Saint Georges : du martyr victime innocente au guerrier héros triomphant

Charles Henneghien

 

UGS : 2014011 Catégorie : Étiquette :

Description

La figure de Saint Georges n’est pas seulement liée aux traditions de la salle de tours et de la fête du Voudon. Elle symbolise la lutte contre le mal dans une époque et et dans des livres très divers. 

En 2015, Mons sera « capitale européenne de la culture ».

À cette occasion, au printemps 2015, un nouveau musée ouvrira ses portes à deux pas de la grand-place, dédié à la ducasse de Mons et à son célèbre combat de saint Georges et du Dragon, reconnus comme chef d’œuvre du patrimoine culturel mondial par l’UNESCO.

Avec pour sous-titre « enquête sur le succès d’un mythe », un livre qui vient de paraître aux Éditions Mémogrames va délibérément bien au-delà de cet événement local. L’intention est de s’interroger sur l’universalité de ce mythe qui, à l’origine du moins, symbolise la lutte du bien contre le mal.

Journaliste et photographe, l’auteur a accumulé depuis des années, recherches historiques, anecdotes, iconographies, reportages, explorant l’expansion de son culte un peu partout dans le monde.

Saint Georges est un des saints les plus populaires du christianisme. La toponymie en rend compte : des centaines de villes et villages intègrent son nom. Des milliers d’églises et de basiliques lui sont défiées. Des restaurants, des hôtels, des vignobles et des grands crus exploitent son patronyme.

Toutefois, le personnage est plus complexe qu’on pourrait croire. Il ne se limite pas à l’imagerie classique omniprésente chez nous du chevalier en armure clouant au sol un dragon. Durant le Haut Moyen Âge, avant l’an mil, les historiens ont beaucoup de mal à repérer en Occident, quelques rares indices de sa présence. Jusque-là presque inconnu, son culte ne s’est développé en Occident qu’à partir des XIe et XIIe siècles, dans le sillage des retours de croisades.

Né en Orient, dès le IVe siècle, il était un des saints les plus vénérés dans le monde byzantin, mais, à cette époque, il n’était pas question de combat contre un dragon. Légionnaire romain, il est réputé avoir été martyrisé en Cappadoce au IIIe siècle. Il appartient à ces premières générations de martyrs dont le sacrifice est supposé légitimer le triomphe du christianisme. L’argument est cependant discutable, car lorsqu’il se convertit, il s’en va affirmer sa foi en dans les temples « briser les idoles ». Il abat les statues de leur piédestal et les piétine au sol. Un tel vandalisme dans un lieu de culte est évidemment un flagrant délit pour lequel il est arrêté, jugé, condamné. Il n’est pas certain qu’on doive trouver admirable ce genre de provocation suicidaire.

Quoi qu’il en soit, le fait est que son culte est fondé sur la notion de victime. Et, à ce point de vue, il est un champion toutes catégories. Il bat les records. Son martyre dure sept ans. Il meurt et ressuscite miraculeusement à trois reprises. Il subit le supplice de la roue. Il est plongé dans une cuve de plomb fondu. Il est scié en deux dans le sens de la longueur. Il est broyé, déchiqueté par des griffes de fer et il ne suffit pas qu’on lui déchire ainsi les chaires, on saupoudre ses plaies de sel. Il y a, dans ses hagiographies, un raffinement incroyable dans les récits de mutilations et de tortures, un luxe de détails véritablement sadiques que l’iconographie orientale illustre abondamment.

Cette accumulation de souffrances et d’horreurs luis vaut, dans le monde orthodoxe, le surnom de mégalomartyr, « mégalo » n’étant, ici, en rien ironique. C’est au contraire un véritable titre honorifique qui lui est attribué.

Que pensent les historiens de ces hagiographies extravagantes, défiant le bon sens élémentaire ? Ils constatent que ces textes ont toutes les caractéristiques de récits légendaires. Ils ne trouvent aucun indice probant d’une réalité historique. Saint Georges a-t-il réellement existé ?

On ne peut certes exclure qu’ait vécu, au IIIe siècle, un légionnaire romain converti au christianisme et martyrisé pour sa foi, mais le fait est que le Vatican lui-même a des doutes. En 1960, sous Jean XXIII, Saint Georges a disparu du calendrier liturgique. Il fut réintégré dix ans plus tard. Sa fête a été maintenue, mais elle ne figure plus dans la liste des fêtes obligatoires. Elle est devenue facultative. En fait, il est possible que Saint bat les records. Son martyr dure sept ans. Il meurt et ressuscite miraculeusement à trois reprises. Il subit le supplice de la roue. Il est plongé dans une cuve de plomb fondu. Il est scié en deux dans le sens de la longueur. Il est broyé, déchiqueté par des griffes de fer et il ne suffit pas qu’on lui déchire ainsi les chairs, on saupoudre ses plaies de sel. Il y a, dans ses hagiographies, un raffinement incroyable dans les récits de mutilations et de tortures, un luxe de détails véritablement sadiques que l’iconographie orientale illustre abondamment.

Cette accumulation de souffrances et d’horreurs lui vaut, dans le monde orthodoxe, le surnom de mégalomartyr, un mégalo n’étant ici en rien ironique. C’est au contraire, un véritable titre honorifique qui lui est attribué.

Que pensent les historiens de ces hagiographies extravagantes, défiant le bon sens élémentaire ? Ils constatent que ces textes ont toutes les caractéristiques de récits légendaires. Ils ne trouvent aucun indice probant d’une réalité historique. Saint Georges a-t-il réellement existé ? On ne peut, certes, exclure qu’ait vécu, au IIIe siècle, un légionnaire romain converti au christianisme et martyrisé pour sa foi, mais le fait est que le Vatican lui-même a des doutes. Il fut réintégré dix ans plus tard.

Sa fête a été maintenue, mais elle ne figure plus dans la liste de fêtes obligatoires. En fait, il est possible que saint Georges n’ait jamais existé. Le personnage est peut-être aussi légendaire que son dragon ! Mais c’est là une opinion qu’il vaut mieux garder pour soi lorsqu’on voyage en Grèce et en Orient où saint Georges conserve une popularité extraordinaire qu’on mesure facilement dans les détails de la vie quotidienne.

Quant à la légende d’un combat contre un dragon, elle n’émerge que tardivement dans l’histoire. Elle n’apparaît dans les textes qu’en 1270 lors de la parution de La Légende dorée, un recueil de récits sur la vie des saints, rédigé en latin par Jacques de Voragine, un dominicain italien.

Toutefois, nous connaissons au moins deux représentations gravées du combat antérieures à cette publication. Il est donc probable que Voragine n’ait fait que mettre en forme et fixer à jamais une légende jusque-là transmise par tradition orale.

Quoi qu’il en soit, il est certain que La Légende dorée fut à l’origine de l’extraordinaire développement du culte, car ce texte fut, à l’époque, un véritable best-seller. Le manuscrit fut copié, traduit et diffusé dans toute l’Europe. Par la suite, l’invention de l’imprimerie va accroître encore sa diffusion.

L’essentiel dans tout cela, ce qui est important, ce qu’il faut retenir, c’est que, dès que le dragon entre en scène, la dynamique du combat transforme complètement le rôle du saint martyr. Il cesse d’être une victime. Il devient un héros, un guerrier triomphant, un porte-drapeau d’un christianisme militant.

Les église d’Orient ont intégré sans problème les deux aspects du personnage. Ramené de Grèce, un banal calendrier populaire contemporain diffusé à des milliers d’exemplaires est très révélateur : sur le schéma habituel des icones orthodoxes, le guerrier occupe le panneau central, entouré de petites scènes rappelant son passé de martyr.

En Occident, par contre, les scènes de martyre sont relativement rares. C’est l’image du héros vainqueur qui s’est imposée. Elle est bien ancrée dans notre imaginaire collectif. Les premières représentations imagées du combat contre le dragon furent les enluminures des livres d’heures, ces livres étaient un luxe réservé à une élite. Le peuple avait besoin d’autre chose. Les statues équestres, les retables et les fresques n’ont pas tardé à peupler les églises et les cathédrales avant d’envahir les palais et les salons de l’aristocratie. Dans tous les domaines des arts plastiques, pendant des siècles et jusqu’à nos jours, le thème du combat contre le dragon a été inlassablement traité par les artistes les plus prestigieux. On peut rêver d’un livre d’art où se succèderaient de page en page Raphaël, Memling, Van der Weyden, Van Eyck et bien d’autres. Saint Georges pourrait ainsi nous faire survoler l’histoire de l’art.

À leur arrivée en Orient, les Croisés ne pouvaient manquer d’être impressionnés par l’importance de son culte et par sa popularité. Soldat de métier, il était le protecteur des armées impériales. Lors des batailles rangées, ses icônes précédaient les troupes en marche. Les Templiers furent les premiers à l’adopter comme saint patron, mais il devint bientôt les symboles de l’idéal chevaleresque pour toute la noblesse et l’aristocratie. Détail significatif, alors que l’adoubement se faisait jusque-là « au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit », au XIIIe siècle, la formule devient « au nom de Dieu, de saint Michel et de saint Georges ». Promotion extraordinaire : le voilà seul humain entre Dieu et l’Archange !

Une autre illustration du rôle des croisades est le drapeau britannique qui dérive d’une croix rouge sur fond blanc qui est la Croix de Saint-Georges ramenée d’Orient par Richard Cœur de Lion. C’est pourquoi saint George (sans s) est le patron de l’Angleterre, où six rois se sont appelés Georges. Le dernier rejeton de la dynastie a quelque chance de devenir un jour Georges VII.

Ce survol de la diversité des expressions du culte de saint Georges à travers le monde est loin d’être exhaustif. De la Palestine au Brésil en passant par l’Éthiopie et l’Inde du sud, il réserve pourtant bien des surprises.

Son culte reste très vivace dans tout le monde hellénique, dans les Balkans et dans les pays slaves. Dans les pays arabes, il est vénéré par les chrétiens sous le nom de Mar Girgis, mais il est aussi respecté par les musulmans sous le nom d’Al Khodr. Il reste aussi présent dans de nombreuses fêtes religieuses et dans le folklore populaire d’un bout à l’autre de l’Europe.

Au pied du building des Nations unies à New York, une sculpture monumentale figure saint Georges « terrassant les missiles nucléaires ». C’est un don de l’URSS à l’ONU après les accords de désarmement entre Ronald Reagan et Mikhaïl Gorbatchev. Qu’au XXe siècle, saint Georges soit ainsi impliqué personnellement dans la géopolitique internationale est tout de même extraordinaire.

Et de nos jours, il retrouve une actualité – malheureusement moins pacifiste – en devenant un symbole identitaire pour les communautés chrétiennes dans les Balkans et au Moyen-Orient. C’est un saint protecteur redoutable. L’arme au poing, il peut prendre la tête des milices d’autodéfense telles qu’on les a vues à l’œuvre en ex-Yougoslavie ou au Liban.

Dans les situations de conflit, ce que sa lance cloue au sol, plutôt qu’un dragon, c’est souvent l’ennemi à abattre.

Au fil des siècles, selon les circonstances, ce fut le païen, le barbare, l’indien sauvage, le Juif, le Sarrasin, le huguenot hérétique… ou le voisin d’en face s’il ne pense pas comme vous.

Une citation de Nietzsche en personne peut venir à l’appui de cette interprétation pessimiste : « Qui trop combat le dragon devient dragon lui-même. » Peut-on trouver meilleur témoin ? Il explicite ce constat dans un autre texte : « Quiconque lutte contre des monstres devrait prendre garde dans le combat à ne pas devenir monstre lui-même ».

Davantage qu’un personnage de culte, saint Georges représente d’abord la figure tutélaire de la lutte contre le mal. À ce titre, il émarge davantage de la réflexion morale que de la vie religieuse.

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Informations complémentaires

Année

2014

Auteurs / Invités

Charles Henneghien

Thématiques

Culture, Mons, Questions et options philosophiques, politiques, idéologiques ou religieuses, Religions