Rom, Tsigane, Gitan,… Dépasser les mythes d’un peuple européen

Anne-Lise CYDZIK

 

UGS : 2013015 Catégorie : Étiquette :

Description

« Il est un peuple en Europe dont les frontières ne sont pas celles d’un territoire, ni d’un État-Nation.
Il est un peuple en Europe qui ne vit pas comme les autres.
Il est un peuple en Europe, réduit à une mythologie, la plupart du temps discriminante… négativement, mais aussi positivement.
On le dit tour à tour nomade, musicien virtuose, libre comme le vent. Mais il est également voleur de poule et sale. Il est aussi le mendiant, un enfant dans les bras, dans les rues de nos villes.
On les appelle Roms, Tsiganes, Gitans, Gens du voyage, etc.»

Au-delà des images, des stéréotypes bien ancrés dans la mémoire collective se cachent une réalité bien complexe. Prenons en exemple les diverses appellations.

Certaines de ces appellations sous-tendent un racisme primaire ; plus d’un parent a traité ses enfants de « romanichels », quand ils revenaient sales à la maison (cela vaut pour les appellations « bohémien » et « gitan »).

La formulation gens du voyage est quant à elle plus explicite. Elle concerne les personnes nomades, celles que nous croiserons dans des aires de stationnement, généralement peu, voire pas équipées pour les accueillir. Cette appellation peut concerner des Tsiganes… mais aussi bien d’autres personnes qui vivent en nomades (bateliers, saisonniers, forains…).

Ajoutons à cela que si certaines appellations sont exogènes dans une langue, elles seront endogènes dans une autre langue européenne. Si en France, le mot Rom peut être perçu de manière péjorative du fait de l’usage qu’en ont les élites politiques françaises, en Allemagne, le terme Zigeuner (Tsigane), renvoyant à une période sombre de l’histoire (le génocide par les nazis), peut être perçu comme une insulte.

La dénomination Rom a été adoptée par plusieurs institutions internationales, comme l’Onu par exemple, pour parler de ceux qui représente la plus grande minorité d’Europe. C’est aussi le nom qu’a choisi l’Union internationale romani, en 2000, pour se désigner. Parallèlement, c’est aussi l’appellation d’une partie des Tsiganes d’Europe, ceux originaires des pays des Balkans. Qui plus est, tous les Tsiganes ne se reconnaissent pas sous cette appellation. Et de brouiller les cartes…

Un brin d’histoire… qui reste d’actualité

L’une des raisons d’apprendre à mieux connaître le/les monde-s est bien entendu son histoire. Une histoire composée de discriminations, d’exclusion, d’esclavage (l’abolition de l’esclavage des Tsiganes en Roumanie date du milieu du XIXe siècle) et même d’un génocide, perpétré en même temps que le génocide juif sous le régime nazi, dont notre société contemporaine parle peu. Interdit au nomades raconte l’histoire des camps d’internement en France, d’un témoin encore vivant de cette histoire du XXe siècle. La discrimination et l’exclusion restent toujours d’actualité.

En 2011, des manifestations anti-roms s’organisent, soutenues par des groupes néo-nazis en Bulgarie ou en Slovaquie. Nicolas Sazkozy en 2010 a renvoyé en Roumanie et Bulgarie, dans la plus grande cacophonie et pêle-mêle, des milliers de personnes, identifiées comme Roms. À l’été 2011, à Bruxelles, nous nous souvenons de l’abandon général par les pouvoirs publics de familles roms, avec enfants sur la « place Gaucheret », livrés à la seule solidarité des riverains.

Aujourd’hui au sein de l’Union européenne existe une présomption de respect des Droits de l’Homme, à l’égard des États la constituant… une présomption qui questionne, quand on voit les situations dramatiques des Roms dans certains pays de l’Union. Même si les exemples de stigmatisation et d’exclusion sont nombreux et avant tout liés à des stéréotypes.

Une identité communie et la nation romani

L’Union internationale Romani fut créée en 1971, sous l’impulsion des Roms convaincus de la nécessité de se regrouper pour défendre leurs droits. Union reconnue pour notamment avoir réalisé un travail d’écriture d’un statut-cadre du peuple Rom dans l’Union européenne, elle ne fait cependant pas l’unanimité au sein des Roms eux-mêmes. Rappelons que la volonté de certains militants tsiganes de déterminer un dénominatif commun (Rom) participe d’un souci d’émancipation face aux appellations péjoratives données par les non-Roms.

Précaution prise, l’Union internationale Romani définit la nation romani comme « une nation sans territoire compact et sans prétention à l’être ». En précisant qu’il ne s’agit pas de « critères définitoires », ce texte avance un « faisceau de références » à travers lesquelles se reconnaît la nation rom :
– une origine indienne commune. Ceux que nous appelons Roms ou Tsiganes auraient quitté l’Inde aux alentours du Xe siècle ;
– une langue commune, le romani, que cette langue soit encore pratiquée ou qu’elle corresponde au souvenir d’ancêtres qui l’ont parlée. Des auteurs et professeurs tel que Marcel Courthiade, dans cette même volonté de fédérer pour mieux défendre leurs droits, travaillent à la standardisation du romani. Les réalités géographiques, les stratégies d’intégration/inclusion, etc. ont en effet donné un langage empreint des langues du territoire dans lesquels les Roms se sont installés et donc des langues romani plutôt qu’une langue romani ;
– une intégration par le sang/alliances au réseau des familles romani en Europe ;
– une « conscience » d’appartenir avec fierté à une commune nation romani, quels que soient les mots utilisés localement pour la nommer, les personnes n’appartenant pas à cette collectivité étant désignées traditionnellement sous divers noms dont le plus répandu est gadjo, féminin gadji ;
– un certain nombre de valeurs philosophiques et humaines communes. Celles-ci prennent leur sens dans une forme d’organisation sociale dans lesquels les liens familiaux de premier niveau sont primordiaux, s’élargissant en cercles concentriques, jusqu’à la distinction de Rom-Gadjo, c’est-à-dire Rom-non-Rom.

Ces valeurs, comme dans tout peuple, sont défendues variablement d’un groupe et d’une personne à l’autre. Comme dans toute organisation sociale. Nous pouvons y voir émerger, par exemple, des revendications féministes. À cet égard, le documentaire de Meritxell de la Huerga, Gitana Soy, est particulièrement parlant. L’on y voit, dans l’Espagne actuelle, des femmes discuter de leur statut de femmes au sein des Gitanos (Tsiganes d’Espagne), de traditions et d’éducation.

Outre les critères repris ci-dessous, nous pourrions ajouter, comme le propose Alain Reyniers, une conception particulière du territoire. La conception du territoire reviendrait à dire que c’est « l’individu qui construit le territoire à sa mesure et non le territoire qui cloisonne l’activité humaine sur un espace préalablement délimité ». Dans cette perspective, le territoire varie en fonction des nécessités économiques, commerciales, familiales… Un groupe se déplacera pour un travail (comme par exemple, dans les travaux saisonniers) et profitera de ce déplacement pour rendre visite à la famille vivant dans la région.

Des productions culturelles comme vecteur d’identité

Créées de toute pièce ou non, les identités tsiganes existent et avec elles un monde de création spécifique. L’émergence de nouvelles formes d’expression culturelle dans le giron artistique sont favorisées par des médias roms propres. Les prémisses apparaissent dès le début du XXe siècle en Russie, ainsi que dans certains pays des Balkans. Des radios en romani aux magazines, la langue rom permet à certains groupes de connaître et reconnaître, et d’unifier. Cela en lien avec les réalités politiques, d’exclusion, de soumissions des populations tsiganes.

En France, dans les années 1980, une maison d’édition est initiée par le Père Jean Fleury. Structure associative, Wallâda développe la collection Waroutcho, consacrée à la parole tsigane. Wallâda publie l’auteur qui reste encore aujourd’hui l’un des principaux, et l’initiateur du passage à l’écrit, auteur tsigane : Matéo Maximoff.

En Belgique, le nom du guitariste Django Reinhardt sonne comme le fondateur du jazz manouche. Tsigane et nomade, il est issu d’une famille de Sinti – que l’on appelle manouche en France. Beaucoup de lieux qu’il aura traversés célèbrent encore aujourd’hui le musicien.

En conclusion, nous retiendrons les propos de Nicolae Gheorghe, sociologue rom de Roumanie, qui disent qu’« être Tsigane ne signifie pas nécessairement parler tsigane, agir en tsigane, avoir une Église différente. La tsiganité est une définition qui est toujours négociable et négociée, selon que l’on veut ou non se déclarer tsigane. » L’objectif de ce texte n’est pas d’enfermer les Tsiganes dans un statut un et indivisible, mais de tenter de montrer qu’il existe des réflexions, parfois contradictoires, comme il existe des particularités et une forme d’universalité dans ces culture… comme dans tant d’autres.

Notre brochure Roms, Tsiganes, gitans, Gens du voyage… sous le poids des clichés, l’exclusion et la discrimination est disponible sur le site : www.romstsiganesgitans.be.

La version papier est également disponible auprès de PAC – anne-lise.cydzik@pac-g.be

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Informations complémentaires

Année

2013

Auteurs / Invités

Anne-Lyse Cydzik

Thématiques

Discriminations, Droits de l'homme, Lutte contre le racisme, Roms, Gitans, Gens du voyage