Histoire de la franc-maçonnerie

Libres propos de René LE MOAL

 

UGS : 2017034 Catégorie : Étiquette :

Description

Je propose pour commencer, puisque l’histoire a traditionnellement le mérite d’éclairer le présent, un voyage dans le temps et dans l’espace même.  Dans  l’espace  :  on  va  partir  de  l’Angleterre  pour  arriver  en France. Dans le temps : on va partir du XVIIIe  siècle, début de l’histoire de la franc-maçonnerie contemporaine, la franc-maçonnerie moderne dite « spéculative », pour arriver dans une période plus récente, aux alentours du dix-neuvième siècle avec la fin du rite français et sa renaissance autour des années 1995-2000 au sein du Grand Orient de France.

Le Maître

La franc-maçonnerie, à ses origines, n’avait pas de grade de Maître. Le grade de Maître n’était pas un grade, c’était simplement un titre qui était donné, en général, au Vénérable Maître, au propriétaire du local dans lesquels les Frères –, il n’y avait pas de Sœurs à l’époque –, se réunissaient. C’est pourquoi ce Vénérable Maître l’était à vie, et il était appelé le Maître de la loge. D’ailleurs, les trois grandes lumières de la Maçonnerie, à cette époque, étaient le Soleil, la Lune, les grands luminaires, et le Vénérable Maître, le Maître de la loge. Ce titre de Maître n’avait aucune signification en grade en termes symboliques.

En revanche, en Angleterre, les Maçons du début de la franc-maçonnerie se sont très vite aperçus que s’ils restaient un stade purement symbolique, qui est celui de la Maçonnerie fondée sur le métier, fondée sur le travail de la pierre. Cette franc-maçonnerie aurait du mal à se développer au sein des couches intellectuelles de la société, qui était celles qui étaient visées, à cette époque-là, par les fondateurs qui gravitaient autour de Newton, dans l’environnement de la Royal Society. Vous savez que Désaguliers, l’un des fondateurs, était en fait le secrétaire perpétuel de la Royal Society et un ami très proche de Newton.

En conséquence de quoi, va apparaître la création progressive d’un grade supérieur, d’un grade terminal et qui va, apparemment, se cristalliser au sein d’un petit groupe d’artistes dans la Philo Musicae Society. Ce groupe avait à sa tête un musicien nommé Geminiani. Ils vont fabriquer ce grade de Maître en prenant le nom d’Hiram, qui existe dans la Bible, mais sous une forme tout à fait différente, et ils vont en faire l’objet que nous connaissons aujourd’hui. Cet objet transationnel qu’est l’Hiram moderne, est, en fait, à la fois bouc émissaire et objet sacrificiel qui va faire passer cette jeune Maçonnerie du stade symbolique à un stade supérieur, un stade mythique. On a le fondateur d’un mythe maçonnique qui est l’Hiram moderne. Ce grade de Maître va apparaître aux alentours de 1728. On en a la trace certaine aux alentours de 1730, puisqu’il y a eu, à ce moment-là, une divulgation dans la presse. Un « Maçon repenti », un personnage un peu trouble voulait se faire de l’argent et il a publié les rituels maçonniques dans la presse anglaise, sous forme de feuilleton. On a beaucoup de chance de disposer de ces documents, car les historiens, sans ces divulgations qui se sont succédé au cours du XVIIIe  siècle, n’auraient eu aucune trace de la Maçonnerie des origines. On n’aurait eu aucune idée de ce qui se faisait à cette période-là, de comment la franc-maçonnerie fonctionnait.

Ce grade de Maître très important, parce que c’est de lui que tout va partir en réalité.

On le verra par la suite, la fabrique des hauts grades a eu lieu non pas en Angleterre, mais en France, c’est un phénomène vraiment typiquement franco-français. Les Anglais le vivent de toute façon tout à fait différente. La Maçonnerie des hauts grades va naître sur des questions relatives au Maître, à l’origine. On le constatera quand on passera de l’Angleterre à la France.

La querelle des anciens et des modernes

On est dans une franc-maçonnerie anglaise, une franc-maçonnerie essentiellement fondée sur le protestantisme et l’anglicanisme – l’anglicanisme est un catholicisme sans pape. Cette franc-maçonnerie est fondée sur l’esprit de l’Angleterre dominatrice. À côté de cela, il y a un groupe irlandais – les Irlandais sont majoritairement catholiques –, et ils sont traités de manière vraiment méprisante par les francs-maçons anglais. À tel point, que très souvent, ils n’ont pas le droit de travailler en loge avec les Anglais, ils sont rejetés, etc.

Au cours de cette première partie du siècle, la colère va monter auprès de ses francs-maçons irlandais et ils vont fonder un groupe concurrent, qu’ils vont appeler la « franc-maçonnerie des Anciens ». Ils vont faire référence aux Old Charges, aux textes qui précèdent la fondation de la franc-maçonnerie  spéculative  et  ils  vont  créer  ce  mouvement  qui  va être une Grande Loge concurrente, appelée loge des Ancients. La loge anglaise, ils vont l’appeler, par dérision, la « Grande loge des Moderns ». En s’autoproclamant « anciens », ils se donnent une respectabilité et en appelant « moderne » leurs concurrents, qui sont en fait les fondateurs, ils vont, d’une certaine façon, les stigmatiser. Toutes les familles de rituels que nous connaissons aujourd’hui ont, pour origine, cette querelle.

Pour faire extrêmement simple, ce que l’on appelle le rite français, qui est en fait le rite des Moderns, qui est passé d’Angleterre à la France. Lorsque les Stuart ont émigré en France, pour fuir les persécutions politiques en Angleterre, ils ont apporté avec eux leurs rituels qui sont ceux, évidemment, des Moderns, puisque nous sommes au tout début du XVIIIe  siècle. En ce qui concerne le rituel des Ancients, il va progressivement s’implanter en Europe occidentale, mais il faudra attendre le début du XIXe  siècle, et il va donner naissance à l’autre grande famille de rite qui est le rite écossais ancien et accepté est ce qui tourne autour de ce rite-là. Le Rer, lorsque l’on a une occasion d’aller à une Tenue du rite écossais rectifié, malgré le terme « écossais », on s’aperçoit que c’est un rite des Moderns et de la famille du rite français. Et c’est logique, puisqu’il a été fondé par Willermoz à la fin du XVIIIe siècle.

Voilà le panorama que je souhaitais brosser, dans un premier temps, pour ce qui est de l’Angleterre et le tout début de l’histoire de la franc-maçonnerie.

Histoire des hauts grades

Il faut passer le channel et il faut arriver en France. Entre les années 1735-1740 et les années 1765-1775, il va se créer toute une famille de grades, qui vont être établis de toutes pièces pour certains d’entre eux, et pour d’autres, qui vont être institués dans un esprit de groupe, deux sous-groupes. Cette famille de grades va comprendre, au milieu du XVIIIe siècle, plusieurs centaines de grades. Ce sont ces grades fabriqués, pour certains, de bric et de broc ; pour d’autres, de manière plus construite qui vont fonder le mouvement que l’on appelle l’« écossisme », à ne pas confondre avec le rite écossais. Ce mouvement que l’on appelle l’écossisme est tout simplement un mouvement de haut grade. Pourquoi écossisme ? Simplement parce que les francs-maçons considèrent, à l’époque, que l’Écosse est, d’une certaine façon, le berceau de la franc-maçonnerie –, ce qui n’est pas faux, on peut l’observer historiquement. Ils vont qualifier d’écossisme ce groupe de hauts grades pour lui donner une sorte de dignité. C’est un terme polysémique et on retrouvera ce terme dans plusieurs familles de grade aussi bien dans le rite écossais ancien et accepté que dans le rite français.

Comment cela va-t-il se constituer au cours du XVIIIe  siècle ? D’une façon assez simple. À l’époque, il faut comprendre comment fonctionne la franc-maçonnerie. Il n’y a pas d’obédience au sens moderne du terme, il n’y a pas de système obédientiel centralisé. À l’époque, ce sont les loges qui ont la haute main sur leur recrutement et sur leur fonctionnement de manière absolument indépendante. Les grosses loges dans les grandes villes sont constituées presque comme de petites obédiences : elles ont leur propre rituel, elles ont leur propre famille de haut grade, elles piochent dans l’écossisme un certain groupe de grades et elles fabriquent un système qui  leur  appartient.  Elles  sont  réellement  autonomes.  Ce  n’est  qu’à partir des années 1765-1770 que le Grand Orient de France va essayer de prendre la main : on est dans la construction d’une centralisation qui rappelle étrangement ce qui s’est passé pour la France. Au Moyen Âge et à la Renaissance, les barons avaient, pour beaucoup d’entre eux, plus d’autorité et plus de pouvoirs que le roi. Progressivement, le pouvoir central va grignoter du territoire et va s’implanter et instaurer son pouvoir à l’ensemble du territoire. On est exactement dans le même type de mouvements, au XVIIIe siècle, pour la franc-maçonnerie.

Ce n’est qu’en 1773 que le Grand Orient de France va se créer. Et le Grand Orient de France va se fonder sur un certain nombre de principes, qui sont des principes modernes et démocratiques. C’est très curieux pour l’époque, d’autant plus que c’est un haut personnage de l’État qui s’appelle Montmorency-Luxembourg, qui était prince de sang, va, le premier, employer le terme de démocratie en parlant de la franc- maçonnerie. Évidemment, ce n’est pas dans l’esprit de ce que l’on appelle la démocratie aujourd’hui ; c’est une démocratie qui est réservée à la très grande bourgeoisie et à la noblesse. Ce Grand Orient de 1773, qui remplace la Grande Loge initiale, est fondé sur des principes modernes. Par exemple, le Vénérable Maître n’est plus Vénérable Maître à vie ; les postes d’officiers sont des postes électifs – on est systématiquement dans le principe d’élections –. D’autre part il y a la séparation des pouvoirs, qui est une véritable invention de la franc-maçonnerie, avec la séparation entre le pouvoir législatif, qui est tenu par les loges, et le pouvoir exécutif, qui est tenu par le conseil de l’Ordre (qui ne s’appelait pas le conseil de l’ordre à l’époque et qui ne fonctionnait pas comme aujourd’hui). Par la suite viendra le pouvoir judiciaire, qui est le troisième pouvoir, et qui va également être séparé des deux autres. On est vraiment sur quelque chose de moderne et de nouveau en 1773. Comme les rituels en France, c’est un peu n’importe quoi, comme chacun fait ce qu’il veut dans son coin, ce nouveau Grand Orient de France, qui a pris la main sur les loges, va s’interroger sur la meilleure manière de tout centraliser et de fabriquer des rituels communs à l’ensemble des loges et qui contraindront, dans une certaine mesure, les loges à un minimum de continuité entre la manière de procéder.

Le personnage très important, au cœur de ce mouvement, s’appelle Roëttiers de Montaleau. En tant que secrétaire d’une première commission, Roëttiers de Montaleau va travailler sur les grades bleus. Il va fabriquer les trois premiers grades du rite français, que l’on retrouve dans le Régulateur du Maçon de 1801. Roëttiers de Montaleau va ensuite devenir le chef exécutif, si l’on peut dire, de la deuxième commission en 1785 qui va donner naissance aux hauts grades français, c’est-à-dire les quatre ordres du rite français que l’on connaît aujourd’hui. Mais ce n’est pas le seul système de haut grade qui existe à l’époque.

À l’époque, les loges ont fabriqué leur propre système et un des rites qui est en train de prendre du pouvoir s’appelle le « rite en vingt-cinq grades » que l’on appelle aussi le « rite des RÉAA ». Ce rite en vingt-cinq grades va partir, avec un personnage qui est Morin, vers les Antilles, va partir aux États-Unis où il va se développer et il va revenir en France au début du XIXe siècle. C’est à partir de cet ensemble de grades que va se former le rite écossais anciens et accepté.

Que ce soit le rite français, au XVIIIe  siècle, juste avant la Révolution, ou le rite écossais ancien et accepté, au retour, après la révolution, au moment de l’empire, lorsqu’ils se fondent, dans les deux cas, on part d’une base, d’un fondement, d’un groupe de grades qui s’appellent l’écossisme. On se retrouve avec deux familles de grades qui ont la même source, la même origine. Lorsqu’on entend des gens se déchirer sur l’antériorité d’un rite par rapport à l’autre, cela fait rire l’historien, car il sait très bien que l’origine des deux rites est la même et que les deux familles de grades se sont développées de manière tout à fait parallèle avec une logique interne qui est, en réalité, presque la même.

À cette époque, la Maçonnerie a deux caractéristiques. D’une part, elle est proche du pouvoir, elle a toujours été légitimiste. La franc-maçonnerie, avant la Révolution, est royaliste et après la Révolution, au moment de l’empire, la franc-maçonnerie devient une franc-maçonnerie de l’empire. C’est un point qui est évident. Le deuxième point qui est moins évident, c’est qu’à cette époque, la croyance en Dieu est une croyance unanimement répandue. Tout le monde croit en Dieu, y compris les philosophes. Il y a quelques philosophes dont on voit qu’ils sont athées par leurs textes, mais il y en a très peu en réalité.

Globalement la société, et en Angleterre c’est encore plus vrai, est acquise à une croyance diffuse. Ce n’est pas forcément la croyance religieuse au sens de l’appartenance à une famille religieuse, c’est au contraire une croyance –, c’est le Grand Architecte de l’Univers –, en une puissance supérieure, en une puissance constructive qui assure la cohésion de l’univers et qui assurent son mouvement. Par conséquent, c’est une croyance qui ne fait pas forcément référence à une Église particulière. C’est un point important qu’il faut comprendre, parce que, que ce soit la franc-maçonnerie bleue ou les Maçonneries des hauts grades, on est sur des mythes et des mythes religieux. Ce sont des mythes bibliques pour la plupart d’entre eux. Cela ne veut pas dire pour autant que ceux qui ont construit ces légendes de hauts grades étaient croyants, au sens que l’on pourrait donner aux grenouilles de bénitier, aujourd’hui, par exemple.

En réalité, pour la plupart d’entre eux, ils avaient une certaine défiance à l’égard des religions instituées et ils étaient souvent anticléricaux. Il ne faut pas confondre l’athéisme et l’anticléricalisme, ce sont deux choses différentes. L’époque est assez anticléricale, c’est une vraie opposition par rapport, notamment, à la mainmise de l’Église sur l’ensemble de la société et il y a, en même temps, une croyance diffuse. Ces rituels vont se construire comme étant aussi une espèce d’alternative à la foi religieuse qui passe par les Églises. La conséquence de ce fait, c’est qu’aujourd’hui il est très facile de laïciser ces rituels sans les affaiblir et sans les appauvrir. Il faut simplement considérer les mythes bibliques proposés comme étant des histoires et des morales à partir desquelles on peut fonder sa propre réflexion. Mais ce n’est en aucune façon une obligation de croire dans la réalité d’un dieu particulier, ou une obligation de pratiquer une religion, quelle qu’elle soit.

Faisons un survol des deux grandes familles de rites : le rite en vingt- cinq symboles, qui va donner naissance au rite écossais ancien et accepté, et le rite français. Les deux vont se constituer de manière très différente.

Le rite en vingt-cinq symboles se fabrique en piochant dans les centaines de grades existants, pour fabriquer une suite logique, en quelque sorte, au grade de Maître. Dans tous les cas, on part du grade de Maître et on tire les conséquences de ce qui s’est passé au moment de l’assassinat d’Hiram. Là-dessus vient se greffer un certain nombre de grades qui apportent des réponses aux questions posées par le grade de Maître, et auxquelles le grade de Maître ne répond pas. Il ne répond pas doublement : il ne répond pas, car on réfléchit peu au grade de Maître, car on travaille peu au grade de Maître. C’est pourquoi les hauts grades sont une occasion de réfléchir sur ce grade de Maître que l’on voit passer un soir d’initiation, sans plus. D’autre part, les hauts grades apportent également des réflexions plus pointues et plus précises sur les conséquences que peut avoir l’assassinat d’Hiram.

Dans  un  deuxième  temps,  une  fois  ces  problèmes,  liés  au  grade de Maître, sur le fondement des hauts grades résolus, on passe à une « deuxième famille » de hauts grades qui est la famille chevaleresque. Pierre Mollier a écrit un livre qui s’appelle Le Chevalier maçonnique dans lequel il démontre comment cette deuxième famille de grades va naître sur l’envie des bourgeois de l’époque de retrouver la mythologie de la Table ronde, la mythologie de la chevalerie. C’est toute une famille de grades qui va se greffer sur la première, qui va poursuivre la première et qui aboutira au grade de Rose-Croix, au grade de Kadosch, etc.

Le rite français, pour revenir à ce point précis, c’est la commission de Roëttiers de Montaleau qui en est à l’origine. Il sera formalisé en 1785 par le Régulateur du Maçon, donc par un texte qui comprend les quatre Ordres du rite français. L’élaboration est la suivante : Roëttiers de Montaleau et sa commission ont récupéré tout ce qu’ils ont pu trouver comme rituels. Ils en ont retenu nonante et un. Ces nonante et un rituels constituent ce que l’on appelle, aujourd’hui, l’Arche du Ve  Ordre. Ces nonante et un rituels sont la base sur laquelle la commission s’est appuyée pour fabriquer les quatre Ordres du rite français. Autrement dit, ces nonante et un rituels sont regroupés en quatre familles et, ensuite, la commission va prendre dans ces familles les éléments les plus intéressants de chacun des grades dont ils disposent pour fabriquer les quatre Ordres du rite français.

Que sont ces quatre Ordres du Rite français ?

La logique est très simple : on est au grade de Maître. Hiram, le Maître  Architecte  vient  d’être  assassiné  par  de  mauvais  compagnons et, évidemment, la construction du Temple est arrêtée. On ne sait plus quoi faire. On est dans une espèce de détresse, de colère et de rage. En conséquence de quoi, des Maîtres vont être tentés par la vengeance. Selon les grades que l’on considère dans l’écossisme, certains d’entre eux vont s’autoproclamer vengeurs et vont partir à la recherche des mauvais compagnons, vont tuer l’un d’entre eux, etc. D’autres vont, au contraire, être réunis par le roi Salomon et vont avoir le titre d’« Élus ». Ce titre est ce qui les fait passer du stade de la vengeance –, qui est quelque chose où on s’autoproclame finalement, où on répond à une pulsion profonde –, au stade de la justice. Qu’est-ce que la justice ? C’est la vengeance qui est « civilisée » par une autorité légitime et cette autorité légitime, c’est le roi Salomon. Le roi Salomon transforme ces Maîtres en Élus. Il choisit un petit nombre de Maîtres et en fait des Élus. Le roi Salomon envoie ces Élus à la recherche des mauvais compagnons afin de les capturer et de les ramener à Jérusalem, où ils seront exécutés et où leurs têtes seront présentées au bout d’une pique sur les remparts.

Selon les rituels que l’on trouve dans l’écossisme, dans certains cas, ils vont tuer les mauvais compagnons ; dans d’autres cas, ils vont tuer d’abord un mauvais compagnon et ensuite retourner chercher les deux autres qui se sont échappés ; et dans d’autres, enfin, les mauvais compagnons se tuent eux-mêmes en chutant dans une fourmilière, etc.

Roëttiers de Montaleau va prendre tous les éléments qui vont dans ce sens, dans un « adoucissement » du rituel –, le rituel du Premier Ordre du rite français –, puisque c’est un rituel où les mauvais compagnons trouvent la mort. Deux d’entre eux tombent dans une fourmilière en essayant d’échapper aux Maîtres Élus qui les pourchassent. Et le troisième, en voyant arriver l’inéluctable, est acculé dans la caverne, où ils s’étaient réfugiés, et se donne la mort. Les Maîtres vont couper les trois têtes pour les rapporter à Jérusalem, en laissant les corps sur place, et les trois têtes seront exposées.

Voilà donc la thématique du premier Ordre du rite français que l’on retrouve sur les tableaux de loges. Le premier Ordre répond à la question de base qui est : « On fait quoi de ces mauvais compagnons ? » On ne va pas laisser le crime impuni. C’est l’idée fondamentale.

Le deuxième Ordre, lui, répond à la deuxième question que pose la mort d’Hiram. En mourant, Hiram a emporté avec lui ses secrets de fabrication. L’expression de « la parole perdue », par exemple, que l’on trouve dans le rite écossais, son parallèle dans le rite français, ce n’est non pas la parole, mais « la connaissance perdue ». Une fois la justice accomplie, les Maîtres vont partir à la recherche de la connaissance perdue d’Hiram. La thématique, c’est cette phrase que tout le monde connaît de Hampaté Bâ  : « Quand un vieillard meurt, c’est une bibliothèque qui brûle ». Il faut donc retrouver le contenu de cette bibliothèque, il faut retrouver la connaissance perdue. En même temps, la mort d’Hiram est aussi une porte ouverte sur la possibilité d’aller au-delà de ce que proposait Hiram. Hiram était un architecte reconnu, il avait ses propres secrets de fabrication, etc. On ne va, évidemment, pas tout retrouver. Et comme on ne retrouvera pas tous ces secrets, on sera obligé d’inventer du neuf. À partir de là, le rite français propose un dépassement du stade initial de la connaissance.

Ces deux premiers Ordres constituent la « clôture » du mythe hiramique : lorsque l’on est passé cap du deuxième Ordre, on a clos la problématique posée par l’assassinat d’Hiram. On entre alors, pour le troisième et le quatrième Ordre, dans une autre logique, dans une autre famille de rites qui sont les rites chevaleresques.

Au troisième Ordre, on est dans la construction du Temple. Le premier Temple a été détruit. Les Juifs sont en exil auprès du roi Cyrus. À la suite d’un songe, Cyrus les libère. Ils retournent à Jérusalem pour reconstruire le Temple et, sur leur passage, ils doivent franchir une rivière, un pont. Sur ce pont, des ennemis les attendent et ils doivent se battre pour franchir ce pont. On est sur la thématique intéressante du chevalier bâtisseur.

Ces chevaliers d’Orient du troisième Ordre, lorsqu’ils franchissent le pont, tiennent une épée d’une main et de l’autre main, ils tiennent la truelle. Cette truelle, outil de construction, qui va leur permettre, par la suite, de reconstruire le Temple de Jérusalem.

On est dans un cycle, depuis le premier Ordre jusqu’au troisième Ordre, de construction-destruction ; de mort et de résurrection pour Hiram ; de construction et de « démolition » pour le Temple. C’est cette caractéristique qui va se poursuivre tout le long des hauts grades, c’est la figure fondamentale des hauts grades. C’est cette « sinusoïde » qui passe par un « bas » – la destruction du Temple – pour aller vers un « haut » – la reconstruction du Temple.

Le quatrième Ordre, la dernière « réponse » que l’on pouvait attendre est la suivante : le Temple a à nouveau été détruit, les colonnes sont brisées, le ciel est obscurci, etc. En fait, l’homme est confronté à son propre désespoir et c’est un peu ce que nous connaissons aujourd’hui : la situation, que nous ont décrit Charles Coutel et Christophe Habas, correspond à cette phase que l’on rencontre dans nos vies quotidiennes, tant dans nos vies personnelles que dans nos vies sociales ou que dans nos vies associatives.

À partir de là, la question ne se pose pas de reconstruire un Temple de pierre. Le Chevalier Rose-Croix (le Souverain Prince Rose-Croix) va abandonner la construction du Temple matériel au profit de la construction du Temple intérieur.

La thématique est exactement la même pour le rite écossais, le dix-huitième grade du rite écossais. À tel point qu’au XIXe siècle, avant que le rite français ne disparaisse, les Frères ne faisaient pas de différences entre le rite français ou le rite écossais : ils étaient Rose-Croix. D’ailleurs, à cette période, on passait – et c’est ainsi que le rite français a disparu – directement du grade de Maître au grade de Rose-Croix en oubliant tous les grades intermédiaires. Comme le rite français imposait de passer par tous les Ordres, les Frères, progressivement, ont pris l’habitude d’aller directement au rite écossais, au dix-huitième, qui leur donnait l’équivalence des quatre Ordres du rite français. C’est ainsi que, par « paresse », le rite français a progressivement disparu.

Aujourd’hui, il n’en va plus de même, puisque le rite écossais a retrouvé la logique de la progression des grades et propose, sur le même parcours, des étapes qui sont un peu différentes de celles du rite français, notamment avec le quatrième grade qui est dans un esprit très différent de celui du premier Ordre. Mais, à partir du neuvième grade du rite écossais et jusqu’au dix-huitième, on est dans une progression parallèle.

Voilà, en résumé, la façon dont les choses se sont construites. Le rite écossais c’est construit sur la base du rite en vingt-cinq symboles qui est parti – avec Morin – aux Antilles, qui est parti aux États-Unis et qui est revenu en France, en 1804, pour former ce qui va devenir en 1806 le rite écossais ancien et accepté.

Le rite français s’est construit à partir des grades bleus sur lesquels on a ajouté les quatre Ordres du rite français.

Le rite écossais ancien et accepté va se former à partir du rite en vingt- cinq symboles sur lequel on ajoutera quelques grades, pour arriver à trente, et auxquels on va rajouter trois grades bleus qui sont fabriqués de toutes pièces. On est sur une construction qui est diamétralement opposée. Dans un cas, on part du bas et on empile des strates sur le dessus. Dans l’autre cas, on part du haut et on ajoute les trois strates inférieures qui forment le socle. Pourquoi ces trois grades bleus sont différents des grades du rite français puisqu’au moment de la création de ces grades, les Frères sont partis des rituels qui existaient, c’est-à-dire des rituels du rite français. Ils ont simplement adopté les inversions du rite écossais, que l’on connaît aujourd’hui qui sont les inversions du rite des Ancients.

C’est pour cette raison que j’ai commencé par expliquer la querelle du rite des Ancients et des Moderns qui structure tous les grades et tous les rites que l’on connaît aujourd’hui.

Ils sont partis des textes du Grand Orient de France, rite français, et ils ont appliqué, sur ces textes, un certain nombre de modifications qui correspond à la pratique des Ancients en Angleterre. Ces modifications avaient pour rôle, en Angleterre, d’empêcher un Anglais du rite des Moderns d’espionner le rite des Ancients. S’il avait voulu s’introduire en loge, il aurait été piégé par cette inversion : les colonnes sont inversées ; les surveillants sont inversés ; on part du pied gauche, puisqu’on partait du pied droit ; la batterie est différente. La batterie, c’est imparable pour que l’on réalise que vous n’êtes pas du rite. Cette inversion va être prise par le rite écossais qui va fabriquer ces trois grades bleus en appliquant cette inversion sur le rite français qui existait au Grand Orient de France, à l’époque.

En 1806, on se retrouve avec un système complet et les fabricants et les constructeurs du rite écossais ancien et accepté vont demander au Grand Orient de France à être intégrés, en tant que rite, en son sein. À cette époque, il y a cinq familles principales de rite qui sont celles que l’on retrouve aujourd’hui dans les différentes juridictions de hauts grades :
– le Rite français, le rite « fondateur »
– le rite écossais en vingt-cinq symboles qui s’est fabriqué à peu près au même moment que le rite français, mais d’abord en France, puis parti aux Antilles et que l’on recommence à pratiquer un peu aujourd’hui
– le rite écossais rectifié fondé par Willermoz, et qui est en fait un Rite français
– le rite de Cagliostro, où se retrouve toute la famille des rites égyptiens
– le rite écossais ancien et accepté, arrivé en 1806 qui « clôt » la pyramide des hauts grades pratiqués au sein du Grand Orient de France.

J’espère avoir été clair parce qu’il est difficile d’en faire une présentation. Tout se tient en réalité.

Conclusion

Il est important de comprendre que, quel que soit le rite pratiqué, ces grades ont une grande unité thématique. Ils sont tous fondés sur une même logique, ils sont tous partis des grades de l’écossisme et la structure que l’on retrouve derrière est une « sinusoïde » : « mort-destruction » et un maximum de « reconstruction ».

À la dynamique de mort et de résurrection du grade de Maître, va succéder une dynamique de construction et de destruction, puis de reconstruction pour les hauts grades. D’abord au Temple extérieur avec les trois premiers Ordres, et ensuite dans le Temple intérieur avec le grade de Rose-Croix, le quatrième Ordre. C’est ce renoncement au temple visible qui constitue le grade de Rose-Croix accompli par le titre que l’on porte au quatrième Ordre, le « parfait maçon libre », et on se tourne vers l’édification du seul Temple intérieur comme une forme d’accession à la liberté qui caractérise le Souverain Prince Rose-Croix. Le Souverain Prince Rose-Croix est inébranlable dans sa détermination à progresser et à faire progresser le monde vers plus de justice et de fraternité. C’est-à-dire qu’il entendu le message profond loin des nobles cléricaux, les anciennes vertus « théologales » – terme intéressant employé à dessein –, parce que l’on voit bien comment des vertus théologales, qui sont des vertus religieuses, peuvent être laïcisées sans pour autant être dénaturées.

Les vertus théologales sont : foi, espérance, charité. Les Écossais continuent d’employer ces trois mots.

Pour le parfait maçon libre, la foi maçonnique est forgée par la réflexion du travail personnel. Charles Coutel a d’ailleurs employé le terme de « foi maçonnique ». Et pourtant on sait que Charles Coutel est un irréductible « bouffeur de curés ».

L’espérance : La petite espérance de Charles Péguy réside dans l’amélioration de l’humanité qui est souvent à l’ombre, qui est souvent en décevance, on le voit plus que jamais aujourd’hui, mais qui est inévitable.

La charité est plus compliquée, d’une certaine façon, pour la laïcité. Mais en la prenant dans son sens initial, la charité, caritas caritas agapè, amour fraternel –, c’est tout simplement la fraternité, ni plus ni moins.

La liberté intérieure du parfait maçon libre au quatrième Ordre se résume par le livre merveilleux de Charles Porset, Oser penser. Il s’agit d’un recueil de pensées, d’idées, de planches ; c’est très décousu, mais c’est absolument extraordinaire. Oser penser, c’est, pour un parfait maçon libre, oser chercher son chemin propre, en lui-même, par l’usage de l’entendement. Comme on le disait au XVIIIe siècle, l’entendement, c’est la raison. Et l’entendement loin de tout dogme et de toute croyance imposée. C’est là que se situe le cœur du débat, c’est l’humanisme : c’est le fait que l’on arrête d’aller chercher la vérité auprès d’une divinité hypothétique dans laquelle on est parfaitement libre de croire, mais qui, en tout état de cause, est et reste hypothétique. On forge ses certitudes sur sa propre réflexion, sur son propre entendement, sur sa propre raison. C’est cela qui caractérise vraiment le quatrième Ordre français et, bien sûr, le dix- huitième grade du Rite écossais qui est son pendant.

Informations complémentaires

Année

2017

Auteurs / Invités

René Le Moal

Thématiques

Franc-maçonnerie, Humanisme, Questions et options philosophiques, politiques, idéologiques ou religieuses