Tous voiles dehors ?

Corinne Poncin

 

UGS : 2013027 Catégorie : Étiquette :

Description

« Sur cette terre, il y a ce qui mérite vie : l’hésitation d’avril, l’odeur du pain à l’aube, les opinions d’une femme sur les hommes, les écrits d’Eschyle, le commencement de l’amour, l’herbe sur une pierre, des mères debout sur un filet de flûte et la peur qu’inspire le soulèvement aux conquérants… »

Mahmoud Darwich

Dans la foulée de l’intéressant colloque Quel Islam pour la capitale de l’Europe du XXIe siècle ?, il peut être utile de se pencher, une fois de plus, sur le statut des femmes. Nos sociétés occidentales, de type Code Napoléon, amélioré de Déclarations dites « universelles » des droits de l’Homme, se tâtent, ou se grattent furieusement, à propos de l’opportunité éventuelle d’édicter de nouvelles lois destinées à éradiquer le port du voile. Certes, l’on peut s’agacer d’un certain retour au passé lorsque l’on croise, ici et maintenant, une femme enchiffonnée de pied en cap. Certes, l’obscurantisme et son militantisme féminicide sont de l’ordre de ce « ventre encore fécond, d’où a surgi la bête immonde ». Certes encore, il appartient à une société qui se veut démocratique de soutenir, voire de défendre ceux ou celles dont on bafouerait les droits.

Il est donc question des femmes et des filles pubères dont on voudrait assurer la liberté sur nos terres d’accueil. Il est clair que nos pays européens « aux anciens parapets » connaissent, depuis les années 1980, une sorte d’invasion des immigrés. À l’époque, on les appelait des Turcs, des Marocains, des Algériens ou des Tunisiens, selon leur pays d’origine. Aujourd’hui, peu importe d’où ils viennent, on les qualifie de musulmans, ou d’islamistes. Ce glissement sémantique nous interroge, de même que se pose la question de savoir pourquoi aussi cette même population s’inscrit elle-même dans une communauté de foi, plutôt que dans une expression culturelle ? La difficulté de s’intégrer, faute d’avoir été reconnu, écouté ou compris dans ses multiples différences, est bien connue et elle induit une précarité mentale par le fait de n’appartenir plus à rien : ni à son village d’origine, ni à son lieu d’adoption ratée. Venir en aide à des personnes déracinées, en perte totale de culture et de liens, se pense en connaissance de l’ethnie concernée, plutôt qu’en référence brutale à nos propres modes de pensée et de comportement.

C’est dans ce cadre que les femmes issues de cette a-culturation doivent trouver leur place, aussi bien dans leur famille que dans notre société telle qu’elle se donne à voir et à vivre.

Si le statut des femmes est un indicateur du niveau d’évolution d’une société, force est de constater que certains pouvoirs s’emploient à les mettre sous le boisseau. Il leur est interdit de vivre les acquis essentiels de civilisation : lire, écrire, compter, se déplacer, choisir, exister en tant qu’être humain à part entière.

Ayons tout d’abord la décence de reconnaître les combats longs, profonds et incessants que mènent bon nombre de femmes vivant en Afghanistan, en Égypte, en Irak, à Tunis, à Alger et à Marrakech, pour ne citer que des références habituelles. Le voile qui leur est imposé là-bas, au risque de procès conduisant à la prison ou à la mort, ne les rend ni muettes ni manchotes. Reconnaissons et faisons reconnaître leurs parcours et leurs discours. Leurs victoires aussi, si infimes soient-elles. Observons, par ailleurs, que tout cela n’empêche nullement nos sociétés de commercer avec les tyrans du cru, d’avaliser leurs mafias et d’utiliser la prostitution à bon marché des paradis touristiques.

En Europe, et notamment en Belgique, il conviendrait de se dire que toute femme qui porte un voile possède une intelligence, une personnalité et une liberté dont nous devrions susciter l’expression. Tout se passe comme si ces femmes attendaient, uniquement de nous, une législation opportuniste selon les politiques « sparadrap » du moment. Relevons à ce sujet la tendance inquiétante de l’islamophobie telle qu’elle se décline à l’extrême droite, pour gangrener ensuite d’autres partis en quête de discours qui apaiseraient les foules. L’on s’étonne encore de la gymnastique contorsionniste que l’on propose pour trouver un fondement juridique, et donc prétendument général, à cette volonté d’interdire le voile islamique. D’aucuns, d’aucunes, s’inquiètent aussi du nombre de magasins aux enseignes écrites en langue arabe ! S’inquiète-t-on à New-York à propos de Chinatown ou de Little Italy ? Quel est donc le langage ou le peuple admissibles ?

En réalité, le voile est une déclinaison supplémentaire de la manière de traiter les femmes, et de la manière dont les femmes elles-mêmes acceptent de se faire traiter ou de perpétuer les affres qu’elles ont vécues elles-mêmes. La condition féminine connaît, depuis toujours et sous toutes les latitudes, une difficulté majeure : la négation caractérielle de son égalité face à la gent masculine. Les femmes auraient d’autres raisonnements (lesquels ?), ou, pire, elles seraient incapables de raisonner. Leur logique serait différente de celle des hommes. Leur seule présence empêcherait les hommes de pouvoir travailler correctement, leurs appâts diaboliques ou leurs babils de perruches écervelées les distrayant.

De telles arriérations de la pensée existent encore aujourd’hui, dans nos sociétés occidentales qu’elles soient ou non inféodées à une quelconque religion. Chez nous, on ne lapide pas en public, mais les violences morales, sexuelles et physiques sont bien loin d’être éradiquées. Chez nous, les femmes sortent sans voile, sans chapeau, bref en cheveux, mais elles ne s’habillent pas nécessairement comme elles le veulent. Leurs portables sont contrôlés, certaines fréquentations leur sont interdites. Des hommes n’hésitent pas à déclarer qu’elles s’abstiendront de voir tel film ou de lire tel livre. D’autres leur interdisent la contraception. Les motivations sont stupéfiantes : en 2013, des hommes sont à ce point soit fragiles, soit imbus d’une prétendue supériorité, qu’ils ne peuvent envisager de vivre une relation qui offre à l’autre la faculté d’exister en toute indépendance d’esprit et de corps. Il est au contraire question d’imposer un pouvoir et de le consolider par la coercition ou les menaces. Long est encore le chemin à parcourir pour en finir avec les violences conjugales ou intrafamiliales.

Le voile, s’il est imposé par un homme, et par une famille complice, constitue une variante du comportement visé ci-dessus. Vis-à-vis d’hommes violents en paroles ou en coups, qu’ils soient de culture occidentale ou d’une autre, et en l’occurrence musulmane, la solidarité féminine relayée par des possibilités d’accueil, pourrait contribuer à sortir les femmes de ces enfers. Préventivement, l’éducation et l’information sont essentielles : il vaut donc mieux aller à l’école en voile que de rester chez soi. Il ne s’agit pas d’interdire, mais de parler, d’apprivoiser, de soigner et de desserrer les nœuds de ce type de filet aussi visible que marqué par une appartenance spécifique. En l’occurrence, une religiosité rétrograde peut-être, comme nos pays occidentaux en ont connu et en connaissent encore.

Quant à celles qui portent le voile par provocation ou par confort personnel, amenons-les à réfléchir aux messages implicites et aux dégâts subséquents que cette mode d’un autre âge porte en elle. La provocation serait d’ailleurs le miroir d’une autre provocation : celle qui consiste à se dénuder sans le moindre respect pour la culture ou la pudeur d’autrui. Imaginons par ailleurs le comique d’une horde de mâles offrant leur intimité au public avec des messages dont la lecture serait aléatoire, voire trop courte.

Le confort personnel est vraisemblablement la réponse aux assauts verbaux ou physiques qu’une certaine vulgarité masculine se croit autorisée à infliger aux femmes vêtues « à l’occidentale ». Ces machos basiques pensent pouvoir se servir d’une femme comme d’un objet que l’on consomme ou que l’on enferme dans un placard. Il est urgent d’éduquer tout un chacun, et chacune, à gérer autrement ses besoins et ses désirs tant sur le plan sexuel que sur le plan relationnel. Il est urgent de donner aux mots « égalité, liberté » des contenus qui correspondent à des comportements correspondant réellement, et efficacement, à ces « pieux » souhaits.

Les femmes sont concernées au premier chef par cette évolution des mentalités et l’on s’étonne de l’immobilisme consenti par bon nombre d’entre elles : adversaires du féminisme, respectueuses à l’excès des titres professionnels déclinés exclusivement au masculin ou honteuses de celles qui s’engagent tant sur le terrain de la parole que sur celui de l’action. C’est encore avec un regard sidéré que l’on constatera que ces mêmes femmes jugent leurs ennemies sur des critères d’ordre physique, sur une apparence vestimentaire, sur un apparat déterminant quant à la fortune. Il s’agit là de voiles d’une autre nature destinés à masquer ce qui serait de l’ordre de l’être, pour magnifier au contraire le paraître. Si l’on reproche au voile islamique de cacher les femmes, il convient de s’interroger ce qui empêche les femmes non voilées de se cacher derrière des attitudes convenues, issues des anciens préceptes quant à leur place dans la société.

En conclusion et à titre très provisoire, le métissage des cultures constitue le terreau actuel à partir duquel il convient de semer les grains adéquats. La connaissance de l’autre, l’intérêt à lui porter, la mise en perspective des différences culturelles, en ce qu’elles seraient essentielles, imposent que l’on soit capable d’accepter et d’aborder le dialogue philosophique. Ce faisant, l’on s’éloignera avec bonheur de ce que le mépris borné fait fleurir en matière de lois liberticides.

En 1989 déjà, Pierre de Locht écrivait ceci :

« Il est difficile, mais combien fructueux, de devoir légiférer dans un univers pluraliste, où la diversité des options serait perçue, non comme une désagrégation des valeurs, mais comme une saisie plus diversifiée de la réalité et un éventail plus large de possibilité de collaboration.

Et ce droit, fruit non d’un pouvoir imposé, mais d’un patient dialogue et d’une lente convergence, libérera le débat éthique. Mais, pour cela, il faut croire en la personne humaine. »

S’ensuit nécessairement une interrogation qui sera toujours pendante : en 2013, peut-on croire en la personne humaine au vu des multiples dérives où elle s’est fourvoyée faute de repères ou de signes ostentatoires, non pas de religion, mais d’éthique. Et quelle serait cette éthique ? Au moins celle du respect « positif » de tout individu, c’est-à-dire marqué par une fraternité agissante. Qui pose encore des actes dans ce domaine ? Qui veut « parler vrai » ? Qui ose critiquer le magma consumériste ? Qui ouvre sa table à l’étranger revenant du désert ? Qui partage son manteau ? Qui s’abstient de jeter la première pierre ? Et à partir de quoi ou de quand conviendrait-il de poser ces questions ?

Lorsqu’il est aux prises avec des mirages sexuels et relationnels, chacun se cherche et tente de briser sa solitude mortifère. Sous couvert d’émancipation souvent factice, quantité de papillons se font broyer sous les roues bruyantes d’une liberté de bazar, sertie du strass médiatique. Les détenteurs de l’or et du pouvoir imposent des modèles que la majorité des individus peinent à pouvoir vivre. Il resterait donc à prendre conscience de sa « classe » et entamer avec une lucide détermination l’amélioration de son propre sort et de celui des plus faibles que soi. Puissions-nous y associer d’autres cultures pour échapper aux manipulations, aux désinformations et aux dominations de toutes natures. Pour les femmes, où qu’elles soient, la conscience de leur féminitude, et la solidarité qui serait son corollaire indispensable, permettraient d’ouvrir les portes monumentales de leur émancipation. Les gonds en sont encore bloqués par la rouille et diverses limailles : libérons-les.

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Informations complémentaires

Année

2013

Auteurs / Invités

Corinne Poncin

Thématiques

Condition féminine, Femme, Intégration, Lutte contre les extrémismes politiques, Lutte contre les intégrismes, radicalisation, Violence, Violence de genre