Situation sociale et religieuse en Belgique au XIXe siècle

Alain Goldschläger

 

UGS : 2016038 Catégorie : Étiquette :

Description

Contrairement au contexte américain, le monde européen a développé son idéologie sociale en rupture et souvent en position antagoniste vis-à-vis des églises. Pour le moins, les théologiens ont laissé la révolution industrielle métamorphoser la société occidentale sans chercher à y participer. Leur absence eut pour effet d’aliéner les masses, car leurs messages semblaient tous en porte-à-faux avec la réalité vivante des ouvriers. En Allemagne, « les Églises évangéliques demeurèrent sans compréhension et sans contribution spécifique face au processus de l’industrialisation en train de bouleverser le monde ». Le souvenir du message du « siècle des Lumières » qui embrassa l’Europe et qui charrié par la Révolution française et l’épopée napoléonienne, a probablement provoqué un réflexe de préservation et une crainte du peuple. Toutes les hiérarchies religieuses ont donc fait porter tous leurs efforts sur la consolidation de leur contrôle sur les classes bourgeoise et aristocratique, abandonnant ainsi le prolétariat en lui offrant un service minimum.

Il est dès lors peu étonnant que le socialisme soit né et ait mûri dans un espace où l’athéisme domine. Devant le silence de toutes les églises, le socialisme s’est formulé dans une pensée où le spirituel n’a pas de place. Aussitôt brandi comme ayant perdu les valeurs chrétiennes et toute moralité, le socialisme se retrouve au banc des accusés pour impiété et immoralité, car l’Église n’hésite pas à s’arroger l’exclusivité de la moralité. Les lignes de démarcation s’instaurent très tôt et semblent interdire tout dialogue ou tout respect mutuel.

L’Église catholique montra bien des réticences à promouvoir politiquement l’amélioration de la condition ouvrière et à proposer des changements pratiques. À travers tout le XIXe siècle, elle semble plus sensible à conserver l’état de société tel quel et apporte son appui aux régimes en place. Surtout en France, elle semble tout axée à essayer de retrouver la place dominatrice dans la vie politique dont la Révolution l’a dépouillée et elle cherche à recouvrer ses prérogatives. Elle continue certes à offrir un discours où la charité joue un rôle central pour combattre la misère, mais ce discours évite toute discussion sur les droits des travailleurs ou sur des transformations profondes du social. Elle semble même nier leur existence et tente de justifier les horreurs des conditions de vie du prolétariat comme des épreuves faites pour sauver l’âme des paroissiens. Les péripéties de l’aventure de l’abbé Adolf Daens et de la création du Christene Volkspartij (Parti social-chrétien) en Belgique, à la date tardive de 1893, démontrent à suffisance l’inconfort de la hiérarchie ecclésiastique à accepter, encore moins à participer à l’élaboration d’un discours pourtant circonspect qui résonnerait face aux injustices socioéconomiques et assoirait une présence d’une voix nouvelle de Église dans l’arène sociale et politique. L’encyclique Rerum Novarum publiée en 1891 par Léon XIII venait d’annoncer une prise de conscience par l’Église de la condition ouvrière et de la nécessité de retrouver une place dans cet univers nouveau où la parole de l’Évangile ne résonnait guère. Certes, certains penseurs surnommés « catholiques sociaux » avaient jeté des jalons. Et assurément le texte de l’encyclique représente un énorme pas en avant au regard de l’attitude de l’Église face au monde ouvrier. Mais le chemin vers une véritable compréhension et une sincère empathie s’annonce un parcours long et tortueux. Ainsi, trop souvent, le texte adopte une attitude belliqueuse vis-à-vis des théories socialistes si vibrantes à l’époque et engage la lutte pour défendre la société dans l’état où elle se trouve, suggérant seulement certains accommodements ou certains ajustements. La crainte prédominante reste celle de la suppression de la propriété privée qui apparaît dans certains programmes socialistes. Elle redoute de voir les ouvriers parler de leur propre voix et affirme que seules les organisations professionnelles peuvent parler en leur nom. À son crédit, le texte de l’encyclique constate la réalité économique nouvelle, reconnaît les changements qu’elle implique et les questions déconcertantes qu’elle pose. L’Église cherche à justifier son action propre à alléger la « misère imméritée des travailleurs » et se pose en véritable guide de la classe ouvrière dévoyée par les théories socialistes. Cependant elle bute devant la notion même des « droits » des travailleurs à contrôler leur sort et à s’organiser en conséquence. Le texte atteste d’une prise de conscience de la papauté devant l’évolution irréversible de la société occidentale, mais ne prend pas encore de tournant dans sa relation avec le monde ouvrier.

Pour la question du travail ouvrier, son attention semble ne pas encore saisir les effets de l’industrialisation. Ainsi, se fondant sur les paroles de la Genèse (3,17) « C’est à force de peine que tu en [de la terre] tireras ta nourriture tous les jours de ta vie », l’encyclique affirme « Oui, la douleur et la souffrance sont l’apanage de l’humanité, et les hommes auront beau tout essayer, tout tenter pour les bannir, ils n’y réussiront jamais, quelques ressources, qu’ils déploient et quelques forces qu’ils mettent en jeu ». Soulignons en passant que cette position traditionnelle de l’Église contraste depuis toujours avec celle du protestantisme qui voit dans le travail non pas une punition, mais une valeur fondamentale qui permet de poser des gestes qui rapprochent du Seigneur. L’Église semble ne pas pouvoir se détacher de la notion d’une société agraire et pleinement réviser son attitude vis-à-vis d’un monde nouveau.

L’encyclique prend en considération la question ouvrière et reconnaît la nécessité de s’engager dans le combat du siècle, même si c’est avec bien des tergiversations et des atermoiements. Elle prendra tout le XXe siècle à développer un argumentaire qui puisse résonner auprès de ses ouailles. L’Église fut certainement handicapée par sa pesante structure, sa position de confort avec les autorités politiques et la vision de son rôle de conseillère et protectrice de l’État.

C’est donc face à un certain vacuum sur le terrain, mais aussi surtout sur le plan éthique de la part de l’Église catholique que les églises protestantes marquent leur présence et se tracent un chemin dans le prolétariat belge. Elles y trouvent en fait un terreau fertile, car leur voix résonne d’une tonalité similaire à celle des courants socialistes de l’époque. La proximité se fait d’ailleurs parfois physique. Ainsi, dans le Borinage, centre des activités minières et industrielles, le temple de Dour où prêche David Blume est quasiment enchâssé dans une usine de câbleries. On trouve une ferveur et une flamme dans les sermons des pasteurs qui égalent les envolées passionnées des tribuns politiques lors des meetings ouvriers. Les conditions de vie des pasteurs ressemblaient à s’y méprendre à la réalité quotidienne des mineurs. Ne fût-ce du nombre restreint de prédicateurs, le protestantisme aurait pu faire une percée sérieuse dans le monde ouvrier belge et s’imposer comme un de ses porte-parole légitime.

Même si leur présence est attestée en Belgique depuis le XVIe siècle, les églises protestantes s’estompent dans les siècles suivants, mais le XIXe voit leur renaissance surtout dans la partie wallonne de la Belgique et dans le Borinage en particulier, c’est-à-dire dans l’univers cauchemardesque de l’exploitation des charbonnages. On assiste ainsi à l’établissement de plusieurs temples dont celui de Baudour confié dès les années1880 au pasteur Herman Grégoire, qui verra la visite de Vincent Van Gogh et où naîtra en 1892, sa fille Isabelle. Comme celle-ci aimait à le décrire, le protestantisme borin renaît dans le monde ouvrier et y vit en symbiose avec les travailleurs les plus démunis. Il trouve aussi une parole en communion avec ce monde de misère et qui cherche un espoir. Le pasteur Herman Grégoire a certainement entendu le message ou au moins l’écho du message du Social Gospel, car il considère que l’action première de son ministère doit porter sur l’éducation et sur la création d’un plan d’action social qui aide les ouvriers à réduire les effets de la pauvreté sordide dans laquelle ils vivent et leur redonner une dignité en tant qu’êtres humains. Dans son travail d’alphabétisation de ses paroissiens, il utilisait et enseignait le texte d’Alfred Defuisseaux, Le Catéchisme du Peuple, dont l’influence fut déterminante pour l’obtention du suffrage universel en 1893. Son activité correspond davantage à celle d’un travailleur social qui aide les ouvriers de multiples façons. Il partage la vie des ouvriers et subit avec eux les tourments des fins de mois jeûnées. Les liens qui le relient au synode et aux autorités ecclésiastiques sont suffisamment lâches pour qu’il puisse s’engager personnellement dans la lutte et appliquer la vision théologique de son combat social.

David Blume

Il nous semble intéressant de nous pencher pour terminer sur quelques écrits du pasteur David Blume, son gendre, qui officie au temple de Dour de 1912 à 1921. Il vécut les années de la Grande guerre à tenter de combattre la très grande misère qu’accroissent les conditions du front où se situe sa paroisse. Son épouse et lui s’engagent dans une action sociale de secours immédiat.

La valorisation relative de l’action sociale de secours aux plus miséreux et l’aide spirituelle est révélatrice. En effet, le spirituel ne remplace ni ne supplante jamais les besoins essentiels ; il semble toujours venir en complément du geste d’assistance, en quelque sorte dans un deuxième temps, quand le spirituel reprend tous ses droits en quelque sorte.

La définition du socialisme s’énonce simplement :

« Le socialisme est l’affirmation du droit profond, complet, inaliénable de la personne humaine à l’existence bonne et heureuse. »

L’expression sobre « existence bonne et heureuse » ne découle pas d’une vision naïve ou simplette de l’existence humaine, mais plonge ses racines dans une perception de l’essentiel, du primordial qui satisfait aux besoins vitaux de l’être. Son expérience de terrain lui a appris que l’assouvissement de la faim, la protection du froid, la sécurité familiale et la certitude d’un lendemain de paix constituent les bases nécessaires sur lesquelles bâtir un avenir. Il place donc le socialisme au cœur même de la salvation de l’humain vivant dans notre monde car « Seul subsiste ce qui s’inspire de l’instinct vital, physique ou moral, individuel ou social »

Il n’hésite pas à poursuivre :

« Pour tout dire en un mot, le socialisme tend à rendre possible pour tous les humains un individualisme complet, fondé non sur l’égoïsme, mais sur la valeur personnelle la plus haute, mise consciemment au service de la Société. »

Il part bien d’un constat des conditions ouvrières de vie pour atteindre des considérations morales :

« L’un [socialisme] tient à l’autre [christianisme] comme l’écho tient à la voix, comme la face d’une même pièce d’argent tient à l’autre face.
 Il en est ainsi parce que nous touchons ici aux rouages de la vie sociale.
Il ne suffit pas, certes, de constater l’existence et le bien-fondé des revendications sociales ! Cette constatation est à la portée de tous, amis ou ennemis. Ce qui importe, chacun le comprendra, c’est de faire droit à ces revendications légitimes ».

L’on constate que contrairement aux esprits religieux du temps qui honnissent les courants politiques socialistes et communistes, le pasteur accueille avec bienveillance et acceptation l’élan socialiste. Il va plus loin en tentant de concilier, comme le titre du livre l’indique, christianisme et socialisme. Sa démonstration part d’un postulat sans équivoque :

« Je dis qu’entre les deux principes il n’y a point de désaccord fondamental, car il est évident que le droit à la vie parfaite, revendiqué par le socialisme, appelle et exige le devoir parfait, d’universelle application en lequel se réduit finalement le Christianisme véritable. »

En croyant sincère, assurément, le pasteur Blume cherche à discerner la voie intime qui mène de l’acte social au religieux mais, par le fait même insiste sur l’ordre chronologique des découvertes.

« Et terminons cet exposé en appelant de nos vœux le jour où le socialisme pratique ne répugnera plus chez nous à demander le secours de lumières du christianisme véritable… »

La noble démarche du pasteur dénote bien l’humanité des tenants de ce courant interne à l’Église protestante. On peut regretter que ce généreux discours se soit perdu dans tant de cacophonies politiques et de querelles théologiques. L’action sur le terrain resta certes limitée dans l’espace et dans le temps, mais établit quelques ponts qui permirent que l’incompréhension et la méfiance réciproques soient un tant soit peu réduites.

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Informations complémentaires

Année

2016

Auteurs / Invités

Alain Goldschläger

Thématiques

Borinage, Industrialisation, Lutte contre les fausses croyances et les fausses sciences, Mouvement ouvrier, Protestantisme, Questions et options philosophiques, politiques, idéologiques ou religieuses, Religions