Skytree, Babel et Notre-Dame de Paris

Baudouin Decharneux

 

UGS : 2021009 Catégorie : Étiquette :

Description

Reprise d’une réflexion sur l’ivresse,
humaine trop humaine, des cimes

C’est le philosophe danois Søren Kierkegaard (1813-1855) qui magnifia l’idée de répétition (1843). Toutefois, sous les coups de la psychanalyse qui infléchira cette idée dans un sens tout autre, il est indiqué de traduire le danois Gentagelsen par le vocable « reprise », qui suggère l’idée de remettre sur le métier, de reprendre l’ouvrage là où on l’avait laissé. La reprise est une idée qui séduit l’artisan. Nul travail achevé sans de multiples visites ; nulle quête de la perfection sans ce polissage qui, peu à peu, donne à l’objet, entendu en tant que trace d’une volonté, indice d’un engagement, ce lustre et cette patine qui, tel un écrin, mettent en valeur la réussite d’une mise en rapport de l’esprit, de la matière, du temps et de l’espace. La reprise est à l’artisanat ce que la grâce est à l’esprit.

Kierkegaard s’attachait essentiellement à la foi. Pour lui, c’est le renouvellement, la réaffirmation de celle-ci qui fondait la reconnaissance d’une instance constituante du sujet lui permettant d’échapper au désespoir. La nécessité récurrente d’une telle re-connaissance, très biblique – puisque la Bible n’est en rien l’histoire d’un peuple et de son Dieu comme on le dit trop souvent, mais bien l’histoire d’un peuple qui ne cesse d’oublier Dieu –, est pour le dandy de Copenhague l’affirmation d’un mouvement sans médiété spirituelle. Point de sacerdoce, point de raison, se glissant entre le fondement de l’Être et cet étant particulier qu’est l’homme, juste une apérité et une visite ; la porte d’une maison toujours ouverte à un voyageur qui est déjà là.

Que le lecteur se rassure, nous n’allons pas le contraindre au travail fastidieux d’une reprise en règle des textes bibliques. Ce n’est pas l’envie qui manque. Nous nous sommes accoutumés au fil des ans à cet exercice, souvent fastidieux, parfois fécond, mais il n’est guère raisonnable de l’imposer constamment à autrui. C’est de la reprise sur le métier dont il est ici question.

La philosophie naît de l’étonnement. Le détour vers et par l’Autre fait partie de ces moments de stupeurs qui, lorsqu’on parle du Japon, confine aux tremblements, du moins si l’on en croit Amélie Nothomb. C’est donc d’un de nos déplacements en terre nippone qu’il va être question dans la première partie de cette Toile@penser. Lors d’un de nos voyages au pays du soleil levant, nous avons visité la fameuse tour nommée Skytree majestueusement, mais aussi vaniteusement, campée à Tokyo. Comme son nom anglais l’indique, cet édifice est une gigantesque élévation dressée, non sans une certaine légèreté, vers le ciel : une prospective phallique visant à concurrencer sans pitié les autres érections architecturales du temps.

L’impressionnant édifice culmine à plus de six cent trente mètres de haut, des antennes de télévisions et de radios fendent les airs à son sommet, de quoi faire rêver les inclinaisons de La Pensée et les Hommes en matière médiatique. Une foule de visiteurs s’empressait, en file impeccable –, la discipline nippone est légendaire –, pour y découvrir un incomparable panorama sur la ville de Tokyo qui s’agrandit à mesure de l’élévation. Telle la mule du pape d’Alphonse Daudet escaladant un clocheton d’Avignon, nous voici roulant de grands yeux terrorisés découvrant un monde rapetissé par l’altitude. En effet, le touriste contemporain, arrivé au sommet, ne peut qu’hésiter lorsqu’il est invité à poser le pied sur les plaques de verre le séparant d’un vide qui, à tout moment, pourrait, sans ce mince écran, happer ces pas et le précipiter vers l’abysse. La légèreté des autochtones est de nature à les rassurer sans doute. Votre serviteur, ne brillant guère par ses connaissances en diététique, n’en menait pas large.

La vertigineuse ascension, la visite des plates-formes, la signalétique sont autant de défis aux vertiges et aux autres peurs viscérales que l’on ressent sur les cimes. Une ivresse inhibante. Nous avons donc escaladé la tour de Babel. Quand on vous disait qu’on n’échappe jamais aux lectures bibliques quand on eut à les subir dès l’âge tendre. Puis, le philosophe reprenant le dessus – il faut convenir que ce n’était guère chose facile et que le fameux philosophe de Montaigne entre deux tours vacillant –, nous vint à l’esprit plus d’une fois. Un rapide calcul nous a rapprochés du plancher des vaches d’où nous n’aurions jamais dû nous envoler. En admettant qu’il s’agit du plus haut édifice construit de mains d’hommes dans le monde, il est en fait dépassé au moment où nous rédigeons ces lignes, et en tenant compte du fait qu’il existe des humains sur terre depuis des millions d’années, que lesdits humains ont commencé à produire des objets il y a soixante-dix mille ans, nous nous serions élevés, notre espèce s’entend, de neuf millimètres par an, ce qui, certes, n’est pas rien, mais indique un ordre de grandeur susceptible de ramener notre vanité à sa juste mesure ascensionnelle.

Suivant les flèches indiquant les points du panorama qu’il convient de ne point manquer, nous vîmes, au loin, des brumes entourant le mont Fuji où, sans nul doute, les kamis ne peuvent que sourire, amusés qu’ils sont par tant d’arrogance et surtout tant d’ignorance. Il n’y pas que les Occidentaux en mal d’escalade : tout confort, faut-il préciser, qui goûte les joies des rêveries symboliques lorsqu’ils arrivent au sommet de la tour Eifel, au dernier étage de l’Empire State Building ou, une modestie toute belge est de rigueur, dans la dernière sphère de l’Atomium. Skytree est une invitation à réfléchir sur le monde nippon et sur ses valeurs traditionnelles ou supposées telles. Six cent trente-quatre mètres, Mu-Sa-chi (6-3-4), un jeu de mot, de chiffre, par assonance avec le plus grand escrimeur de tous les temps, Miyamoto Musashi (1584-1645), l’auteur du Traité des cinq roues (五輪の書 ; Go Rin No Sho), un bretteur redoutable, puis, l’escrimeur le plus célébré. En ces lieux où le kendo (art du sabre) est encore nimbé d’une aura presque mystique, la célébration prend l’allure d’un restaurant haut perché, très commercial hommage à celui qui fut, de l’avis unanime, le plus haut de tous, tant son art atteint des sommets.

Nos rêveries sur Musashi devaient nous mener, plus tard, dans la grotte où il vécut à la fin de sa vie, non loin de Kumamoto, ville de la méridionale île de Kyushu, un lieu où il écrivit son œuvre, mais aussi où il peignit de superbes oiseaux dont sa célèbre « pie-grièche ». Le guerrier était devenu artiste. Curieuse histoire que la quête du dépouillement de cet homme qui jugeait qu’un guerrier ne possédait en propre que ses armes, qui inspira, presque cinq siècles plus tard, un monument se réclamant symboliquement de son nom et qui aurait coûté la bagatelle de cinq cent cinquante millions d’euros. Étrange paradoxe que la destinée de ce guerrier, qui, toujours vainqueur, fut toujours dans le camp des vaincus et qui, enfin, connut, dans le dépouillement et la retraite, une forme d’éveil qui ne cesse de fasciner. Tandis que deux cents magasins, six chaînes de télévision, six restaurants se réclament de lui implicitement, par la magie du symbole et aussi par celle des yens, ce guerrier retiré dans les entrailles de la terre, dans une grotte, au cœur d’une nature moite et envoûtante, contraste avec ce pic insolent, figeant son image entre ciel et terre. Les kamis ne prisent guère la technologie. Ils n’en ont cure. Qu’il s’agisse des apérités sismiques ou des cimes enneigées, leur grandeur n’est pas faite de hauteur, leur puissance n’est pas liée à la matière, leur pouvoir n’est en rien visible. Skytree sera détruite depuis longtemps quand les couronnes de nuages envelopperont le mont Fuji pour la dernière fois. Car tout à une fin. Même les tours, même les montagnes, même les dieux. Le symbole seul demeure.

Comme en intaille par rapport au propos qui précède, nous avons assisté avec consternation au ravage de Notre-Dame de Paris par les flammes le 15 avril 2019. La vision était poignante ; la perte était une plaie béante. On se souvient qu’au fil des heures qui suivirent, palinodie médiatique obligeant, chacun y alla de son couplet. Les uns étalaient leurs lettres, Hugo, Péguy, Claudel ; les autres s’apitoyaient sur la perte d’un des joyaux de la chrétienté. Un ancien président de la très laïque République ne rêva-t-il pas d’inscrire le christianisme en tant qu’origine de l’Europe ? D’autres, plus critiques, prosaïques ou autrement idéologisés, mirent l’accent sur l’homme de chair et de sang, relativisant l’importance des pierres pour mieux magnifier celle de la vie. Tant de travail et de souffrance pour magnifier la classe dirigeante par et grâce aux mains des travailleurs. La lutte des classes au XIIsiècle. La culture contre l’humain ; la pierre face au sang.

 

 

 

 

 

 

Photographie de Notre-Dame de Paris (avant l’incendie, lors d’un son et lumière) prise par Anne VOGELEER. 

 

 

 

 

 

De la tour de Babel japonaise à Notre-Dame en Feu, par analogie, nous discernons un étrange itinéraire symbolique. En route vers Compostelle, et notre propos n’est pas romanesque, nous avons appris, non loin de Burgos, qu’il était question de ne plus revoir ce lieu où se déploie des imaginaires divers et parfois contradictoires. Le brûlot suscita l’émoi des nationalistes en mal de symboles supposés unifier la patrie en évoquant cette idée, chère à de nombreux Français et qu’un historien sérieux ne peut souffrir : le roman national. Les conservateurs catholiques, lisant l’édifice comme la manifestation historique des racines chrétiennes de l’Europe, versèrent des pleurs plus ou moins sincères. Un élan romantique, davantage inspiré par le Notre-Dame de Paris précité et, par ses multiples adaptations commerciales fit l’objet de cet ouvrage, s’empara de ce qu’il est convenu de nommer aujourd’hui « le sujet ». « Du coup », pour reprendre une expression visant à masquer l’absence de lien logique dans une proposition, ceci suscita un vif émoi. L’affaire, aussitôt récupérée par l’ostentation du mécénat, celui qui tint parole et celui qui ne le fit pas, réveilla la nostalgie de la nation somnolente. Outre les bons sentiments, ce bûcher, celui de nos illusions et de nos vanités, réchauffa surtout l’audimat, puisqu’au pathétique, se mêle souvent le pornographique. Dans un registre plus sobre, et pour tout dire plus attachant, on vit des Parisiens attristés ; des larmes perlèrent sur les joues de ceux et celles qui, ne laissant traîner qu’un regard furtif sur le monument lors de leurs déambulations quotidiennes, mesuraient qu’il allait peut-être disparaître à jamais. C’est un peu d’eux-mêmes qui était réduit en cendres. Et puis, il y avait ceux qui risquaient leur vie afin de préserver le chef d’œuvre. Enfin, il y avait les autres. Ceux qui ne sont ni de Paris, ni Français, ni on ne sait d’où. Des femmes, des hommes, qui ressentaient la perte et déjà le manque.

Ainsi, d’autres réflexions visant à expliquer un tel émoi viennent toutefois à l’esprit. Elles échappent au florilège des lieux communs, des stéréotypes et des récupérations idéologiques qu’ils soient religieux, nationalistes ou médiatiques. Ces imposantes constructions médiévales qui couvrirent nos régions à une époque que Georges Duby désigna, élégamment, comme « le temps des cathédrales », paraissent une invitation à une forme de dépassement de soi-même et de sa petitesse. Réflexion sur la finitude et les limites de l’homme, elle pointe que c’est bien l’Homme avec le « H » majuscule, celui qui se lit comme un élan en dehors de lui-même, un être éduqué au sens étymologique (ex-ducere : conduire hors de), qui mérite d’être installé au centre de nos méditations et de nos préoccupations. Serait-ce vers cet être-là, qui reste à découvrir, que le fameux ange de Chartres pointe un doigt nonchalant, presque désabusé, comme si des hauteurs où les ailes le portent, il avait assez vu le monde ?

Photographie de Notre-Dame de Paris (avant l’incendie, lors d’un son et lumière)
prise par Anne VOGELEER.

Un édifice comme Notre-Dame de Paris, invite à une réflexion sur la quête de perfection, tant sur le plan de l’esprit que sur celui de la maîtrise de la matière. L’esprit et la main. L’audace de transformer le paysage et de soumettre ce geste inouï à l’appréciation du roi et du berger. Transformer la matière en lui donnant forme, filtrer la lumière en accentuant son chatoiement, élever la pierre et le bois en défiant les lois de nature. Échapper aux contingences en acceptant sa propre limite. La conjonction de ce qui fut le plus fin et le plus subtil à une époque donnée sur le plan de la vie spirituelle, rencontre ici ce qui était le plus raffiné et le plus achevé sur le plan du travail manuel. Au-delà des commandes de circonstances, c’est d’une créativité combinée dont il s’agit. Notre-Dame de Paris, de Chartres ou de Strasbourg, vaisseaux naviguant au travers du temps et des lieux, sont orientées vers cet Autre, en nous-mêmes, qui vit dans l’espérance de son propre dépassement. Unité d’humains en mouvement qui, laissant un moment les appréciations sociales sur leurs conditions respectives, conçurent l’idée qu’être pleinement, c’est investir une forme, la questionner, la déposer, la visiter, l’offrir. Ces humains du passé cheminaient vers l’idéal de communion ; qu’importe s’ils en furent conscients, ils l’étaient, qu’importe si elle prit les contours d’une foi qu’on est libre de partager ou ne pas partager, c’est ce mouvement, cette orientation, qui fait sens. Or, cette idéalité, pour incarnée dans une foi spécifique qu’elle fût, n’en reste pas moins le témoignage d’une potentialité qui, à un moment de l’histoire où la question du sens se pose plus que jamais, ravive une espérance. Les larmes n’étaient donc pas juste simple émotion, elles étaient versées sur un sort commun. Elles furent la mesure de nos doutes, de nos finitudes, de nos errances. Elles nous rendirent à l’humanité partagée qui est nôtre d’entrée de jeu.

Un chantier.

Informations complémentaires

Année

2021

Auteurs / Invités

Baudouin Decharneux

Thématiques

Mémoire collective, Patrimoine, Questions et options philosophiques, politiques, idéologiques ou religieuses