Science et foi. Problème périmé ou problème éternel

Paul ROBIN

 

UGS : 2009019 Catégorie : Étiquette :

Description

Les trois solutions

Voici quelques années, le philosophe Georges Gusdorf publiait un petit livre intitulé Science et foi au milieu du XXe siècle.

Assurément, ce n’est pas d’aujourd’hui, il s’en faut de loin, que les rapports entre science et foi soulèvent un problème – souvent traité, voire simplement énoncé, en termes désuets et superficiels, par les incroyants et les croyants. Certains, il est vrai, prétendent qu’à le soulever encore on donne le spectacle d’une véritable sclérose mentale ou d’un goût morbide pour une idée fixe de très arrière-garde.

Cela étant, il est heureux qu’un philosophe comme Georges Gusdorf témoigne qu’il n’en est rien : les rapports entre Science et Foi, font encore problème…

En première et rapide analyse, on peut distinguer trois tentatives de lui apporter une solution.

La première, on la dirait volontiers de sagesse, puisqu’elle consiste à affirmer : la science et la foi peuvent fort bien vivre côte à côte, dans un climat de « coexistence pacifique ». Sans doute concède-t-on qu’il en va de leur entente comme de celle de ces ménages fatigués qui durent, mais à la condition expresse de renoncer pour toujours aux intimités du passé. Chacun vaque à ses occupations, chacun a ses soucis, sa philosophie, sa vie ; on n’échange plus rien sinon des banalités, des paroles sans portée… Solution commune aujourd’hui, et qui peut être dictée par de bons sentiments pacifistes ; mais dont il n’est nullement exclu qu’elle atteste, plus vraisemblablement même, quelque crainte de toucher au centre épineux et tabou du problème. Solution de sagesse, c’est à voir ; solution de facilité, c’est plus probable. Et ce n’est pas parce nombre de croyants et d’incroyants l’adoptent de commun et tacite accord qu’elle offre toute garantie d’honnêteté intellectuelle.

Un certain nombre de croyants, pourtant –, et nous touchons ici à la seconde des solutions – s’accommodent mal de cette séparation consentie de corps et de biens. La nostalgie de l’unité les travaille et ils se persuadent que la science, bien comprise doit confirmer leur foi ; il n’est pas possible, pensent-ils – et de leur point de vue, comment auraient-ils tort ? – que, venant de Dieu, l’intelligence du monde contredise les vérités religieuses dont, depuis leur plus tendre enfance, ils ont été littéralement imbibés. Science et foi ne se sont séparées qu’à la suite d’un fâcheux malentendu, tenant d’une part à la sénilité de l’Église et, d’autre part, à l’exubérance juvénile de la science. La foi rajeunissante et la science mûrissante doivent se retrouver de plain-pied et en plein accord. Comme on l’a déjà vu dans la revue La Pensée et les Hommes, c’est là, par exemple, ce que veulent et recherchent Teilhard et ses disciples.

Parmi les incroyants – et c’est la troisième solution – les radicaux ne se contentent pas, eux non plus, d’une simple séparation de corps et de biens : mais loin d’espérer de nouveaux rapprochements, c’est d’un divorce total et définitif qu’il doit s’agir ; science et foi sont à leurs yeux absolument incompatibles, irréconciliables ennemies, polarité diamétralement opposée de l’esprit et du comportement humains. Il faut donc jouer franc jeu, admettre les évidences, les souligner même ; le désaccord n’est ni fortuit, ni moins encore éphémère ; il porte sur l’essentiel, il est sans remède.

Bien entendu, toutes les nuances existent, entre l’une et l’autre de ces trois attitudes fondamentales ; lesquelles, néanmoins peuvent valablement servir de repères.

Les savants interrogés

Pour éclairer les rapports entre science et foi, il est de tradition, dans certains milieux, de s’adresser à des savants et de les interroger. On suppose qu’étant des praticiens de la science, ils doivent posséder les compétences toutes particulières sur le problème soulevé ; on ne doute pas que leur sentiment fera poids.

Or, que nous apprennent les opinions ainsi recueillies ? Rien d’autre que ceci : c’est qu’il y a des savants croyants pour qui science et foi sont compatibles et des savants non croyants qui pensent tout le contraire. Ce qui est d’un fort médiocre intérêt et d’un enseignement nul. En fait, si l’opinion d’un géologue ou d’un biologiste fait autorité en géologie ou en biologie, on se demande en vain en quoi leurs connaissances les habilitent à se prononcer sur un problème philosophique, qui n’est, de toute évidence, du ressort ni de la géologie, ni de la biologie.

Les enquêtes menées auprès des savants procèdent peut-être d’un certain souci d’être sérieux ; plus souvent encore, elles témoignent de l’intention non avouée de faire bénéficier l’opinion qu’on veut défendre – la compatibilité ou l’incompatibilité entre science et foi – du degré de certitude qui est celui de la science positive, et que l’on veut, par un prolongement hélas injustifié, être celui de l’opinion philosophique, politique ou sociale de l’homme de science.

En 1928, « Le Figaro procédait à une vaste enquête ; il interrogeait les membres de l’Académie des Sciences sur les rapports du sentiment religieux et de la science. Enquête consternante ; au départ Le Figaro ayant pris soin de n’interroger que des spécialistes croyants ou sympathisants à la foi ; à l’arrivée, aucun des savants interrogés ne semblait avoir compris l’exacte portée de la question posée. Aucun n’aperçoit qu’il s’agit d’un problème philosophique ; tous ou presque tous se bornent à faire état de leur petite expérience personnelle. Quelle expérience ? Tout simplement celle-ci : ils sont croyants d’une part, et de l’autre, praticiens de telle ou telle discipline ; cette bivalence qui ne les dérange pas, puisqu’ils n’y réfléchissent jamais, prouve à leurs yeux qu’aucune espèce d’antagonisme n’oppose science et foi. Et de citer à titre probatoire, les noms de Newton, de Faraday, de Biot, de Kelvin ou d’Ampère qui tous, éminents chercheurs, étaient d’éminents dévots.

Le sommet de la candeur est atteint par un certain M. Séjourné, membre de la respectable Académie et ingénieur des Ponts et Chaussées : « La science est-elle opposée au sentiment religieux ? », se demande donc notre ingénieur. « C’est seulement de la science des constructions que je me crois autorisé à parler… Entre science des constructions et religion, il n’y a aucune antinomie, on peut très exactement tracer une épure de stabilité en croyant ou sans croire en Dieu… ».

À vrai dire, on s’en doutait ; comme on se doutait aussi qu’en tant qu’ingénieur des Ponts et Chaussées, M. Séjourné n’avait rien à dire.

Un physicien aussi illustre que Max Planck ne va pas au-delà des banalités de patronage : « L’histoire de tous les pays et de toutes les époques » écrit-il « enseigne que c’est la foi naïve et ferme insufflée par le religion à ses croyants qui stimule le plus vigoureusement les énergies créatrices, que ce soit dans le domaine de l’art, de la politique ou de la science ». Ce qui suffit à montrer qu’abandonnant ses logarithmes et ses intégrales, Max Planck perd d’un seul coup tous ses moyens intellectuels. On n’en finirait pas de relever des sottises du même genre chez nombre de savants.

Cependant, soyons justes ; du côté des savants non croyants, les jugements sommaires ne manquent pas ; le scientisme de M. Homais est loin d’avoir disparu ; il continue à attester chez ses partisans une incapacité à peu près totale de poser en termes valables tout problème d’ordre philosophique – et par exemple celui du rapport de la science et de la foi.

En définitive, ce n’est pas le chercheur scientifique, pris en tant que tel, qui nous éclairera sur la question.

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Informations complémentaires

Année

2009

Auteurs / Invités

Paul Robin

Thématiques

Foi, Questions et options philosophiques, politiques, idéologiques ou religieuses, Sciences, Vivre ensemble