliste constituerait évidemment la solution la plus constructive. Est-il permis de rêver ? Une école qui serait fondée sur le respect mutuel des différences collectives et individuelles, une école qui accepterait ces différences en son sein, une école qui, par la connaissance réciproque des élèves et des professeurs, favoriserait la construction de passerelles, une école qui, par delà les différences, aiderait à dégager ce qui est commun, ce qui est humain ? Ce rêve n’est pas déraisonnable. Ce rêve peut s’ancrer dans la réalité et agir sur elle.

En fait, ce rêve est une réalité. C’est l’école officielle. École officielle, conquête laïque face à laquelle l’Église a toujours voulu opposer une forteresse doctrinale : l’école catholique. Conquête laïque face à laquelle quelques-uns ont voulu créer des écoles juives. Conquête laïque à laquelle les musulmans se proposent d’en faire autant et de créer des écoles musulmanes. Leur rêve à tous ? Du berceau à la tombe, envelopper l’individu dans un tissu idéologique qui lui colle à la peau.

Objections

Face à l’école officielle pluraliste : trois objections.

Les deux premières pourraient émaner des tenants de l’enseignement libre.

L’école de l’État, dit-on est trop centralisée. Les décisions se prennent au somme de la pyramide et descendent sur des professeurs qui n’ont jamais été consultés. Au contraire, chaque école libre peut en principe élaborer son projet éducatif, projet auquel les enseignants sont associés.

Cette objection ma paraît fondée. Je pense que les grèves des enseignants sont dues en partie au rôle passif qu’ils se sentent contraints de jouer. Rien n’empêcherait de décentraliser l’école officielle et de laisser plus de jeu à chaque école, ce qui lui permettrait d’associer les enseignants à l’élaboration de projets originaux. Dans l’entreprise privée, on associe de plus en plus le personnel en l’encourageant à prendre des initiatives chaque fois que c’est possible. La créativité et le rendement s’en trouvent accrus.

Deuxième objection. Si l’école officielle était la seule, ne pourrait-on craindre que l’État ne s’en serve pour imposer une quelconque doctrine totalitaire ? Cette deuxième objection me paraît non fondée ; la présence même de professeurs représentant des milieux philosophiques différents crée un espace de liberté où l’individu est appelé à choisir et à dialoguer.

Une troisième objection émanerait plutôt de certains laïques croyant s’inspirer du modèle français (l’école française est tout à fait différente : elle fait une place très grande à la formation philosophique et à l’expression des idées). Selon ceux-ci, comme cela a été dit plus haut, l’école officielle devrait être neutre, vidée de tous les problèmes que posent nécessairement des engagements philosophiques différents. Dans un cours de civisme, on insérerait une histoire des doctrines philosophiques et des religions. Mais l’école ne serait plus le lieu où s’amorce une réflexion pluraliste sur la nature des engagements liés à certaines de ces doctrines. Évidemment – gros avantage – on évacuerait ainsi beaucoup de difficultés : tenants du foulard et Témoins de Jéhovah n’auraient plus qu’à s’exprimer ailleurs.

On oublie que ces problèmes se sont posés en France aussi. On oublie qu’ils peuvent se poser à tous les cours : aux cours de biologie, d’histoire, de sciences sociales, etc. De toute façon, on n’évacue pas les problèmes que rencontre une société. Faire semblant de ne pas les voir, c’est les laisser pourrir. La fuite ne constitue pas une bonne méthode d’apprentissage de la démocratie. Mieux vaut tenter le dialogue même, et surtout, s’il est difficile.

Le cours de morale

Bref l’école officielle, tel qu’elle fonctionne aujourd’hui, me semble présenter beaucoup d’avantages. La coexistence des cours de morale non confessionnelle et confessionnelle permet aux parents et aux jeunes de choisir un espace philosophique en accord avec leurs convictions personnelles. À condition d’exiger des professeurs qui font ces cours un niveau élevé de qualification sur les plans culturel et social, ceux-ci peuvent aider les enfants et les adolescents à assurer une transition intelligente entre la famille, l’école et la société globale. Si, dans l’école, personne n’est là pour faciliter ce passage, se produisent souvent des bloquages douloureux pour tout le monde.

Comment contrôler le niveau de qualification de ces professeurs ? Les laïques ont fait un grand effort dans ce sens. Les chrétiens et les juifs sans doute aussi. Du côté musulman, certains professeurs font un travail remarquable, ils aident les élèves à recourir aux textes coraniques et à en analyser l’évolution, voire les contradictions. Cette approche libère évidemment les jeunes d’un intégrisme rétrograde. Mais le contrôle du Centre Islamique a eu des effets désastreux.

Quelles qu’aient été mes idées de départ sur cette formule pluraliste, l’expérience m’en a fait voir les avantages. C’est pourquoi les rumeurs qui circulent sur la suppression éventuelle du cours de morale m’inquiètent vivement.

Marginalisation des cours de morale

Même si elles ne sont pas fondées et même si le cours de morale n’est pas supprimé, il est, de toute façon, de plus en plus marginalisé. Certes on comprend que l’on ait jadis soustrait les cotes de morale et de religion du total des points attribués aux élèves. Le but était d’éviter une concurrence assez sordide entre les tenants de ces cours divers.

Qu’aux dernières nouvelles, on ait supprimé l’examen portant sur ces matières, cette décision peut comporter des aspects positifs. Que le professeur de morale n’ait plus le pouvoir de faire échouer un élève devient plus inquiétant. Dans une société où tout se chiffre en termes de pouvoir et d’argent, le professeur qui n’a ni le pouvoir d’influer sur le total des points ni celui d’arrêter un élève risque de paraître sans valeur. À lui de surmonter ce handicap par la seule qualité de ses cours. Mais est-il juste de lui imposer ces conditions exceptionnelles ?

Une solution ?

Pour parer à ces inconvénients, je verrais quant à moi une solution possible dans le cadre d’une école pluraliste.

Un cours de morale et de philosophie serait obligatoire pour tous les élèves. Il porterait sur des matières objectives comme les mécanismes sociaux, les institutions, l’histoire des religions et des philosophies, matières distribuées à l’intérieur des cycles scolaires selon l’âge des élèves. Ce cours ferait l’objet d’examens dont les résultats seraient intégrés dans le total des points obtenus à tous les cours.

Par ailleurs, les élèves devraient choisir un cours de morale confessionnelle ou non confessionnelle, dont la cotation n’interviendrait par dans le total. Comme c’est le cas actuellement. La différence ? Par la force des choses, je pense que ces cours à option porteraient souvent sur les mêmes matières que le cours commun. Mais ils encourageraient l’expression des élèves et la discussion des thèmes envisagés selon des optiques sans doute autres. Ils constitueraient en somme des séminaires où pourraient approfondir la connaissance des matières abordées au cours commun.

Deux avantages.

Dans la mesure où ces cours porteraient sur les mêmes matières que le cours commun, ils gagneraient en sérieux dans l’esprit des élèves.

Par ailleurs, le fait que ces cours à option ne compteraient pas dans le total des points garantirait à l’élève le droit d’exprimer son opinion et la possibilité de se forger peu à peu sa propre philosophie.

Je n’ignore pas que ce sont les parents qui choisissent les cours à option. Il suffit d’abaisser l’âge où l’élève peut choisir lui-même.

Conclusion

En conclusion, l’école pluraliste ma paraît la mieux adaptée à une société de plus en plus interculturelle. Faire comme si les enfants et les adolescents ne connaissaient pas de conflits entre leur famille, leur école et la société, c’est à mon avis céder à une politique « schizophrène ». Au contraire, il faut prévoir les conflits, y faire face et aider les jeunes à passer ce cap difficile. N’oublions jamais qu’eux seuls doivent être au centre de ce débat.

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Informations complémentaires

Année

2011

Auteurs / Invités

Marthe Van de Meulebroeke

Thématiques

Cours de morale, Diversité culturelle, École / Enseignement, Identités culturelles, Interculturalité, Multiculturalisme, Pluralisme, Questions et options philosophiques, politiques, idéologiques ou religieuses