Troisième partie : sur la similitude des schémas mythiques – Quatrième partie : sur les raisons de l’insuccès de la tentative rivale du christianisme

Daniel DONNET

 

UGS : 2021008 Catégorie : Étiquette :

Description

Troisième partie :
Sur la similitude des schémas mythiques

Dans une troisième partie, on illustrera le recours aux mêmes schémas mythiques nonobstant la rivalité entre les deux courants : le mythe « au carré » et le mythe rival du christianisme.

Et de ce premier constat, nous passons à un second : pour ce qui est de l’avènement à l’existence, ces croyances concurrentes ont fonctionné dans l’imaginaire symbolique selon des schémas identiques, tributaires aussi, évidemment, des patrimoines culturels respectifs : d’un côté, le monothéisme judaïque ; de l’autre, le polythéisme des Grecs.

Nous avons suffisamment parlé de l’annonciation et de la conception de Jésus pour n’y point nous attarder (voir Toile@penser 2021-006). Pour Apollonius, il y a une annonciation à la future mère, non seulement de la conception virginale d’initiative divine, mais aussi du type de personnalité, comme pour Jésus : la mère d’Apollonius a la vision du dieu Protée, qui l’informe qu’elle est enceinte de lui ; cette référence préfigure l’aptitude miraculeuse à se tirer d’affaire en tout péril, mais aussi l’omniscience et la prescience – dispositions intellectuelles très appréciées des Pythagoriciens – que manifestera Apollonius.

Ensuite : la naissance. Elle se passe, de part et d’autre, dans un contexte champêtre : pour Jésus, l’évangéliste Luc évoque un entourage de bergers, une étable, une crèche, pour Apollonius, une prairie. De part et d’autre également, un fond musical : « des cygnes forment un chœur autour de la future mère d’Apollonius » ; les anges entonnent un chœur pour Jésus, selon Luc à nouveau.

Mais il y a beaucoup plus encore pour souligner que celui qui vient au monde est un envoyé de l’au-delà. Car pour dire par le langage ce qui transcende le naturel humain, pour marquer la rupture entre le sacré et les réalités profanes, on puise dans des schémas mythiques qui traduisent un fonctionnement hors norme de la nature elle-même. Dans le cas de Jésus, c’est, selon Matthieu, l’étoile qui se met en mouvement pour les rois mages, devenant leur GPS jusqu’à l’étable ; selon Luc, c’est une lumière qui resplendit en pleine nuit lorsque l’ange annonce la naissance aux bergers ; et dans le Protévangile de Jacques (parfois appelé Évangile de l’enfance), la rupture avec la réalité profane prend un autre tour : la nature s’arrête, la machine du temps est momentanément grippée pour accueillir un envoyé de l’Éternel. C’est Joseph qui le perçoit et en témoigne : « Je regardai vers la voûte céleste et la vis figée, et je fixai l’éther et le vis raidi de stupeur » ; même paralysie chez les animaux : « Je vis immobilisés les oiseaux du ciel… Je vis des brebis que l’on conduisait, et elles restaient sur place… J’aperçus des chèvres : leurs bouches effleuraient l’eau, mais elles ne buvaient pas » ; de même chez les humains : « Des ouvriers étendus pour manger (…) Et ceux qui mâchaient ne mâchaient pas… un berger levait la main … et sa main se maintenait en l’air … Et subitement tout fut à nouveau emporté par le courant (de la nature) ».

Pour Apollonius, c’est l’éclair de la foudre qui éclate mais, au lieu de tomber au sol et de foudroyer la parturiente, l’éclair se redresse par protection divine et s’élève dans les airs pour y disparaître, « Les dieux… voulant mettre l’enfant au-dessus de tout ce qui est au monde, et l’installer près d’eux ».

À l’entame de notre exposé, nous annoncions l’évocation de schémas exprimant non seulement l’avènement, mais également l’adieu du héros mythique à l’existence. Or, contrairement à Jésus, Apollonius connaît une assomption, non une mort suivie d’une résurrection. Il y a déjà là une donnée susceptible d’infléchir le cours de l’exposé comparative ; de plus, la tonalité et le contenu des récits relatifs à la victoire des deux héros sur la mort peuvent, selon nous, entrer utilement en ligne de compte pour expliquer d’un côté, le succès, de l’autre, une moindre réussite, voire un échec : comme c’est l’objet de la quatrième partie de notre exposé, nous avons trouvé judicieux d’y incorporer ces matières.

Pour la même raison, nous intégrons également dans cette quatrième partie un schéma identique de réanimation miraculeuse .

Par contre pour une raison que l’analyse confirmera, il convient de présenter dans cette troisième partie consacrée aux schémas mythiques la manifestation miraculeuse que constitue la précocité merveilleuse.

Apollonius manifeste très tôt un don particulier qui sort de l’ordinaire pour la concentration et la mémorisation (Ap., I, 7). Et quand, à seize ans, il embrasse la vie pythagoricienne, c’est comme sous l’impulsion d’une force supérieure (ibid.). De plus : « encore éphèbe, il fait œuvre de philosophe dans le temple » (I, 11, fin).

Cet exploit fait d’abord penser à l’épisode raconté dans l’évangile de Luc : Jésus, à douze ans, en remontre aux docteurs du temple (Lc, 2, 46-47). Et un autre texte, faussement attribué à l’évangéliste Matthieu (classé pseudo-Matthieu) renchérit, relatant d’autres performances, qui font dire aux Pharisiens « jamais nous n’avons entendu un enfant aussi jeune prononcer de telles paroles » ; un rabbin qui fait état de l’inversion de la relation « élève-professeur » : « Alors que je croyais avoir un élève, dit-il, j’ai trouvé mon maître » « tout cela n’a rien de commun avec les hommes ». C’est là un trait classiquement attribué à des personnages impliqués dans le sacré, tels que Pythagore, Moïse, le Bouddha, Mahomet, ou même des puissants de ce monde tenus pour n’étant pas fils de mortels, comme Alexandre le Grand, d’après le témoignage de Plutarque.

Contrairement aux apparences, ce trait ne relève pas de la banalité « profane », de l’anecdote pittoresque ; au contraire, il nous entraîne très loin dans les profondeurs de l’imaginaire mythique en ce qu’il s’inscrit dans la spécificité du temps mythique. Nous entendons par là que si, dans la mythologie, les dieux connaissent un début d’existence, si donc ils s’inscrivent dans la temporalité, par contre, on projette sur eux le rêve d’être épargnés des atteintes du temps : ils évoluent dans un temps mythique, au sens où ils peuvent échapper à l’usure de l’âge. Et, de fait, les dieux que l’on fréquente dans les épopées homériques, on les retrouve plusieurs siècles plus tard dans les tragédies sans qu’ils aient pris la moindre ride. Voilà pour le privilège en aval ; mais en amont, la situation de « non-âge », l’ignorance de la notion d’âge leur permet d’être, tout jeunes encore, en pleine possession des facultés qui leur seront propres : Artémis, déesse des accouchements, joue la sage-femme pour son jumeau Apollon, dès qu’elle quitte le ventre maternel. Et Apollon demande dès sa naissance qu’on lui apporte son arc et sa lyre, et il révèle déjà par ses oracles les volontés de Zeus.

 

Quatrième partie :
Sur les raisons de l’insuccès de la tentative rivale du christianisme

Dans cette quatrième partie, on tentera de cerner les raisons de l’échec du mouvement rival du christianisme.

Tout en qualifiant la tentative axée sur Apollonius de Tyane de « belle invention de l’idéologie du pouvoir païen pour essayer d’arrêter la propagation du christianisme », J. Boulogne explique ainsi son échec : « Pour supplanter le christianisme, il eût fallu que cette hagiographie se transmutât également en mythe. Or le processus de la répétition collective tout au long de la chaîne des générations, condition sine qua non de toute mythification, ne s’est pas suffisamment enclenché. Comme pour les évangiles, il eût fallu, après Philostrate, une série ininterrompue de relais ».

Si pertinente que soit cette observation et séduisant l’ensemble de l’argumentation, nous souhaiterions y ajouter de modestes compléments provenant de constats et d’impressions ressentis au fil de notre étude comparative. Il nous semble, en effet, que jouent aussi en défaveur du culte d’Apollonius le caractère artificiel de l’entreprise et les contradictions internes qui divisaient ses partisans.

Le caractère artificiel

Outre qu’il s’agit d’une opération commandée « d’en haut », le récit d’un moment crucial dans l’hagiographie, à savoir la fin de vie du héros, renforce cette impression. Philostrate fait état des diverses versions qui circulent, ajoutant qu’il se sent bien obligé de trouver une fin à son récit. Quant à l’assomption d’Apollonius, elle est décrite en ces termes : il se rend volontairement dans un temple à une heure indue ; il sait qu’il y sera fait prisonnier, et « il appelle les gardiens pour qu’ils soient témoins » : décor d’un scénario fabriqué de toutes pièces… On est loin des récits de la crucifixion de Jésus et des apparitions qui ont suivi. Car tout mythiques que nous croyons ces récits d’apparition, nous y percevons l’extériorisation, la transposition par l’imaginaire, d’une forte croyance en la vie, en la présence de Jésus, dont les disciples n’admettent pas la mort : au caractère artificiel s’oppose ici la force de l’attachement passionnel.

De plus, les promoteurs du culte d’Apollonius sont en proie à des contradictions internes : au niveau des penseurs, des philosophes, on ne cache pas son mépris pour le miraculeux, l’irrationnel ; mais on compte sur la masse pour adhérer au profil thaumaturgique de la figure emblématique. Vouloir dans le même temps défendre un idéal de vie fondé exclusivement sur la réflexion philosophique et exhorter les âmes pieuses à la dévotion aux miracles laissait mal augurer de l’issue de l’entreprise.

Du reste, le biographe du thaumaturge semble être lui-même mal à l’aise : il oscille entre l’affirmation du pouvoir surnaturel de son héros, que Julia Domna lui a commandé de mettre en valeur, et le besoin d’explication naturelle de ce qui fait figure de miracle. On ne pourrait en trouver meilleure illustration qu’en comparant deux récits de « résurrection » manifestement coupés sur un même patron. Apollonius ressuscite une jeune fille qui allait se marier (Ap., IV, 45) ; Jésus, le fils unique d’une veuve, dite la veuve de Naïm (Lc 7, 11-17). L’action a lieu, de part et d’autre, au moment des funérailles, ce qui gonfle la dramatisation du récit.

Le récit reprend les mêmes thèmes qui s’ordonnent de manière identique :

Analyse thématiqueApollonius de TyaneJésus
1.

Le décès touche plus particulièrement une personne.

 

Le fiancé suivait le brancard, en se lamentant.

 

Un mort, fils unique de sa mère qui était veuve (…). Le Seigneur l’ayant vue, fut ému de compassion pour elle.

2.

Au chagrin de cette personne s’associe la foule des gens de la ville.

 

Et la ville de Rome s’associait à ses pleurs.

 

Il y avait avec elle beaucoup de gens de la ville.

3.

Le thaumaturge croise le cortège.

 

Apollonius, mis en présence de cette cérémonie de deuil…

 

Lorsqu’il fut près de la porte de la ville, voici qu’on portait en terre un mort…

4.

Face au   thaumaturge, arrêt du cortège.

 

Posez le lit funèbre, dit-il.

 

Ceux qui le portaient s’arrêtèrent.

5.

Il déclare faire cesser les larmes.

 

Je vais faire cesser les larmes que vous versez pour cette jeune fille.

 

Et (Jésus) lui dit : Ne pleure pas !

6.

Son action se limite à la parole et au toucher.

 

Mais lui ne fit rien d’autre que de la toucher et de lui murmurer quelques mots indistincts, et il la réveilla de sa mort apparente.

 

Il s’approcha et toucha le cercueil. (…) Il dit : « jeune homme, je te le dis, lève-toi ! » Et le mort s’assit.

7.

La réaction est immédiate : le miraculé se met à parler.

 

La jeune fille émit un son.

 

Et il se mit à parler.

8.

L’ex-défunt est remis à qui de droit.

 

(Elle) retourna dans la maison de son père.

 

Jésus le rendit à sa mère.

Les ressemblances formelles qu’attestent ces deux récits de guérison ne feront que mieux ressortir la différence d’attitude des rédacteurs à l’égard du miracle : Luc raconte avec foi et sans recul critique ; par contre, Philostrate prend de la distance : il ouvre par ces mots le récit des funérailles de la jeune fiancée : « une jeune fille passait pour morte (ἐδόκει τεθνάναι) » ; et il le clôture en atténuant le caractère miraculeux du prodige : « Il la réveilla de la mort apparente (το δοκοντος θαντου) » ; enfin, il exprime en ces termes son souci d’une explication rationnelle : « Découvrit-il en elle quelque étincelle de vie qui avait échappé à ceux qui lui rendaient les derniers hommages (on dit, en effet, qu’il tombait une fine pluie et qu’un voile de vapeur rayonnait de son visage), ranima-t-il la vie qui était en voie d’extinction, il est impossible d’en décider (…) ; cela reste mystérieux… ».

Pour le dire en termes familiers, les pythagoriciens nous donnent l’impression de ne pas savoir sur quel pied danser. Les chrétiens, eux, le savaient ; ils n’éprouvaient aucun doute à l’intérieur de leur foi en Jésus et en son pouvoir miraculeux.

Nous espérons avoir livré dans cet article une observation d’un fait religieux qui soit la plus neutre possible : ni l’adhésion du croyant ni la réfutation de l’agnostique. Mais nous voulons aussi convaincre de l’intérêt de ce genre d’observation pour la connaissance de l’être humain. Car s’il est vrai que la démarche scientifique, dont les neurosciences, nous éclairera sans cesse davantage sur le fonctionnement de notre mental, sur son « comment », il restera toujours le « pourquoi » de ce mystère niché dans le forclos de notre intériorité où s’exerce l’interaction entre notre dimension d’être fini et les aspirations d’infini qui ennoblissent la nature humaine. Aspirations fécondes, car elles nous valent la poésie, la musique et les divers arts. Elles nous valent la spiritualité au sens le plus large qui soit.

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Informations complémentaires

Année

2021

Auteurs / Invités

Daniel Donnet

Thématiques

Mythes, rites et traditions, Philosophie, Questions et options philosophiques, politiques, idéologiques ou religieuses