Sexe, prostitution et contes de fées

Catherine François

 

UGS : 2012030 Catégorie : Étiquette :

Description

Je vous remercie de me donner de la voix ce soir pour défendre les voix des femmes, qui se battent tous les jours pour faire respecter leur dignité et leur reconnaissance dans la société.

Je vais me présenter en quelques mots pour vous dépeindre d’où je parle et d’où j’extrais mes propos.

Je travaille depuis 1990 au cœur de la prostitution comme travailleuse sociale et sexologue à Espace P…, comme militante féministe des droits des femmes ensuite, engagée dans des projets associatifs. Je suis présidente de SOS VIOL qui nous rappelle tous les jours combien la question du viol est une tragédie humaine, mais aussi une arme de destruction massive et guerrière du peuple des femmes. Je ne peux que vous inviter à avoir une attention particulière à nos sœurs qui se font violer partout dans le monde dans le silence complice et consternant de la communauté internationale.

Il y a maintenant plus de vingt ans que je lutte pour l’amélioration de la condition des prostituées, combat qui m’a amené à m’engager au parti socialiste, seul parti enclin à défendre les valeurs d’égalité, de justice sociale et de progrès. Je suis élue depuis dix-huit ans et je porte ainsi la parole politique du mouvement des prostituées.

J’ai souhaité faire état de mes analyses et introspections dans le milieu de la prostitution dans deux livres Paroles de prostituées édité en 2001 où j’avais souhaité donner la parole aux femmes prostituées en Belgique avec des portraits de femmes prostituées, de la prolétaire à l’escort girl. L’idée était de montrer les dynamiques du travail, mais aussi les parcours de vie aux allures bien étonnantes. Ce livre m’a exposé à des polémiques virulentes autour de la prostitution et m’a amené, évidemment, à une nouvelle démarche d’écriture. Je me suis rendue compte combien la prostitution relevait toujours du scandale et que derrière le scandale qu’elle provoquait, il y avait un malaise permanent autour de la liberté sexuelle qu’elle incarne. Ma démarche d’écriture a été d’être le buvard des réalités de travail et de vie des prostituées belges, mais aussi la conteuse des jolies aventures qui se passent dans ces quartiers interdits aux honnêtes femmes.

La démarche n’est pas simple lorsqu’on aborde la prostitution : il ne s’agit pas d’enjoliver les parcours des femmes prostituées, ni de rendre la prostitution « glamour ». Il ne fallait pas non plus la dépeindre uniquement comme un milieu sordide et dangereux, ce que ce n’est pas non plus. Vous vous imaginez bien qu’il me serait si facile de dépeindre uniquement la prostitution comme un milieu dégradant et je serais très populaire si je faisais pleurer les uns et les autres sur le triste sort des filles de joie. Car il n’y a rien de sordide lorsque le consentement produit la rencontre entre deux personnes majeures, lorsque le huits-clos des dix minutes est désiré par l’un et l’autre, lorsqu’il débouche sur du plaisir pour l’un et des rentrées financières pour l’autre. Car je ne vous apprendrai rien sans doute, le sexe fait moins de dangers collatéraux que l’amour et les contes de fées. Il faut admettre que la prostitution fait du bien à ceux et celles qui en jouissent.

La prostitution, de quoi parle-t-on ?

La prostitution se moque des conventions et nous propose une vision du couple différente. La félicité sexuelle dans une relation harmonieuse n’est pas donnée à tout le monde et la prostitution permet justement de trouver d’autres formes d’épanouissement affectif et sexuel. La prostitution remet en question la pensée unique en matière de sexualité et de couple. Elle rappelle que, quel que soit la forme qu’elle prend, la sexualité consentie tarifée peut trouver grâce et écho, respect et dignité dans l’humanité. Que ceux qui s’y adonnent méritent non seulement le respect, mais le droit à ne pas être inquiétés, criminalisés et marginalisés parce que leur trajectoire de vie n’est pas rectiligne.

Qu’est-ce que la prostitution au fond ? C’est un couple qui se fait et se défait autour d’un contrat énoncé (fournir un service sexuel). Grisélidis Réal, une femme politique, prostituée, écrivaine et artiste disait : « Dans la prostitution, je vends mon temps et ma technique, mais je ne vends pas mon corps » La prostitution est bien un travail sexuel et affectif où l’on dispense des prestations particulières au même titre que les avocats, les psychologues, les ostéopathes, ou toutes les professions libérales. Il ne s’agit pas de vendre son corps, ou une partie de son corps car lorsqu’on a fini sa prestation, on a toujours sa bouche ou son vagin.

Faut-il légaliser ou prohiber ? Il me faut répondre à cette question. Je rappelle tout d’abord le préalable à nos réflexions. « Le consentement ». C’est ce qui fait qu’à tout moment on peut détacher la prostitution du viol. C’est un prérequis intellectuel qui nous évite de sombrer dans la passion des débats et qui évite d’entacher nos analyses par des clichés obsessionnels. Par démagogie, je pourrais vous présenter des femmes qui vous diront que la prostitution a été leur pire cauchemar, comme des femmes qui vous affirmeront qu’elles ne voudraient pas changer de métier pour tout l’or du monde. Je voudrais donc qu’on se détache des folles passions qui alimentent les débats pour s’arrêter un instant sur la question de l’exploitation de la prostitution, si souvent invoquée.

Comme le secteur du bâtiment, des ambassades, les ateliers clandestins et les sectes, le sexe tarifé a été la cible des mafias qui ont très vite compris que dans certains cas, le commerce des femmes était plus fructifiant que le commerce des voitures. Nous devons être féroces contre cette traite organisée d’êtres humains. À force de confondre tout le temps traite des êtres humains et prostitution, on déforce la cause des hommes et femmes brutalisés de force qui ont besoin de nous pour lutter contre cet esclavage et cet asservissement moderne. La prostitution, fondée sur le consentement des personnes, c’est tout autre chose. Ce n’est pas un travail plus dégradant que certains secteurs d’activité qui exploitent des femmes de manière honteuse. Si nous devions prendre le temps de classer et trier les travaux dégradant pour les travailleurs, ce ne sont pas les prostituées qui en auraient le monopole. Comme syndicaliste, j’ai eu l’occasion de tourner dans les différents secteurs professionnels et j’ai pu rencontrer les femmes engagées dans le secteur du nettoyage qui sont bien plus mal loties en matière d’exploitation. Ces femmes travaillent pour huit cents euros par mois, à nettoyer les bureaux du parlement européen avec un horaire coupé de cinq heures du matin à vingt-deux heures à une cadence journalière infernale, provoquant non seulement une souffrance au travail pour celles qui s’y collent, mais aussi pour leurs familles et leurs enfants qui ne voient plus leurs mères à cause des horaires nocturnes imposés par les grands de ce monde qui ne supportent pas de voir en journée une femme nettoyer leur bureau. Je veux bien faire avec vous le relevé des exploitations des hommes et des femmes engendrés par la société capitaliste et vous verrez que la liste est longue. Alors pourquoi incriminer uniquement le travail des prostituées ? Parce qu’il touche au sexe, et que le sexe est sacré. Parce qu’il touche à l’argent et qu’il n’y a rien de plus arrogant dans nos sociétés qu’une femme puisse être libre financièrement. Aux yeux des féministes, c’est l’argent qui dénature le coït et pas le nombre d’étalons qu’enfourche la belle. C’est bien l’initiative économique qui pose problème et qui fane l’image de la prostituée. Dans la prostitution, les femmes choisissent leur client, leur condition de travail, leur tarif, la prestation à délivrer et la possibilité d’arrêter à tout moment pour intégrer un autre secteur professionnel.

La prostitution, guerre larvée des enjeux féministes ?

Il est grand temps de déconstruire les visions caricaturées que nous emportons dans notre inconscient collectif en matière de prostitution. Oui, on peut être prostituée et libre – contestataire, rebelle et affranchie sexuellement. C’est aussi un appel désespéré pour que les femmes et les mouvements qui s’autoproclament féministes arrêtent de jeter l’opprobre et l’anathème sur la prostitution et les prostituées. Et cesse par la même occasion de condamner tous les types de sexualité différente. Je voudrais qu’on se rappelle le droit de disposer librement de son corps et les femmes prostituées ont droit à l’autodétermination de leur condition et choix de vie.

Et c’est à partir de ces constats que je me charge de bousculer les idées reçues en me défoulant sur les contes de fées qui propagent des images édulcorées des rapports humains. Aujourd’hui, les magazines féminins, la littérature, le cinéma, mais aussi une certaine idéologie pseudo-scientifique ont tendance à nous dépeindre une vision très caricaturée des hommes et des femmes. Nous serions si différents, hommes et femmes. Les femmes seraient figées autour d’un icone romantique incapable de faire l’amour sans sentiment, sans tendresse et sans implication affective. Les hommes que du contraire seraient capables de copuler par hygiénisme, car ils auraient des besoins sexuels irrépressibles. Comme si les hommes étaient porteurs d’un chromosome particulier leur permettant d’investir le sexe pour le sexe ! Et j’en appelle à congédier les princes charmants qui infantilisent les femmes adultes les empêchant de jouir de la liberté sexuelle, principe pourtant fondateur d’émancipation des hommes et des femmes.

Nous sommes toutes capables de détachement du corps et de l’esprit. Nous savons séparer le sexe de l’affectif comme les hommes. Mais pas toujours. Mais les hommes aussi confondent parfois le sexe et les sentiments. Les femmes sont aussi frustrées sexuellement. D’abord parce qu’une partie de nos contingents a oublié le fonctionnement de son corps, a oublié combien c’était bon de jouir, une partie de nos flottilles, à trop vouloir se concentrer sur son rôle de mère parfaite, a négligé sa libido pour se dévouer à la maternité en entamant le douloureux chemin du sacrifice à l’autre. Certaines pensent que, pour exister, il faut s’occuper des enfants, du ménage, des bobos de monsieur et des aînés qui peinent à vivre seuls. Chaque jour, nous perdons des femmes qui se détournent de leur orgasme, de la masturbation, de la copulation à deux ou à plusieurs. Nous les avons perdues en chemin, alors qu’elles étaient pourtant mieux armées que par le passé à contrôler davantage leur naissance, à jouir sans entrave.

Et au-delà de la réflexion sur l’absence de désir féminin, il y a aussi celles dont le désir n’est pas assouvi ou mal écouté. S’est-on penché sur les désirs non rencontrés des femmes ? A-t-on bien réfléchi à tous les clitoris congédiés de la planète dont la reconnaissance fait défaut dans l’imaginaire masculin ? Loin de destituer la prostitution, il faudrait donc la valoriser, la développer, afin qu’elle puisse aussi répondre aux désirs lubriques des femmes éconduites dans les foyers.

Mon propos a pour ambition de questionner la prostitution en demandant en quoi ces pratiques sexuelles, jugées non conformes, seraient à bannir, car contraires à la dignité humaine. En quoi faire l’amour, des câlins, des cajoleries ou du sexe contre de l’argent serait indigne de la personne humaine ? Cette condamnation des prostituées n’a-t-elle pas pour ambition de diviser les femmes en deux colonnes : celles qui sont honorables mères de famille et les dévergondées lubriques que représentent les travailleuses du sexe, les prolétaires de l’intimité. J’ai aussi tenté de rapprocher ces icones contradictoires pour les réconcilier. Mais au fond, si ces deux mondes se rencontrent, ne risquent-ils pas de se contaminer ? J’ai personnellement été contaminée par les prostituées en ce qu’elles incarnent la liberté sexuelle absolue dans la manière dont elles se moquent des conventions, du mariage et de l’ordre moral. Les prostituées sont libertaires et se jouent de l’autorité. Et de dresser le constat que rien ne les sépare en fait. Les honorables et les putains sont toutes deux réunies autour du même homme qu’elles soulagent les unes en silence, les autres officiellement en assumant leur descendance.

Il faut admettre que la prostitution fait du bien à ceux qui en jouissent. Il importe aussi de rappeler que la prostitution est cimentée autour d’une valeur essentielle : le consentement.

Il y a deux événements majeurs qui font apparaître le « progrès de la condition des femmes » :
– les femmes, dès les années 1970 sont libérées de leur destin biologique, grâce aux techniques de contrôle et de planification des naissances
– la reconnaissance de la notion de consentement. C’est l’étape fondatrice qui fait naitre la civilisation moderne et sortir les femmes du chaos. Le « oui je veux » délivré dans l’intimité d’une rencontre. Ce fameux « oui » est bien ce qui distingue le viol de la prostitution. Dans la prostitution tout est négocié, consenti (le prix, le contrat, la teneur du service, la durée, les modalités d’exécution,…). C’est bien évidemment tout le contraire dans le viol qui est le déni de la personne et de son consentement.

Enfin, l’incrimination de la prostitution, c’est le retour à la moralisation de la sexualité des femmes et l’arrogante liberté que les prostituées affichent. Ce qui choque, c’est certainement, cette liberté de faire, le choix posé (faire la pute, accepter tel ou tel client, tel ou tel jour,…). C’est bien là que le bât blesse. Le choix posé est remis en question par certaines féministes qui estiment que la prostituée ne possède pas le libre choix, le libre arbitre de décider. Selon certaines mouvements féministes, les prostituées ne seraient pas suffisamment lucides, incapables du libre choix et du discernement. Et les clients alors ? C’est encore pire. Ils sont condamnés sans retenue, calomniés comme des bêtes de vice parce qu’ils ont eu une relation diabolique. Ces hommes qui sont nos maris, nos compagnons, nos amants, nos pères, et nos fils sont emportés dans une vision austère et sécuritaire de la sexualité qui leur renvoie des propos accusateurs sur leur choix de vie.

Pour conclure …

Il faut rappeler pourtant que liberté sexuelle héritage des années 1970 est le trésor laissé aux femmes par le mouvement de libération des femmes. Le fait de jouir sans entrave, a réaffirmé le détachement qui existait entre le sexe et les sentiments. Cet héritage nous a permis de grandir sexuellement, de découvrir le chemin des plaisirs et de la jouissance sexuelle. J’ai le sentiment, comme d’autres, que cet héritage s’effrite au profit d’une sexualité moralisée autour des maladies sexuellement transmissibles, de la violence sexuelle que l’on nous brandit en parlant de prostitution, et à l’éclosion de la pornographie qui serait si nuisible pour notre devenir. Et on en arrive à dresser un portrait au vitriol des hommes comme uniques responsables de toutes les injustices féminines. Et on en vient à enfermer un homme parce qu’il s’est fait sucé dans une voiture pour trente euros ; et on prône la fermeture des piscines publiques certains jours pour les hommes, car nous devons préserver les femmes de leurs regards concupiscents et lubriques. Ce féminisme est insultant pour les hommes : il convient de le dynamiter au plus vite.

Mon livre est un plaidoyer pour la liberté sexuelle et la prostitution, qui nous renvoient sans cesse à la question du comment « vivre ensemble». C’est aussi rendre compte de l’ampleur du tabou qui pèse sur la liberté sexuelle et remarquer que nos sociétés opèrent plutôt un retour en arrière, une certaine prudence sur le sexe qui invite à la pudibonderie et à la censure. La prostitution nous concerne tous, car elle rappelle tous les jours comment elle console les bobos de la vie, comment elle apaise les tensions de l’existence. Nous sommes dès lors toutes et tous des acheteurs potentiels de services sexuels, de cajoleries et de plaisirs divers.

Ma démarche est de restaurer la parole des prostituées, car tous les discours ambiants font d’elles des objets sans vie, des corps sans cerveau, des bouches sans cœur et des organes sans intelligence. Il se veut un brillant hommage à toutes ces frondeuses, ces damnées de la terre, ces caractérielles de la condition humaine, ces scandaleuses qui se sont emballées pour faire l’amour à l’humanité contre quelques billets chiffonnés.

Qu’elles en soient remerciées !

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Informations complémentaires

Année

2012

Auteurs / Invités

Catherine François

Thématiques

Droits des femmes, Liberté sexuelle, Prostitution, Sexualité