Trois rêves évanouis

Marcel BOLLE DE BAL

 

UGS : 2007020 Catégorie : Étiquette :

Description

Militant européen depuis plus d’un demi-siècle, citoyen européen directement concerné par les résultats du référendum français sur le projet de Constitution européenne, je me suis personnellement impliqué avec ardeur – cela n’aura pas échappé aux lecteurs attentifs du Max News – dans un intense dialogue avec maints amis français (plus de cinq cents courriels échangés !) pour tenter de les convaincre de répondre à la question posée, de dépasser leurs éventuelles frustrations franco-françaises et donc, selon ma propre analyse, d’exprimer un vote positif. Sur cinquante et un correspondants hexagonaux qui ont pris la peine de me répondre directement, quarante-sept partageaient mon opinion : ils ont regretté la difficulté de défendre ce point de vue parmi leurs amis obnubilés par le contexte sociopolitique du moment et leur désir de dire « non » à Chirac. Le résultat final a confirmé la funeste justesse de leurs craintes : le « non » l’a emporté largement, l’Europe est en panne, point de mythique plan B, résurgence des nationalismes égoïstes, triomphe des idées néo-libérales pourtant combattues avec virulence, etc.

Parmi ces concitoyens franco-européens, certains ont exercé sur moi une amicale pression pour que j’adresse au journal Le Monde un article résumant la substantifique moelle de mon argumentation, témoignage utile, selon eux, d’un ami de la France à même d’exprimer le sentiment d’une majorité de citoyens européens vivant hors de l’Hexagone. Je les ai remerciés pour cette marque de confiance, mais leur ai avoué ma réticence à tenter cette expérience : j’étais sceptique, car profondément convaincu que les médias français en général, parisiens en particulier, n’avaient que faire des propos d’un « petit Belge » étranger à leur microcosme. Ils ont insisté, apparemment persuadés de l’intérêt de mon analyse. J’ai fini par céder à leurs sympathiques pressions. J’ai envoyé le texte ci-après au journal Le Monde, avec le secret espoir (un troisième rêve ?) qu’ils avaient raison et moi tort. Hélas, eux avaient tort et moi raison : Le Monde m’a aimablement répondu que, en cette période estivale, ils n’avaient pas de place pour ma prose. Pris au jeu, j’ai successivement offert le même texte à Libération, au Nouvel Observateur et au Figaro. Aucun d’eux n’a daigné ne fût-ce qu’accuser réception de cet article qui me tenait à cœur… Courtoisie, courtoisie, où as-tu disparu ? Mon troisième rêve s’est ainsi, lui aussi, désintégré.

Que vous inspire cette – pour moi – pénible et symbolique expérience ?

J’avais fait deux rêves…

« J’ai fait un rêve » : qui ne se souvient de ce cri d’espoir lancé par Martin Luther King, militant des droits de l’homme, combattant pour des États-Unis d’Amérique non racistes et multiculturels ? Malheureusement, il a été assassiné avant que son rêve ne puisse être devenu réalité.

Personnellement, j’avais fait deux rêves : un rêve européen (l’adoption d’une Constitution pour une Europe sociale plus que jamais à construire, voire le rêve de la création des États-Unis d’Europe, eux aussi multiculturels) et un rêve français (l’attribution des Jeux olympiques de 2012 à Paris). Hélas, ces deux rêves ne sont point devenus des réalités : le « non » des Français a fracassé mon rêve d’une Europe fédérale, sociale, pacifiée (enfant de l’avant-guerre et de la guerre, je connais le prix de la paix), économiquement et politiquement affirmée. Le « non » du CIO a refusé à Paris ce que semblait lui promettre son excellente candidature. Deux « non » qui sont devenus – au grand dam des Français – des « oui » à la Grande-Bretagne, libérale et lobbyiste.

Grand ami de la France – depuis trente-trois ans, j’y vis plus d’un tiers de chaque année en ce beau et cher Languedoc – j’avoue être doublement déçu par elle et pour elle. Militant européen depuis plus d’un demi-siècle, j’ai intensément vécu la bataille du référendum, car je me suis senti directement concerné par le résultat de celui-ci. Toutes les craintes que j’ai exprimées avec ardeur à maints amis d’outre-Quiévrain (plus de cinq cents courriels échangés !) se sont hélas vérifiées. Il y a eu la nette victoire d’un « non » contradictoire, coagulant les extrémismes de droite et de gauche, coalisant les nostalgiques du Grand Soir et ceux de la nation souveraine, le tout avec le soutien – pour des raisons diverses, certaines respectables, d’autres plus douteuses – d’une partie de la gauche démocratique. D’aucuns ont été tentés de déceler dans ce phénomène l’expression d’une lutte des classes toujours présente. Diagnostic partiellement vrai, mais un peu court selon moi. D’autres, en termes modernisés, ont préféré mettre l’accent sur ce qu’ils considèrent comme le fossé entre les élites et le peuple, entre les nantis d’en haut et les exclus d’en bas. À titre personnel, je serais plutôt enclin à y voir une fracture entre d’une part les possesseurs d’une culture de la raison et des compromis (les politiques et les médias au courant des réalités européennes), d’autre part les porteurs d’une culture des sentiments et de la contestation (le peuple en désespérance, centré sur ses problèmes locaux, régionaux ou nationaux). Dans le prolongement de ceci, une réflexion pourrait – devrait ? – être développée autour du fossé émergeant entre la culture des éditorialistes médiatiques (en général partisans du « oui ») et celle des manipulateurs de l’Internet (artisans du succès du « non »).

La confirmation de réelles inquiétudes préalablement formulées ? Certes. Que constatons-nous, en effet ? Le « non » a triomphé, et très largement. D’accord. Mais point de plan B. L’Europe en panne. La remontée des nationalismes et des égoïsmes particuliers (ce mal en moi répand la terreur et réveille de pénibles souvenirs…), Blair et son libéralisme ont le vent en poupe, Sarkozy aussi (au grand dam des « non » dits de gauche), le PS est déchiré, les Britanniques, les Polonais et bien d’autres se réjouissent de cet échec d’un projet qui, à leurs yeux, faisait la part trop belle aux revendications françaises, aucun espoir réel d’une plus grande avancée sociale, la PAC, chère aux agriculteurs, menacée… Beau et paradoxal résultat pour ceux des négativistes qui se sont présentés comme pro-européens et « progressistes ».

Quant aux Jeux olympiques me direz-vous ? Pourquoi, en tant que Belge, étais-je partisan de Paris ? Par affinité culturelle d’abord ; par sympathie pour votre pays que nous définissons souvent comme notre seconde patrie ensuite, par le matraquage médiatique subi durant les jours et les semaines précédant le vote, alors que je séjournais au doux soleil du Languedoc, enfin. Car – je ne m’en suis rendu compte qu’a posteriori – nous avons été réellement « conditionnés » à penser que le projet parisien était de loin le meilleur, qu’il allait remporter la palme sans coup férir. Nulle information détaillée sur les autres projets et leurs éventuelles qualités. La victoire de Paris était – ou devait être – dans la logique des choses. C’était une évidence. Plus dure a été la chute. Le moment venu de se rappeler la fable de « Perrette et le pot au lait », ainsi que cette règle bien connue des sportifs : un match n’est jamais gagné avant le coup de sifflet final. En fait, trois villes, à la fin, demeuraient en lice : Paris, Londres et Madrid. Chaque pays était passionnément engagé derrière sa candidate. N’aurait-on pu imaginer – mais sans doute était-ce utopique – qu’elles se soient unies et que les Jeux olympiques aient été partagés entre, sinon les trois, du moins entre Paris et Londres, les deux voisines ? N’aurait-ce pas été – symboliquement – un puissant message de confiance en la réalité européenne en construction ? Un rêve en passe de devenir réalité… Au lieu de cela qu’avons-nous pu constater ? Une affligeante résurgence de nationalismes exacerbés avec leur cortège d’égoïsmes, de frustrations et de rancœurs. Un rêve transformé en cauchemar…

Je n’aurai pas l’outrecuidance de faire la leçon à mes amis franco-européens ni la cruauté de remuer le fer dans la plaie… d’autant plus que je suis moi-même profondément désappointé par ces deux votes. Mais ne pouvons-nous nous interroger – dans un esprit de critique constructive et sympathique – sur cet envers des qualités françaises, sur ce narcissisme hexagonal ressenti hors de vos frontières comme un peu trop arrogant – qui tend à développer chez les autres un sentiment complexe, « duel », d’amour/haine, d’envie/jalousie, d’admiration/rejet. Croire – ou laisser croire – que les vingt-quatre pays européens vont s’aplatir devant l’ukase du « non » français, que Paris n’a qu’à paraître pour triompher, n’est-ce pas la même double erreur, cause de l’assassinat de mes (vos) deux rêves ?

Heureusement, à bien des égards tout n’est pas perdu. L’important, ce ne sont pas les échecs, mais ce que nous en tirons comme énergies nouvelles. Des signes encourageants peuvent être perçus. Les Luxembourgeois, par référendum, viennent de dire « oui » et de refuser la mort du projet de Constitution. L’europhile américain, Jeremy Rifkin, nous exhorte à ne pas geler notre rêve européen, mélange d’éléments individuels et collectifs, très différents du modèle individualiste américain. Et puis la France demeure un beau pays, un « beau bateau » comme le chanterait votre cher Georges Brassens… Et Paris, avec ou sans les Jeux olympiques, demeurera pour longtemps encore la Ville Lumière, isn’it ? »

« J’aimerais tant pouvoir encore rêver, comme au temps béni de ma jeunesse marxienne… ! Qui, parmi vous, m’y aidera ? »

« Croire au soleil quand tombe l’eau » (Louis Aragon)

« La pensée européenne : …une dialogique… entre foi et doute… » (Edgar Morin).

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Informations complémentaires

Année

2007

Auteurs / Invités

Marcel Bolle De Bal

Thématiques

Questions et options philosophiques, politiques, idéologiques ou religieuses, Questions européennes