Rousseau n’avait pas tort…

Michèle MIGNON

 

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Description

– réflexion sur les fondements de la morale –

Le monde d’aujourd’hui est difficile à vivre pour un grand nombre d’entre nous : « il n’y a plus de règles, plus de morale » entend-on souvent. Mais qu’est-ce que la morale ? A-t-elle des fondements ? Autrement dit, une base, un élément essentiel sur lequel s’appuie tout le reste.

La morale diffère de l’éthique. La première demande soumission aux règles établies, la deuxième est une manière de vivre qui a le souci de l’autonomie de la personne.

On me souffle : parle du Bien et du Mal. Non, rien à voir avec des fondements ! C’est un couple de concepts, d’idées antagonistes, juste du binaire trop simpliste et qui divise ! Le bien et le mal c’est arbitraire ! Certes les enfants ont besoin de catégories binaires pour commencer à penser, mais quand on est adulte rester à la pensée binaire est un fléau et, lorsqu’il faut entrer dans la nuance lors de cas complexes, cette morale a prouvé ses faiblesses.

Dans la nature originelle, cette notion Bien/Mal n’existe pas. Le lion attaque l’antilope pour manger, s’il a faim. Ce n’est ni mal ni bien, c’est une simple nécessité. S’il n’a pas faim, il peut boire à côté d’elle sans la toucher. Dans la nature animale, seule la nécessité fait loi.

Pas sûr que seule cette nécessité provoque l’agression chez nous bien que nous sommes aussi des animaux, enfin des primates, des hominidés !

Incontestablement, dans de nombreuses espèces animales, la sélection naturelle a favorisé les comportements sociaux de coopération, d’entraide et de protection.

Et comme beaucoup d’espèces, nous sommes des animaux sociaux. Wikipédia en définit la caractéristique : « Un animal social est un être vivant qui interagit beaucoup avec les autres membres de son espèce, et dont la vie et la reproduction dépendent fortement de la cohésion globale et de la propagation du groupe. »

Exact ! dès la naissance, nous avons besoin des autres, dès la naissance les interactions nous sont nécessaires pour exister.

Un bébé seul, cela n’existe pas ! IL est toujours en lien avec un grand, un adulte, un plus fort que lui, lui qui est tellement fragile et dépendant à la naissance, et pendant plusieurs années du fait de son immaturité psychologique.

L’enfant naît dans la dépendance de l’adulte dont il est appelé un jour à prendre la place.

Nous sommes donc des animaux sociaux ! L’humain est à la fois individu et membre de la société. Cette individualité n’est nullement en opposition avec la socialité, mais un processus de sociabilisation est nécessaire. Cette capacité de savoir vivre en société se construit et s’inscrit dans la durée. Elle commence pendant l’enfance, essentiellement assurée par la famille, les groupes de pairs, l’école. Elle permet le développement des compétences sociales et favorise l’intégration au sein de la société et la création de liens sociaux.

Le développement moral est donc fortement influencé par des facteurs interpersonnels, tels que la famille, les pairs et la culture. Toutefois il ne faut surtout pas oublier que des facteurs intrapersonnels ont également un impact, tels que les changements cognitifs, les émotions ainsi que les aménagements vitaux que sont l’intégration de la violence fondamentale et de la sécurité de base.

La violence fondamentale, pulsion ni bonne ni mauvaise en soi est énergie de survie, nécessité vitale qui apparaît dès les premiers instants de la vie. Sans cette violence, nous n’existons pas. Elle est là dès notre naissance pour nous préserver.

À l’âge adulte, c’est la légitime défense psychique à caractère vital qui s’impose quand le sujet n’a pas le choix, s’il veut s’en sortir, car le dilemme est Lui ou Moi, Eux ou Moi. Il se posera à chaque fois à l’occasion de conflits sociaux, de guerres, de révolutions, tant pour l’individu que pour le groupe.

C’est notamment de la qualité de l’intégration de la violence fondamentale dans le courant libidinal que dépend l’organisation psychique du sujet. Cette intégration n’est jamais totale ni définitive.

Et il nous faut distinguer fermement la violence fondamentale de l’agressivité, qui elle, est une défense lorsque la personne n’est pas ou n’a pas le sentiment d’être respectée comme des violences (au pluriel,) c’est-à-dire d’actes contre elle-même ou contre les autres.

Si l’on revient au bébé, à sa naissance, à sa première année de vie, force est de constater de par son existence de par sa présence et de ses exigences de survie l’enfant fait violence aux parents. La vie de l’un, l’enfant, se paie à prix fort par l’autre, le parent (les réveils nocturnes, les soins quotidiens répétitifs, la fatigue etc.), mais fort heureusement dans la plupart des situations, papa et maman sont tellement attendris et conscients de ce besoin de protection qu’un lien affectif fort s’établit.

Face à la violence fondamentale, il y a l’émergence d’un sentiment apaisant : la sécurité de base.

Elle se construit sur le bien-être vécu par ce lien sensible grâce à une relation affective privilégiée qu’est l’attachement. John Bolwby a identifié quatre styles d’attachement dont le plus important est l’attachement sécure comblant cinquante à septante pour cent de la population, les trois autres étant plus problématiques (l’attachement évitant/craintif – quinze à vingt-cinq pour cent –, l’attachement anxieux/fusionnel – dix à vingt pour cent –, l’attachement désorganisé/chaotique – cinq pour cent –).

C’est par le type d’attachement que tous les circuits se mettent en place petit à petit dès le début de la vie… On sait maintenant que le contact physique, la voix, le toucher, une bonne écoute des besoins de l’enfant et la présence d’un adulte référent vont permettre de construire des réseaux qui transmettent l’information du cerveau au reste de l’organisme, lui permettant aussi d’apprendre à gérer le stress et les émotions fortes…

Cette sécurité de base nécessaire au petit enfant met en évidence le rôle de l’environnement et les ressources qu’il propose au potentiel de départ du nourrisson.

La relation à l’adulte va donc reposer sur ces deux assises contradictoires : la violence fondamentale liée à la survie, et la sécurité de base liée à la vie avec les autres.

La manière dont le tout petit va intégrer les deux exigences -violence fondamentale et sécurité de base- va influencer son développement moral.

Au cours de la dernière décennie, une quantité impressionnante de travaux empiriques dont celles du professeur Jean Decrety, docteur en psychologie et neurosciences, spécialiste en neurosciences sociales étudiant le développement moral chez l’enfant ont permis de constater que le bébé (on est bébé de 0 à 2 ans) est doté dès la première année d’un mécanisme neuronal de discrimination percevant la tonalité affective vocale (cf. Mesures électroencéphalographiques, Cheng et coll., 2012) lui permettant de distinguer les interactions sociales positives des interactions sociales négatives et ont mis en évidence un comportement prosocial (souci de l’autre) centré sur le bien-être d’autrui et la coopération dans sa dimension de réciprocité.

Citons quelques exemples

  • Le bébé (entre six et neuf mois) va préférer une marionnette qui donne sa balle plutôt que celle qui prend la balle de quelqu’un d’autre. (2015)
  • Un peu plus tard, il sera surpris si une marionnette bienfaisante est punie et inversement. (2015)
  • À partir de quinze mois, il sera également interloqué devant les distributions inégales, par exemple si une personne reçoit plus de gâteau ou de lait qu’une autre. (2015)
  • À partir de dix-huit mois, ils regardent davantage et sont surpris par les distributions inégalement réparties, sauf si les bénéficiaires ont préalablement travaillé inégalement (Sloane et coll., 2012).

Des signes de bienveillance motivés par le souci de l’autre (empathie) ont été largement documentés chez les tout-petits ; certains âgés de six mois, et pour la plupart avant leur premier anniversaire offrent réconfort affectueux aux personnes de leur entourage leur paraissant triste.

Leur conclusion est que l’évolution a adapté le cerveau humain pour être sensible aux expressions émotionnelles des autres : cette sensibilité précoce des tout petits leur permet de détecter des vocalisations différentes engendrant chez eux émotions de bien-être ou d’appréhension, les conduisant à évaluer intuitivement certaines interactions sociales, ce bien avant l’apparition de la conscience de soi, du langage et de la théorie de l’esprit[1] (Kuhlmeier et coll., 2014) grâce notamment au biais de négativité[2], indispensable à leur survie.

Aujourd’hui donc ces recherches ont conduit la majorité des théoriciens, qu’ils soient biologistes, psychologues, économistes ou philosophes à identifier le sens moral comme le résultat de deux types de processus mentaux : des intuitions qui sont produites automatiquement et non consciemment à partir de systèmes de reconnaissance de situations déclenchant souvent des émotions.

Un raisonnement cognitif qui se développe par étapes successives.

Selon ces auteurs il y aurait des prédispositions morales universelles – équité et empathie – liée à l’évolution, qualités d’ailleurs observées dans d’autres espèces, y compris chez certains oiseaux (corbeaux) et rongeurs (rats).

Si vers 1 an, tous les enfants sont coopératifs et aiment aider les autres de manière non discriminative, au fil des années, l’environnement extérieur, le milieu familial et culturel vont cependant, aider au développement et à l’enrichissement de ces dispositions morales innées ou PAS.

En effet, la culture[3] façonne notre perception de ce qui est considéré comme normal et acceptable dans la société. Les normes culturelles influencent notre vision du monde, nos attitudes et nos comportements.

La psychologie interculturelle comparative par différentes études a d’une part démontrée que l’endroit où nous vivons conditionne la façon dont fonctionne notre cerveau et d’autre part l’ancrage profond de cette socialisation primaire dans le développement de notre personnalité. Et c’est déjà dans l’enfance que se posent les problèmes fondamentaux avec lesquels on fait sa vie, on construit du sens.

La culture agit comme un guide pour déterminer si certaines pratiques sont appropriées et acceptables.

Lorsque les parents vivent dans un milieu tolérant et sont des adultes sensibles aux valeurs d’équité, de justice promouvant l’empathie cognitive, c’est-à-dire la capacité à comprendre les états mentaux d’autrui, ils augmentent chez le tout petit l’amplitude de ce qu’on appelle désormais l’ébauche d’un sens moral.

Lorsque les parents sont enfermés dans un milieu plus contraignant où les normes sont davantage intransigeantes et dont ils ont peine à se distancier, l’évolution positive est fragilisée et le biais de négativité jouera son rôle poussant l’enfant à se soumettre aux lois du groupe, même si elles ne respectent pas le « principe d’humanité » nous enjoignant de ne pas former d’exigences inhumaines ou cruelles.

Entre ces deux positions, à quoi tient l’aiguillage dans une même culture ?

Incorporant peu ou prou les croyances de ceux qui le protègent et tutorisent ses développements, tout au long de sa croissance, l’enfant attribuera une valence positive ou négative à ses comportements en fonction de la réaction qu’il constate ou qu’il craint des adultes autour de lui. Deux moments dans sa croissance permettront peu ou prou une possible contestation : la fameuse crise du NON vers deux ans et évidemment la période de l’adolescence.

Nous sommes donc le produit de notre enfance, de l’éducation reçue de nos parents et de leur indépendance ou dépendance soit modérée soit excessive aux normes culturelles voire à une dictature profane ou religieuse et bien entendu je pense aux regards imbéciles et pernicieux sur les femmes. Malheureuses femmes afghanes !

Boris Cyrulnik nous le rappelle » un enfant ne peut grandir que là où la vie l’a mis au monde » et le monde c’est via ses parents d’abord la société et sa culture dans laquelle il vit.

Il ajoute l’apport interpellant des neurosciences : celles-ci ont démontré l’influence de la transmission épigénétique. L’ADN est et ne se modifie pas, mais son expression génétique change sous l’effet des pressions du milieu. Oui, nous dit-il, l’histoire des parents change la biologie des enfants ! Fort heureusement ces modifications sont réversibles si le contexte évolue.

Une société vivante est une société où l’altérité, la différence est acceptée. Face à des certitudes, prendre le doute comme tremplin ! Mais pour oser se différencier, il est nécessaire d’avoir acquis une sécurité de base, un droit à la parole même si elle est autre.

Lorsque l’on vit dans des pays en précarité sociale où vu ce contexte la sécurité de base dans le processus éducatif est fragilisée – les cinquante à septante pour cent de la population éprouvant un attachement sécure nécessaire pour développer une liberté intérieure tombent dans une fourchette de vingt à quarante pour cent, le risque de succomber à la confortable servitude est amplifié. La servitude engourdit la pensée. Penser par soi-même devient chimérique.

Alors la morale plongerait ses racines dans l’évolution ou autrement dit les fondements naturels de la morale s’observent très tôt au cours du développement ontogénétique[4], témoignant des pressions sélectives au cours de la phylogenèse[5] la question qui suit devient comment préserver cette capacité neuronale de base encore fragile et vulnérable.

De l’importance d’un environnement bienveillant stimulant le développement moral basé sur des valeurs privilégiant le souci de l’autre contre le préjudice, l’empathie émotionnelle et cognitive[6], le respect des différences.

Une éducation où l’altérité est reconnue et acceptée devient la clé pour permettre que ce comportement prosocial inné perdure et s’amplifie.

Même si la cohérence entre ses actes et ses dires ne fut pas au rendez-vous, Rousseau n’avait pas tort : l’humain est naturellement bon ou en tout cas naît comme tel et hélas, Oui, au nom de croyances, la société via des normes et l’éducation donnée peut le corrompre un peu, beaucoup voire à la folie quand on entend ce qui se passe dans certaines régions du monde.

 

 

[1] La théorie de l’esprit est l’aptitude permettant à un individu d’attribuer des états mentaux à autrui comme des croyances, des désirs, des intentions. Elle s’avère indispensable à la régulation des relations sociales.

[2] Phénomène qui fait que les individus sont davantage marqués par les expériences négatives que par les positives

[3] Culture : ensemble des traits distinctifs, spirituels et matériels, intellectuels et affectifs, qui caractérisent une société ou un groupe social.

[4] L’histoire d’un individu particulier.

[5] L’histoire évolutive de l’espèce à laquelle appartient cet individu.

[6] L’empathie émotionnelle désigne la capacité à ressentir les états affectifs d’autrui ; l’empathie cognitive, est la capacité à comprendre les états mentaux d’autrui, – cf. théorie de l’esprit.

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2026

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Thématiques

Culture, Éducation, Éthique, Jean-Jacques Rousseau, Laïcité, Morale, Neurosciences, Tolérance, Altérité, Autonomie, Empathie, Équité

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