Un autre anniversaire à fêter ! Quatre cents ans d’héliocentrisme

Pierre J. Mainil

 

UGS : 2011023 Catégorie : Étiquette :

Description

1859, une grande date dans le domaine de la biologie avec la parution du livre de Darwin sur l’évolution des espèces. Mais n’y aurait-il pas une autre date à fêter, une date moins proche qui a marqué l’intrusion de la libre réflexion dans le domaine de la connaissance d’un vraisemblable du « comment du monde » et plus particulièrement celui de l’infiniment grand ? Le domaine de l’astronomie.

Il y a quatre cents ans, en 1610 exactement, naissait le premier instrument qui allait suppléer les insuffisances de la vision humaine pour scruter l’univers dont nous faisons partie. Et ce qui est le plus étonnant au départ d’un jouet fabriqué par un Hollandais. Les prémisses d’une meilleure compréhension du monde céleste avaient été définies quelques années auparavant.

De perfectionnement en perfectionnement, les appareils sont améliorés, d’autres seront inventés. Télescopes, radiotélescopes, sondes spatiales, photographie, etc. font découvrir un monde inconnu. Inimaginable auparavant.

Graduellement, mais sans arrêt. Aussi gardons-nous de croire que ce que nous percevons à présent, soit l’aboutissement ultime. La construction d’un vraisemblable, d’un « comment du monde » n’aura pas de fin.

La lunette astronomique

C’est, en mars 1610, que paraît l’article de Galilée dans Sidereus Nuncius annonçant qu’il avait fabriqué la première lunette astronomique grâce à laquelle « les objets très éloignés de l’œil de l’observateur se voyaient aussi distinctement que s’ils étaient proches ». Il en a été sinon l’inventeur, du moins celui qui l’a mise au point et l’a améliorée.

Le grossissement qu’il obtenait au début était de trois. Mais perfectionnant ses lentilles, il atteignait neuf lorsqu’il présenta, en démonstration, l’instrument aux sénateurs de la République de Venise. Une nouvelle lunette construite à Padoue lui permit d’atteindre un grossissement de vingt.

La mise au point de ce nouvel instrument d’auscultation du ciel l’a conduit à la défense de la théorie de Copernic. Avec beaucoup d’enthousiasme et de candeur, il a cru que les faits que tout un chacun pouvait observer annihileraient les critiques.

Galilée était pourtant un homme prudent. N’avait-il pas écrit à Kepler treize ans auparavant, en 1597, après avoir pris connaissance de l’ouvrage Prodrome aux traités cosmologiques contenant le mystère cosmique des admirables proportions des orbites célestes et les vraies et justes raisons de leurs nombres, magnitudes et mouvements périodiques ?

« Il y a longtemps que je me suis tourné vers les idées de Copernic. Sa théorie m’a permis d’expliquer entièrement beaucoup de phénomènes qui ne pouvaient être expliqués à l’aide de théories opposées, mais je n’ai pas osé les publier jusqu’à présent par la crainte d’avoir le même sort que notre Copernic qui, ayant acquis une gloire éternelle auprès de l’élite, a été considéré par la plupart des gens comme digne d’être sifflé, moqué. Si grand est le nombre des sots ! J’aurais peut-être osé exprimer mes méditations s’il y avait davantage d’hommes comme vous, mais, comme ce n’est pas le cas, j’évite d’aborder le sujet ».

Le premier objet visé

Ce fut la lune. Et le spectacle aperçu montra que celle-ci n’était pas la sphère parfaite que l’on enseignait. Galilée en a été bouleversé. Et dans le Sidereus Nuncius, il écrivit que :

« La surface de la lune n’est pas lisse, uniforme et exactement sphérique que bon nombre de philosophes l’avaient assuré aussi bien pour la lune que pour d’autres corps célestes, mais tout au contraire inégale, accidentée, pleine de cavités et d’éminences tout comme la surface de la terre elle-même est sillonnée de-ci par des chaînes de montagnes, de-là par de profondes vallées ».

Et les autres

Galilée pointe alors les étoiles. Et là où l’on en voit une à l’œil nu, il en aperçoit plus de cent. Ainsi, en a-t-il été avec la constellation d’Orion qu’il aurait voulu dessiner, mais il y avait tant d’étoiles – plus de cinq cents – qu’il recule devant la tâche.

Et il constate que « les étoiles que certains astronomes ont appelées jusqu’aujourd’hui des nébuleuses sont des petits troupeaux de petites étoiles éparpillées d’admirable manière ».

Il n’en est pas resté là. Il met en évidence l’existence des satellites de la planète Jupiter avec la lunette de cinquième génération qui grossissait trente fois. Il en note la distribution. Après avoir cru qu’il s’agissait de petites étoiles, leurs mouvements par rapport à la planète lui démontrent qu’il s’agit de petits satellites qui tournent autour d’elle.

Les milieux académiques de l’époque ont été bouleversés par ces observations. Mais pas dans le sens positif. Ses adversaires – et ils furent nombreux – pinaillent et parlent d’illusions.

En 1615, il écrit à la grande duchesse de Toscane, Christine de Lorraine :

« Comme le sait bien Votre Altesse Sérénissime, j’ai découvert dans le ciel depuis quelques années, bien des choses restées jusqu’ici inconnues. Par leur nouveauté aussi bien que par leurs conséquences contraires à certaines propositions naturelles communément reçues dans les écoles des philosophes, ces découvertes ont excité contre moi bon nombre de ces professeurs, tout comme si c’était moi qui, de mes mains, avais placé tous ces objets dans le ciel pour troubler la nature et les sciences ».

Le drame

Et le drame est arrivé avec ses autres observations. Celles relatives aux phases de la planète Vénus qui lui font découvrir que cette planète tourne autour du soleil.

L’Église catholique romaine n’attaque pas directement Galilée. Il est même invité à Rome pour exposer, un mois durant, ses découvertes devant les astronomes et cardinaux qui sont enthousiasmés. Mais dans l’ombre la contre-attaque se met en place.

Et le 1er novembre 1612, un religieux fait une déclaration publique énonçant que les idées nouvelles en astronomie sont « contraires à l’Écriture » notamment du fait que, selon l’Ancien Testament, Dieu a obéi à la demande de Josué qui a interdit tout mouvement au soleil et à la lune lors de la conquête du Sud palestinien. Comme le mentionnent les versets 10.12 à 10.14 du Livre de Josué de l’Ancien Testament où il est dit :

« C’est alors que Josué s’adressa à Yaveh, en ce jour où Yaveh livra les Amorites aux Israélites. Josué dit en présence d’Israël : ‘Soleil, arrête-toi sur Gabaon, et toi Lune sur la vallée d’Ayyâlon !’ Et le soleil s’arrêta, et la lune se tint immobile jusqu’à ce que le peuple se fut vengé de ses ennemis. Cela n’est-il pas écrit dans le livre des justes ? Le soleil se tint immobile au milieu du ciel et près d’un jour entier retarda son coucher. Il n’y a pas eu de journée pareille, ni avant ni depuis, où Yaveh ait obéi à la voix d’un homme. »

La première attaque

 Galilée développe en 1613 dans une lettre au Père Castelli ses conceptions sur l’héliocentrisme. Des copies en circulent. Cette lettre parvient en 1614 au Tribunal de l’Inquisition. D’autres lettres viennent s’ajouter.

Ces textes ayant reçu une grande diffusion, pour l’époque, inquiètent le Saint-Office de l’Église catholique. Et l’étude qui s’ensuivit, donne lieu, en 1616, à un avis stipulant que :

« La proposition que le soleil soit au centre du monde et soit immobile est absurde et fausse en philosophie et formellement hérétique, étant contraire à la Sainte Écriture »… « La proposition que la terre n’est pas le centre du monde et n’est pas immobile, mais qu’elle se meut aussi d’un mouvement diurne, est également une proposition absurde et fausse en philosophie et considérée en théologie ad minus erronea in fide. »

Et cela amène la mise à l’Index – liste des livres interdits de lecture et de diffusion – du livre de Copernic publié en 1543, l’année de son décès, intitulé De Revolutionnibus orbium coelestrium.

La condamnation pour hérésie

La décision de 1616 ne semble pas si grave pour Galilée. Il n’est même pas nommé. Mais il est prié d’observer le silence !

Mais, en 1632, Galilée publie son livre Dialogo sopra i due massimi sistemo del mondo dans lequel, sous forme dialoguée, il défend la thèse de la mobilité de la terre autour du soleil. C’en est trop pour le magistère catholique.

Le Tribunal de l’Inquisition se saisit de l’affaire et le condamne en 1633 en le déclarant « suspect d’hérésie comme ayant cru une doctrine fausse et contraires aux Saintes et Divines Écritures ».

Galilée se soumet pour échapper au bûcher, il abjure à genoux « ses erreurs » et maudit « d’un cœur sincère et avec une foi non simulée les erreurs et les hérésies susdites, et en général toute autre erreur, hérésie, et entreprise contraire à la Sainte Église ». La lecture de la formule d’abjuration prononcée est révélatrice de ce qu’un système philosophique totalitaire peut arriver à contraindre :

« Moi, Galiléo, fils de feu Vincenzio Galilei de Florence, âgé de soixante-dix ans, ici traduit pour y être jugé, agenouillé devant les très éminents et révérés cardinaux inquisiteurs généraux contre toute hérésie dans la chrétienté, ayant devant les yeux et touchant de ma main les Saints Évangiles, jure que j’ai toujours tenu pour vrai, et tiens encore pour vrai, et avec l’aide de Dieu tiendrai pour vrai dans le futur, tout ce que la Sainte Église catholique et apostolique affirme, présente et enseigne. Cependant, alors que j’avais été condamné par injonction du Saint-Office d’abandonner complètement la croyance fausse que le soleil est au centre du monde et ne se déplace pas, et que la terre n’est pas au centre du monde et se déplace, et de ne pas défendre ni enseigner cette doctrine erronée de quelque manière que ce soit, par oral ou par écrit ; et après avoir été averti que cette doctrine n’est pas conforme à ce que disent les Saintes Écritures, j’ai écrit et publié un livre dans lequel je traite de cette doctrine condamnée et la présente par des arguments très pressants, sans la réfuter en aucune manière ; ce pour quoi j’ai été tenu pour hautement suspect d’hérésie, pour avoir professé et cru que le soleil est le centre du monde, et est sans mouvement, et que la terre n’est pas le centre, et se meut. »

Les Dialogo sont évidemment mis à l’Index et resteront interdits de lecture et de diffusion jusqu’en 1757.

L’héliocentrisme !

Au XVIIIe siècle, on enseignait encore à la Sorbonne que le mouvement de la terre autour du soleil, si elle était une hypothèse commode, elle était fausse. La preuve définitive de l’héliocentrisme est apportée en 1727 par l’astronome James Bradley (1693-1762).

Ce qui n’empêche pas que, presque cent ans plus tard, le dominicain Anfossi, maître du Sacré Palais, justifie son opposition à l’octroi de l’Imprimatur au livre Éléments d’optique et d’astronomie du chanoine Settele en affirmant que la sentence de 1633 était irréformable.

Cet Imprimatur est cependant accordé en 1820. Et, de surcroît, en 1822, le Tribunal de l’Inquisition décida que la doctrine de la mobilité de la terre n’était pas contraire aux stipulations contenues de la Genèse de l’Ancien Testament.

Enfin, si l’on avait dit aux théologiens de 1633 que, non seulement la terre n’était pas le centre du monde, que le soleil n’était qu’une étoile quelconque parmi les deux cents millions que compte la Voie lactée, notre galaxie, que ce soleil n’était même pas au centre de la galaxie, que cette galaxie n’en était qu’une parmi un nombre incommensurable d’autres, quelle aurait été leur attitude à l’encontre du prétentieux ?

Cette connaissance a mis du temps pour arriver jusqu’à notre époque. Et le magistère catholique a agi jusqu’il y a peu comme si cela n’existait pas. Malgré qu’il ait compté des astronomes en son sein !

Pourtant, déjà au XVIIIe siècle, le grand astronome que fut William Herschel (1738-1822), celui que l’on peut appeler le père de l’astronomie moderne, avait découvert des milliers d’étoiles et de nébuleuses. Il avait été aussi le « découvreur » de la planète Uranus. Démontrant ainsi que l’univers avait une autre dimension que celle évoquée par Copernic, Kepler et Galilée. Et certainement celle des théologiens qui ont rendu le lamentable jugement de 1633.

La réhabilitation !

La sentence prononcée par le Tribunal de l’Inquisition à l’encontre de Galilée resta en place pendant trois cent cinquante-neuf années.

En 1979, lors de son accession au trône pontifical, le pape Jean-Paul II est conscient de l’épine que constituait cette affaire Galilée pour l’Église catholique dans le monde scientifique. Et lui fait perdre la face devant les incessantes avancées de la connaissance.

Aussi, le 10 novembre 1979, avait-il souhaité à l’Académie pontificale des Sciences que :

« …des théologiens, des savants et des historiens, animés par une reconnaissance loyale des torts, de quelque côté qu’ils viennent, fassent disparaître les défiances que cette affaire oppose encore, dans beaucoup d’esprits, à une concorde fructueuse entre science et foi, entre Église et monde. Je donne tout mon appui à cette tâche qui pourra honorer la vérité de la foi et de la science et ouvrir la porte à de futures collaborations ».

Ce n’est que treize ans plus tard, le 31 octobre 1992, que Jean-Paul ii reprend la parole devant cette Académie, après le dépôt du rapport de la commission de spécialistes de la question. À cette occasion, il fait les louanges de Galilée qui ;

« s’est montré plus perspicace … que ses adversaires théologiens »

et explique que

« La science nouvelle, avec ses méthodes et la liberté de recherche qu’elles supposent, obligeait les théologiens à s’interroger sur leurs propres critères d’interprétation de l’Écriture ».

Dame ! Il n’était plus possible, à la fin du XXe siècle, d’oser encore faire l’impasse sur les vieilleries cosmologiques de l’Ancien Testament lorsque le développement des instruments d’observation et d’exploration a fait le bond prodigieux qui a permis de préciser un tant soit peu la connaissance, mais un peu énorme par rapport au connu du début du XVIIe siècle.

Quoique… !

Mais il y a de quoi s’étonner. Le Nouveau catéchisme de l’Église catholique, publié également en 1992, réaffirme avec vigueur que sont :

« sacrés et canoniques tous les livres tant de l’Ancien que du Nouveau Testament, avec toutes leurs parties, puisque rédigées sous l’inspiration de l’Esprit saint, ils ont Dieu pour auteur »,

que

« les livres inspirés enseignent la vérité… »

que

« les livres de l’Écriture enseignent fermement, fidèlement et sans erreur la vérité… »,

que

« l’Ancien Testament est une parie inamissible de l’Écriture sainte. Ses livres sont divinement inspirés et conservent une valeur permanente, car l’ancienne alliance n’a jamais été révoquée… »

et enfin que

« les Chrétiens vénèrent l’Ancien Testament comme vraie parole de Dieu. »

L’Église catholique affirme que l’Ancien Testament est dans sa totalité une partie inamissible de l’Écriture Sainte. Et « inamissible » signifie, en théologie chrétienne que cela ne peut pas être effacé. Même si, à la lueur des connaissances certaines du moment, les affirmations qu’il contient sont erronées, elles ne peuvent pas être biffées du Livre.

Et, d’autre part, elle réhabilite un homme qui a montré que ces textes sont sans conteste faux.

Dame, on ne scie pas la branche sur laquelle on est installé ! La suppression des premiers chapitres de l’Ancien Testament enlèverait tout support à la base même de la théologie catholique, à savoir le « péché originel d’Adam et de Ève » qui a été reporté sur tous leurs descendants – curieuse conception de l’« humanisme » du « Maître du Monde », de sa « Suprême Intelligence et Bonté » – et ne peut être effacé que par le baptême.

Alors comprenne qui voudra bien comprendre…

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Informations complémentaires

Année

2011

Auteurs / Invités

Pierre J. Mainil

Thématiques

Héliocentrisme, Questions et options philosophiques, politiques, idéologiques ou religieuses, Sciences