« Tyrannie de la majorité » selon Tocqueville et « Droits des minorités »

Charles COUTEL

 

UGS : 2008037 Catégorie : Étiquette :

Description

Notre thème engage diverses problématiques où l’on est conduit à utiliser les termes « culture », « minorité », « majorité » et « droit ». Chaque terme se doit d’être défini. La lecture du chapitre VII de la seconde partie du premier tome de De la démocratie en Amérique d’A. de Tocqueville pourrait bien nous aider dans cette tâche. Ce penseur nous permet de formuler et de problématiser ce que ces termes ont actuellement de confus et d’imprécis, notamment dans l’expression « droit des minorités ».

Avant d’étudier les analyses de Tocqueville, il nous faut partir de l’extrême confusion régnant autour du terme « culture ». Puis nous reviendrons sur les enjeux juridiques et éthiques de cette problématique d’ensemble. Partons d’une hypothèse de travail : l’expression « minorité » glisse trop souvent de son sens électoral initial à un sens peu clair d’ordre communautariste, voire ethniciste, quand les démocraties ne voient plus qu’elles passent de la force à la « tyrannie de la majorité » (expression de Tocqueville).

Quand les démocraties entretiennent cette confusion, le conformisme de la majorité force les minorités à se replier sur elles-mêmes en revendiquant une appartenance communautaire et « culturelle ». En ce sens, la découverte de la diversité des cultures par l’ethnologie moderne fut strictement contemporaine de la prise de conscience des ravages de l’ethnocentrisme, de l’idéologie colonialiste et impérialiste, fondée sur la « tyrannie de la majorité » dénoncée par Tocqueville. Mais cette confrontation entre l’ethnocentrisme et le repli identitaire des minorités ne risque-t-elle pas de nous faire perdre de vue le respect que l’on doit aux individus au sein des groupes dits « minoritaires » respect que le droit pourrait garantir ?

Pour répondre à cette question, opérons deux détours philosophiques :

  1. rendre compte de la confusion dans les usages du terme « culture ».
  2. lire de près les pages où Tocqueville éclaire la genèse de la « tyrannie de la majorité ».

1. La confusion actuelle du terme « culture »

En 1924, l’anthropologue E. Sapir dans son recueil Anthropologie (Éd. Points), propose une triple définition du mot « culture ».

Le premier sens, d’ordre socio-ethnologique, désigne « les éléments de la vie humaine qui sont transmis par la société, qu’ils soient matériels ou spirituels ». Cette première acception, actuellement prédominante, correspond à l’adjectif « culturel ». Ce sens est privilégié par les ethno-sociologues en réaction aux visions du monde ethnocentristes, pour affirmer l’égale dignité des groupes culturels, dont ceux opprimés par les colonisateurs et les impérialistes. Retenons ce fait, car il nous aidera à mieux apprécier les analyses de Tocqueville, dans notre seconde partie.

La seconde acception du terme « culture » est d’ordre académique, la culture correspond à un « idéal académique de raffinement individuel élaboré à partir d’un petit nombre de connaissances et d’expériences assimilées, mais fait surtout d’un ensemble de réactions particulières sanctionnées par une classe et une longue tradition » (op.cit.).

 L’adjectif qui correspond à cette seconde acception est « cultivé » ; l’homme cultivé juge son groupe culturel, il le remarque et peut s’en démarquer ; c’est une activité critique individuelle.

Enfin troisième acception, la culture est l’interaction des deux premiers sens : l’auteur préfère parler ici de civilisation. Une culture devient civilisation quand les individus au sein de leur groupe initial (sens 1) reprennent et redéfinissent librement les éléments de leur héritage culturel collectif (mots, concepts, valeurs, œuvres, institutions, etc.).

Une civilisation peut ainsi faire dialoguer des individus libres de critiquer et de s’exprimer. Dans une civilisation, à travers les individus, plusieurs cultures peuvent dialoguer et s’enrichir, dans quête de l’universel. Il y aura donc confusion quand ces trois sens ne sont pas hiérarchisés et pensés ensemble, sur un mode dynamique.

Ainsi, quand les individus n’exercent pas leur esprit critique au sein de leur culture (au sens 1). Ils ne contestent pas leur héritage ; dans ce cas l’auteur constate une déplorable « interaction des médiocrités » (page 349). La culture devient simple folklore (on « vit ensemble », mais on ne sait où l’on va).

Ainsi, une civilisation où régnerait une seule vision au détriment de la richesse des individus se ferait ethnocentriste et se nuirait à elle-même. Ainsi encore des individus refusant tout cadre culturel commun et hérité seraient sans repères, hors de toute civilisation.

Il convient donc d’équilibrer et d’harmoniser ces trois niveaux pour éviter d’entretenir la confusion ; sinon, le « culturel » deviendrait une machine de guerre contre la civilisation. Pour conjurer ce risque la lecture de Tocqueville pourrait s’avérer indispensable.

2. Les leçons de Tocqueville : la notion de « tyrannie de la majorité »

Tocqueville part d’un constat initial et paradoxal : le vœu majoritaire est à respecter dans le jeu démocratique, mais il a des effets pervers redoutables qui se retournent contre la démocratie elle-même. Il parle même de « tyrannie de la majorité » (édition citée, pp. 348 à 351). On ne peut que respecter l’avis majoritaire, car il exprime l’intérêt général, « l’empire moral de la majorité se fonde encore sur ce principe que les intérêts du plus grand nombre doivent être préférés à ceux du petit » (p. 345).

Mais, en même temps, cette force peut se retourner contre elle-même, « il est de l’essence même des gouvernements démocratiques que l’empire de la majorité y soit absolu » (p. 343).

« L’omnipotence de la démocratie » peut devenir « tyrannie de la majorité », du fait de la dérive conformiste qui menace les membres de la majorité. Les membres qui appartiennent à la minorité, au sens électoral, se sentiront vite évincés.

Cette contradiction produit deux effets négatifs :

  1. Le conformisme au sein de la majorité.
  2. Le marginalisation des minoritaires au sein de la nation, voire de la société.

Ces deux dangers se résument dans ces lignes de 1835 tirées du chapitre VII, 2e partie, premier tome (pp. 353-355) de De la Démocratie en Amérique : 

« En Amérique, la majorité trace un cercle formidable autour de la pensée… le plus léger reproche la blesse… et il faut qu’on loue depuis les formes de son langage jusqu’à ses plus solides vertus… la majorité vit dans une perpétuelle adoration d’elle-même »

Quand cette majorité de puissante devient tyrannique, les minoritaires seront tentés par le recours à la violence :

« Si jamais la liberté se perd en Amérique, il faudra s’en prendre à l’omnipotence de la majorité qui aura porté les minorités au désespoir et les aura forcés de faire appel à la force matérielle » (p. 359).

Songeons au sort des Indiens ou encore des esclaves noirs dans l’Amérique, décrite par Tocqueville.

Dès lors, deux questions surgissent : comment respecter la force légitime de la majorité et prévenir sa dérive en « tyrannie de la majorité » ? Comment préserver la richesse, voire l’existence des minoritaires au sein du conformisme majoritaire ?

On connaît les solutions proprement politiques apportées par Tocqueville ; il est ici intéressant de rapprocher ce concept de « tyrannie de la majorité » des conclusions de notre première partie.

En effet, ne faut-il pas considérer que la revendication « culturelle » et communautariste des minorités est l’effet du passage subreptice de « l’omnipotence » à la « tyrannie de la majorité » ? Mais comment parvenir à empêcher la minorité de verser dans le communautarisme ?

En effet, un risque nouveau surgit puisqu’au sein de son groupe minoritaire, lui-même victime de la majorité hégémonique, un individu pourrait fort bien se retrouver doublement opprimé :

  1. par la majorité de son groupe minoritaire, au sein d’une société démocratique.
  2. par la majorité qui opprime son groupe minoritaire Comment éviter ces contradictions liées à la « tyrannie de la majorité », dans les sociétés multiculturelles ?

Dans les sociétés démocratiques modernes, en effet, le sens du mot « culture » risque de ne plus communiquer : on va folkloriser l’Indien ou le Noir (La Case de l’Oncle Tom) ; ou encore le « Beur ». Comment avancer ?

Trois perspectives de réponses

En un premier temps, il s’agira de rendre possible à la fois le respect des traditions héritées par chaque groupe et l’expression libre de chaque individu (on sait que c’est la difficulté majeure rencontrée actuellement par les rédacteurs de la future constitution irakienne, dans le contexte multiconfessionnel que l’on connaît). Cette première perspective confirme l’importance du principe constitutionnel de laïcité : ce principe protège les individus contre l’emprise des religions, notamment au sein de l’espace public et des institutions.

Autre perspective de réponse et de recherche : chaque groupe organisé autour de ses codes symboliques propres cherchera à mieux se traduire dans les codes des autres groupes proches ou lointains. C’est tout l’intérêt du concept de « civilisation », proposé par E. Sapir dans notre première partie.

C’est tout le rôle de la culture générale au sein des institutions de formation et d’enseignement : promouvoir l’aspiration à l’universel dans la connaissance des œuvres et des chefs-d’œuvre.

Enfin, pour que les « droits des minorités » ne deviennent pas, paradoxalement, un moyen d’opprimer la majorité (au sens électoral) il faut sans doute tenir compte de l’apport d’A. Margalit, notamment dans son livre La Société décente (Éditions Climats, 1996). L’auteur en appelle à compléter la distinction classique des trois citoyennetés de T. H Marshall. Aux citoyennetés légale, politique et sociale, A. Margalit propose d’ajouter la citoyenneté symbolique. (Voir le chapitre sur la citoyenneté, édition citée p. 153 et suiv.).

Cette citoyenneté symbolique devient la condition de l’institution d’une société décente où les institutions veilleraient à ne jamais permettre l’humiliation des individus, en bâtissant un monde commun. Cette citoyenneté symbolique ne permettra-t-elle pas de profiter de la force de la démocratie sans pour autant pousser les minorités à revendiquer un « droit des minorités », puisque la société tout entière respecterait les individus ? Dans une société décente fondée sur une citoyenneté soucieuse de bâtir un monde commun, chaque individu et chaque groupe pourraient échapper à l’oppression de la majorité. Se trouverait évitée la dérive communautariste au sein des démocraties ; on sait que c’est aussi le modèle régulateur de l’intégration républicaine. Dans ce cas, l’expression minoritaire, sur le plan électoral, ne serait pas pour autant victime du conformisme majoritaire dénoncé par Tocqueville. De plus l’aspiration à bâtir un monde commun (citoyenneté symbolique) prévient la possible instrumentalisation du concept de culture et sa réduction au seul « culturel ». Pour cela, bien évidemment, il faut accepter l’idée que la quête de l’universel et le respect de la dignité humaine inspirent tout homme de bonne volonté.

On échapperait ainsi au prétendu « droit à la différence », redoutable quand il ne s’accompagne pas d’un devoir à se rassembler dans une humanité commune.

Cet idéal est-il possible ?

Ce jeu de l’altérité et de l’unité au sein de la citoyenneté symbolique ne permet-il pas cependant à la fois de protéger la richesse culturelle d’une société tout en respectant les libertés individuelles ? Dans ces cas, l’humiliation des minoritaires et l’arrogance des majoritaires peuvent être évitées.

Conclusion

Tocqueville, en insistant sur les contradictions du vœu majoritaire au sein des démocraties, indique un programme d’action pour les philosophes et les juristes.

Il leur assigne une triple tâche : veiller à respecter à la fois l’avis majoritaire sans céder au conformisme ; respecter l’avis minoritaire tout en prévenant la dérive communautariste (par la réduction de la culture universelle au « culturel ») ; et enfin, respecter chaque individu, dépositaire de la dignité de toute l’humanité, récapitulant ainsi la richesse du mot « culture », au-delà des très confus « droits des minorités ».

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Informations complémentaires

Année

2008

Auteurs / Invités

Charles Coutel

Thématiques

Alexis de Tocqueville, Culture, Démocratie, Droit / Législation, Droits sociaux, Lutte contre les exclusions / Solidarité