Sacralité de la langue

Raymond RENARD

 

UGS : 2019022 Catégorie : Étiquette :

Description

La langue est sans doute l’un des domaines qui touchent le plus à notre intimité. Il est donc normal, comme nous le fait remarquer Jean-Marie Klinkenberg, « que nous investissions autant dans notre langue […], que nous la chargions d’un poids symbolique considérable ». Pour beaucoup, la langue est de l’ordre du sacré ou, en tout cas, est considéré comme tel.

De là à la survalorisation, le pas peut-être vite franchi.

Rappelons-nous  l’époque  de  Rivarol,  où  le  français,  langue  des élites, franchissait allègrement les frontières. Henri Meschonnic, fort heureusement, a souligné qu’il fallait éviter de confondre langue et message, essence et histoire, que c’est à cette dernière qu’il faut attribuer la diffusion des idées de la Révolution et, qu’en tout état de cause, peu importe si la langue porte en elle des valeurs, l’essentiel est de vouloir les porter et les défendre. « Les langues ne sont pas de la nature. Elles ne sont que culture ». Tout ce qu’il faut leur demander, c’est de permettre à des esprits clairs de produire leur message clairement, dans leur langue, quelle qu’elle soit. Certes, la langue participe de la culture, dont on connaît la complexité et le caractère évolutif au cours de l’existence de chacun. Dans les Identités meurtrières, Amin Maalouf traite de la hiérarchie que les choix de chacun établissent entre les composantes. Mais, il insiste bien sur le fait que la langue occupe une place prépondérante

« presque toujours l’une des plus déterminantes. Au moins autant que la religion […]. Si les Israéliens forment aujourd’hui une nation, ce n’est pas seulement en raison du lien religieux […], c’est aussi parce qu’ils ont réussi à se doter, avec l’hébreu moderne, d’une véritable langue nationale […]. On n’aurait pas besoin de longues démonstrations pour constater qu’un homme peut vivre sans aucune religion, mais évidemment pas sans aucune langue. Une autre observation, tout aussi évidente, mais qui mérite d’être rappelée dès que l’on compare ces deux éléments majeurs de l’identité : la religion a vocation à être exclusive, la langue pas […] »

Maalouf justifie plus loin son rapprochement :

« À partir de cette comparaison lapidaire entre religion et langue, je ne cherche pas à établir une primauté, ni une préférence. Je voudrais seulement attirer l’attention sur le fait que cette langue a cette merveilleuse particularité d’être à la fois facteur d’identité et instrument de communication [souligné par moi]. Pour cela, et contrairement au souhait que je formulais s’agissant de la religion, séparer le linguistique de l’identitaire ne me paraît ni envisageable, ni bénéfique. La langue a vocation à demeurer le pivot de l’identité culturelle, et la diversité linguistique le pivot de toute diversité. »

La linguistique, pivot de toute diversité.

Ce que semble avoir bien compris la République française lorsqu’au début de ce siècle, constatant l’infiltration du français dans un grand nombre de cultures – fait significatif, la langue de Molière est répandue sur les cinq continents – le responsable de sa politique linguistique, Xavier North, alors délégué général à la langue française et aux langues de France, invitait à « dépasser l’opposition entre le centre et la périphérie, non seulement parce que le centre partage avec la périphérie le dénominateur commun de la pluralité, mais parce que la déterritorialisation des usages linguistiques rend obsolète la notion même de centre ».

En d’autres termes, la politique officielle des langues devenait une « politique de relation entre les langues » avec, pour le français, une fonction médiatrice au sein d’un plurilinguisme respectueux de toutes les cultures.

Nous avons eu l’occasion de montrer que cette attitude s’insérait parfaitement dans ce qui nous apparut, au début de ce siècle, comme une révolution véritablement paradigmatique de la linguistique : le passage d’une logique de l’unité à celle de la diversité.

Ainsi, l’UNESCO parvenait, en 2003, à faire signer à la presque unanimité de tous les États (deux votes contre : États-Unis et Israël, et quelques abstentions) la « Convention sur la protection et la promotion de la diversité et des expressions culturelles ».

De son côté, l’Union européenne, qui avait jusque-là considéré la question des langues comme un tabou qu’elle abandonnait au Conseil de l’Europe, se ralliait par un document fort au plurilinguisme et confiait la responsabilité de son application à un membre de sa commission.

Enfin, à l’issue d’un important symposium de quelques six cents enseignants de français dans les États « francophones » subsahariens, tenu à Libreville en 2003, parallèlement à une réunion de la Conférence des  ministres  de  l’Éducation  de  la francophonie (CONFEMEN), les deux assemblées recommandaient la prime éducation en langue du milieu, dans un système bilingue ou trilingue.

Poussant plus avant la relation faite par Amin Maalouf entre langue et religion, constatons que le plurilinguisme bien ordonné pourrait apparaître comme un mouvement, un processus de laïcisation des différentes identités par l’altérité. Comprendre l’autre en pénétrant sa langue… Pour mieux comprendre le monde.

Certes, il ne faut pas négliger le monde l’imaginaire.

En matière de jugement sur les langues, la subjectivité pèse d’un poids considérable. Et à l’évidence poids très important lorsqu’il s’agit de langues de grande diffusion, comme le sont, entre autres, le français et l’arabe. Ces langues, dans l’imaginaire de certains peuples et à certaines époques, avec les fluctuations inhérentes à l’évolution socio-géo-culturelle, sont censées porter des valeurs particulières, ce qui peut conférer un certain prestige susceptible de favoriser leur expansion et aussi, comme support inconscient parfois, la diffusion de ces valeurs. Elles deviennent alors, pour certains, une véritable langue d’appartenance à laquelle ces peuples voudraient s’identifier.

C’est ainsi que le français est demeuré la langue portant les valeurs émancipatrices exprimées par les auteurs du siècle de l’Encyclopédie : liberté, égalité, tolérance, justice, respect des droits de la personne, démocratie, sens du bien général, de la chose publique. Si bien qu’aujourd’hui, ces valeurs peuvent être portées par toutes les langues.

Si nous venons de souligner la manière dont le français a échappé à une conception essentialiste de la langue, force est de constater qu’il n’est pas de même pour l’arabe dont le rayonnement international est comparable.

La raison en est qu’après avoir véhiculé une culture réputée comme l’une des plus riches à l’époque (du VIIe au XIIIe siècle), et avoir fait de l’islam une puissance économique et surtout culturelle dominante –, il était devenu la langue des intellectuels dans un espace immense qui englobait la Perse, l’Arabie, le Levant, la Méditerranée africaine et l’Ibérie –, l’arabe a fini par basculer dans une longue décadence médiévale.

Pourtant, comme le souligne Arkoun, la pensée arabe « a eu, avec le Coran, un départ fulgurant. Le livre a ouvert des horizons si vastes, introduit des thèmes si denses, utilisé des moyens d’expression si exceptionnels qu’aujourd’hui encore il offre aux penseurs et aux chercheurs scientifiques d’inépuisables sujets à exploiter ».

D’autre part, on trouve d’innombrables ouvrages liés au substrat culturel des penseurs et des savants de l’Antiquité, indienne, latine et surtout grecque, qu’il fallut commenter, interpréter, revisiter, trans- mettre…, après les avoir traduits, en arabe d’abord, jusqu’au IXe siècle.

Les IXe et Xe siècles furent ceux des traductions, souvent faites par des chrétiens à la demande de mécènes musulmans. Dans les bibliothèques richissimes où s’accumulaient des ouvrages venus de partout (de Bagdad, notamment), on traduisait en tous sens : du grec  au latin ou à l’arabe, de l’hébreu à l’arabe ou au latin, du syriaque ou de l’arabe vers le latin…

Citons Roshdi Rashed :

« À partir du IXe  siècle, la science avait l’arabe pour langue, et celle-ci a pris, à son tour, une dimension universelle : ce n’est plus la langue d’un peuple, mais celle de plusieurs ; ce n’est plus la langue d’une culture, mais celle de tous les savoirs. Ainsi s’ouvrent des voies qui n’existaient point, et qui rendent aisée la communication immédiate entre les centres scientifiques dispersés de l’Asie centrale à l’Andalousie, et les échanges entre les savants. »

Pour la seule Andalousie, qu’il suffise de citer les noms du philosophe médecin Avicenne (XIe siècle), du rationaliste Averroès (XIIe siècle), qui introduiront l’aristotélisme dans le monde chrétien, ou encore celui de l’historien Ibn Khaldoun (XIVe siècle), pour ne pas parler de tous ces savants qui relèvent de l’histoire des sciences et qui furent d’extraordinaires passeurs de ces disciplines, d’authentiques vecteurs de savoirs, dans tous les secteurs : médecine (et notamment l’indienne), mathématiques (invention du zéro), logique, linguistique, histoire, géographie, astronomie, cartographie, zoologie, agriculture, pharmacologie, physique, chimie, gestion publique (n’avaient-ils pas adopté les principes administratifs perses ?)…

L’état des connaissances et de la pensée arabe à la grande époque était considérable. Cela couvrait le champ de la littérature, de la science (déjà expérimentale), de la théologie et de la philosophie… Avec, dans ces derniers domaines, la mise en valeur de concepts tels que la justice universelle, la recherche permanente d’une sagesse pratique, sur le chemin de l’Un…

Tous ces faits sont éclairants, surtout lorsqu’on les situe dans cette période de sept siècles qui correspondent à la dernière partie de notre Moyen Âge. Ils donnent une idée du niveau de tolérance et d’interpénétration des communautés en présence.

Donnée significative, pour le monde arabe : à côté d’une philosophie de tendance mystique, la science marquera une grande indépendance vis- à-vis de la religion, sans comparaison avec sa sujétion plus que millénaire dans la chrétienté (Galilée, condamné à l’abjuration en 1633, réhabilité en 1992).

On a beau se dire que « la théologie d’un Thomas d’Aquin eût été inconcevable sans l’apport des Arabes », que leur héritage permit à l’Europe une sortie du Moyen Âge par une contribution substantielle à l’efflorescence de la Renaissance, l’effondrement de la brillante civilisation arabo-musulmane, si proche de nous, dans l’espace, dans le temps et dans notre mémoire culturelle, ne peut aujourd’hui que nous laisser stupéfaits.

En réalité nous avons assisté, au cours des dernières décennies du XXe siècle, à la toute-prégnance du fait coranique.

Un mouvement d’islamisation a débouché sur la sacralisation de la langue écrite, au détriment de sa fonction communicative et de son rôle transculturel. Au point qu’aujourd’hui, l’arabe écrit est considéré par la masse des musulmans – y compris par un milliard d’entre eux, qui ne le parlent pas – comme un langage sacré, exprimant la révélation divine. Il n’est pas déraisonnable d’établir une analogie avec la situation du latin dans la religion chrétienne avant Vatican II.

Manifestement, le fondamentalisme religieux est le facteur fondamental de l’essentialisme de la langue et, dans le cas de l’arabe, tend à l’instrumentalisation des peuples, dans un sens de nationalisme exacerbé et d’intolérance.

Dans un monde de plus en plus ouvert aux échanges, les différentes communautés doivent apprendre à se connaitre en vue de vivre sereinement ensemble dans le respect de leur propre culture.

Cela suppose la prise de conscience par chacun de la nécessité de règles de convivialité dont la plus essentielle est la tolérance réciproque à l’égard des conceptions religieuses, sacrées pour chacun.

Ceci implique évidemment une distanciation d’avec ses propres sentiments intimes dès lors qu’il s’agit des questions profanes que pose la citoyenneté, c’est-à-dire la vie commune…

C’est par l’éducation la plus prononcée et la plus répandue, qui ne peut exclure des disciplines telles que la linguistique, la psychologie, la sociologie, l’ethnologie, l’anthropologie, que se fortifiera cette nécessité d’exclure les questions les plus intimes – le sacré du for intérieur (qui suis- je ? où vais-je ? …) – du domaine de l’organisation de la vie quotidienne profane.

Informations complémentaires

Auteurs / Invités

Raymond Renard

Thématiques

Arabe, Comprendre aujourd’hui au travers des miroirs culturels, Diversité culturelle, Français, Identités culturelles, Langues, Nationalisme, Questions et options philosophiques, politiques, idéologiques ou religieuses

Année

2019