Un autre regard sur la masculinité

Jean-Paul Van Wettere

 

UGS : 2012041 Catégorie : Étiquette :

Description

À la suite de l’émission La Pensée et les Hommes du 11 novembre intitulée « Être un homme aujourd’hui », j’aimerais développer ici quelques idées que je n’ai pas eu l’occasion d’aborder lors de cette émission.

Sigmund Freud écrit en 1905 : « Les concepts de masculin et féminin dont le contenu paraît si peu équivoque font partie des notions les plus confuses du domaine scientifique ». Au terme d’un siècle de progrès et de découvertes dans les sciences médicales (génétique, physiologie, anatomie,…) et les sciences sociales et humaines(psychologie, sociologie, science politique, anthropologie, philosophie,…), cette question reste d’une actualité brûlante.

Au fil des écrits et des travaux, deux positions extrêmes s’affrontent aujourd’hui. Pour les uns, la légitimité de la domination masculine serait inscrite dans les gènes et le déterminisme biologique justifierait la place du mâle éternel. Pour les autres, le genre masculin n’existe pas et évoquer la notion même de différence des sexes serait déjà une manière de contribuer à entretenir un climat de domination masculine.

Notre réflexion cherche à sortir de cette pensée binaire pour tenter de contribue à inventer une nouvelle façon de penser les relations entre les hommes et les femmes.

La question de l’égalité des droits

La place de l’homme a été considérablement modifiée au fil des siècles et le modèle patriarcal vit heureusement ses derniers instants dans nos sociétés occidentales. C’est à l’honneur des mouvements féministes d’avoir mis légitimement un terme à la domination masculine. Après avoir arraché le droit de vote, les mouvements féministes vont défendre l’autorisation de la contraception et la dépénalisation de l’avortement. Car une des plus grandes révolutions de notre civilisation a eu lieu : l’invention de la pilule contraceptive. En inventant cette pilule en 1956, le docteur Gregory Pincus ignorait sans doute lui-même la révolution qu’il allait déclencher.

Ce médecin américain a permis aux femmes de dissocier plaisir sexuel et procréation, de contrôler leur fertilité et d’éprouver du plaisir sans crainte d’avoir à en assumer les risques. La pilule mettait fin du même coup à des siècles de désirs interdits, d’humiliation et de tabous qui interdisaient aux femmes d’éprouver du plaisir ailleurs que dans le mariage et pour autre chose que pour assurer la reproduction de l’espèce. Cette révolution contribuera à bouleverser complètement le rôle des hommes et des femmes, leur sexualité, la structure de la famille et de la société.

Plus tard, de nouvelles avancées seront faites : les notions d’autorité maritale et paternelle sont supprimées et désormais l’autorité parentale est partagée sur le plan juridique. « L’égalité des droits des hommes et des femmes est donc un acquis social majeur indiscutable. »

À ce stade de l’évolution de notre société, même si elle est établie au niveau légal, il est évident que l’égalité de droits entre les hommes et les femmes est malheureusement loin d’être acquise. Même s’il y a eu des avancées considérables et que tous les rôles sociaux sont aujourd’hui accessibles aux femmes, des progrès restent à faire pour arriver à cette égalité, en particulier au niveau des salaires. Les violences exercées à l’égard des femmes sous toutes ses formes sont intolérables et doivent être éradiquées.

La question de l’identité des sexes

Si l’égalité des hommes et des femmes est une avancée définitive de notre société, la question de l’identité des sexes reste ouverte. En quoi l’homme serait-il identique ou différent de la femme ? En quoi la compréhension de ces différences pourrait aider à construire de nouveaux modes relationnels ?

Nancy Huston écrit dans son avant-propos : « …les femmes se font belles… L’écrivain en moi le savait, la femme, l’adolescente et la petite fille le savaient : seule, ‘ la penseuse ‘ en moi refusait encore, par moments, de le savoir, en raison du dogme dominant de notre temps, aussi absurde qu’inamovible, dogme selon lequel toutes les différences entre les sexes sont socialement construites ».

La littérature mettant en évidence la construction sociale de la domination masculine est abondante ; elle apporte un éclairage important sur la question et établit la légitimité de l’égalité entre les hommes et les femmes.

Mais ne faudrait-il pas nuancer cette réflexion en l’éclairant par divers apports des « neurosciences », qui suggèrent que la différence sexuelle n’est pas qu’une construction sociale, même si cette dernière y participe largement ?

La différence génétique

La génétique nous enseigne que l’homme et la femme ne sont en fait pas très différents génétiquement : ils sont tous les deux porteurs de vingt-trois paires de chromosomes, dont vingt-deux sont identiques. Nonante-neuf pour cent du génome humain est commun aux hommes et aux femmes. C’est le chromosome Y qui fait la différence. Si la vingt-troisième paire de chromosomes est composée d’un chromosome X et d’un chromosome Y, cet être humain est un garçon et il deviendra un homme.

La différence gonadique

Jusqu’à six semaines, le phénotype sexuel est indifférencié : il n’y a pas de différence visible entre les structures génitales internes ou externes des embryons mâles et femelles. Le tissu embryonnaire qui formera la gonade est identique pour les deux sexes.

La présence du gène SRY, Sex Determinating region of chromosome Y, sur le chromosome Y va déclencher une série de réactions qui vont aboutir à la différenciation de la gonade indifférenciée en testicule. La testostérone testiculaire produite permettra le développement jusqu’à la naissance de l’appareil génital externe mâle.

En l’absence de ce gène SRY, il n’y aura pas cette succession de réactions et les gonades primordiales se différencieront en ovaires. La quasi-absence de testostérone aboutira au développement de l’appareil génital externe femelle.

La différence de l’identité et de l’orientation sexuelle

Sur base du sexe génétique et gonadique se pose la question de l’identité sexuelle (se sentir homme ou femme). La majorité des hommes et des femmes, supérieure à nonante-neuf pour cent, se sentent de leur sexe biologique. Moins d’un pour cent des individus se vivent comme transsexuels : ils se sentent du sexe opposé à leur sexe biologique.

L’orientation sexuelle – le fait être attiré par un homme ou une femme –, différencie les sexes : plus de nonante pour cent des hommes et des femmes se sentent attirés par une personne de l’autre sexe. L’homosexualité, quant à elle, recouvre moins de dix pour cent des individus qui se sentent attirés par une personne de leur sexe.

Balthazart décrit en détails dans de nombreuses études qui plaident en faveur de l’influence hormonale embryonnaire dans l’orientation sexuelle homosexuelle et hétérosexuelle, indépendante de l’influence de l’éducation et des expériences sociales. Il conclut d’ailleurs qu’« on naît homosexuel, on ne choisit pas de l’être ».

La différence cérébrale

Il n’y a que peu de différences structurales cérébrales entre les hommes et les femmes. Le « dimorphisme cérébral » n’a été établi qu’au niveau de l’aire préoptique de l’hypothalamus. On y identifie quatre noyaux de neurones dénommés noyaux interstitiels de l’hypothalamus antérieur (INAH 1,2,3 et 4). Il s’avère que la taille des noyaux INAH 2 et INAH 3 est deux fois plus importante chez l’homme que chez la femme.

Pendant le développement embryonnaire, les hormones sexuelles vont déterminer l’identité sexuelle du cerveau. Le climat hormonal étant différent, il y aura selon une masculinisation ou une féminisation du cerveau.

La différence comportementale

La question de l’inné et de l’acquis se pose particulièrement à ce niveau. Le rôle de l’éducation est ici majeur. « On apprend à être un garçon ou une fille » écrit Serge Hefez. S’il ya des différences au niveau des aptitudes cognitives, on peut en effet se demander si l’apprentissage de rôles différents n’engendre pas des stratégies différentes face à des problèmes identiques. Ainsi des études établissent que les femmes auraient des aptitudes verbales plus développées et une précision manuelle supérieure aux hommes, tandis que les hommes seraient plus performants dans les tâches visuo-spatiales.

Mais il est fondamental de préciser que, si ces différences sont statistiquement significatives, elles sont souvent peu marquées et ne permettent en aucune manière de conclure à une quelconque supériorité de l’homme et ne justifie aucune discrimination.

Une autre masculinité

Les « neurosciences » nous apportent des éléments dans la réflexion sur la différence homme-femme. Il n’y a certes pas de vérité absolue et le champ des découvertes est encore vaste. Mais, s’il existe des différences biologiques entre les hommes et les femmes, elles ne justifient en rien une quelconque domination masculine.

Il est toutefois permis d’imaginer que ces différences influencent le comportement de l’homme et par là même les rapports entre les hommes et les femmes.

Une des plus grandes sources d’incompréhension dans les couples est la difficulté que rencontrent les hommes dans l’expression de leurs émotions. Si les structures cérébrales impliquées dans la gestion des émotions montrent des différences entre les sexes, l’influence de l’éducation et du milieu social peut certainement apporter un éclairage dans le développement psychologique du garçon. Serge Hefez évoque le concept de « bisexualité psychique » qui consiste pour l’enfant, pendant les deux ou trois premières années de sa vie, à « s’identifier à la fois à des personnages masculins et féminins, au père et à la mère, aux hommes et aux femmes, à la partie féminine et à la partie masculine du père, à la partie masculine et à la partie féminine de la mère ». Ce n’est que plus tard que le petit garçon sera invité dans son environnement à renoncer à cette part féminine primaire pour affirmer sa virilité. L’auteur y voit la base de la misogynie et de l’homophobie de beaucoup d’hommes par peur de retrouver cette passivité première. C’est peut-être sur cette base que se construit la difficulté de l’homme à parler de ses émotions. Voilà sans doute un défi pour demain : comment apprendre aux garçons et aux hommes à être plus proches de leurs émotions, à retrouver, sans peur de perdre leur virilité, cette féminité première, à réconcilier solidité et sensibilité ? À n’avoir plus peur des femmes et des homosexuels ?

Le rôle de l’homme en tant que père est certainement une des questions les plus sensibles du moment. Le père ne sert-il à rien ? La mère pourrait-elle le remplacer sans que l’enfant n’y perde rien ? La question se pose avec d’autant plus d’actualité que la famille nucléaire devient l’exception, que les familles sont souvent recomposées et que les familles monoparentales se multiplient, la plupart du temps la mère vivant seule avec ses enfants. Par ailleurs les couples homosexuels avec enfants posent également cette question. Force est de constater que la « loi symbolique du père » est en perte de vitesse. Le monde sans limites est arrivé. Les enfants-rois sont légion, sans doute par défaillance de la fonction paternelle, celle qui vient faire tiers dans la dyade mère-enfant et pose les limites. Certains, dont Serge Hefez, pensent que cette fonction peut être assumée tout autant par les mères. Sans doute, l’avenir nous le dira et les études en la matière viendront éclairer ce point de vue. Mais, sans la moindre nostalgie d’un modèle patriarcal, il nous faut, peut-être, dès aujourd’hui plaider pour la restauration de cette fonction paternelle tant dans les familles nucléaires que les familles monoparentales, recomposées ou homosexuelles.

Conclusions

La question du masculin et du féminin est passionnante où toutes les disciplines et leurs découvertes auront leur mot à dire. Si l’égalité des droits est incontestable, il y a de nombreux arguments pour soutenir l’idée que égalité ne signifie pas identité des sexes. Toutes les avancées en la matière pourront aider à lever ce qui apparaît parfois comme un malentendu fondamental entre les hommes et les femmes dans l’espoir qu’ils puissent vivre demain plus heureux.

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Informations complémentaires

Année

2012

Auteurs / Invités

Jean-Paul Van Wettere

Thématiques

Droits des femmes, Égalite H-F, Masculinité, Questions de genre