Représentations du corps et pratiques corporelles : le cas de l’obésité au Burkina Faso

Julie D’Haussy

 

UGS : 2016002 Catégorie : Étiquette :

Description

Se médicalisant toujours davantage, l’obésité est devenue en quelques dizaines d’années un sujet de préoccupations omniprésent dans nos sociétés occidentales. Désormais, elle inquiète également dans les pays du Sud où, à côté des phénomènes de sous-nutrition toujours bien présents, les statistiques enregistrent un nombre croissant de personnes obèses ou en surpoids. Alors même que la figure de l’enfant sous-nutri reste extrêmement prégnante dans nos imaginaires, cette situation inédite a de quoi surprendre et prend place à l’échelle planétaire, touchant même les pays parmi les plus pauvres tels que le Burkina Faso. Derrière ces chiffres et au-delà des stéréotypes – qu’ils soient interfrontaliers ou transcontinentaux –, j’ai cherché à interroger le vécu local des individus relatif à la gestion de leur poids. Pour ce faire, j’ai mené une enquête ethnographique de deux mois en milieu urbain au Burkina Faso durant les mois de juillet et août 2014. Je propose, dans cet article, de témoigner de ce vécu ou, en tout cas, d’en rapporter des bribes et ainsi de partager, le temps d’une lecture, le quotidien de ces personnes, que la distance et la diffusion de chiffres issus d’études plus quantitatives nous font souvent ignorer.

De la valorisation locale des fortes corpulences à l’épidémie mondiale d’obésité

Dans un premier temps, je propose de replacer ce vécu dans la situation contextuelle actuelle en synthétisant les dynamiques principales qui l’animent. On peut les résumer au nombre de trois.

D’abord, nombreux sont les anthropologues qui ont posé le constat que, en contraste avec l’Occident, les corps corpulents sont traditionnellement valorisés dans de nombreuses régions du monde, y compris en Afrique. Ceux-ci établissent le lien avec le contexte environnemental et économique qui s’apparente souvent à des situations de forte insécurité alimentaire. Ces corps y véhiculent alors une série de messages symboliquement positifs, parmi lesquels on peut notamment retrouver santé, prestige, prospérité,…

Ensuite, épidémiologistes et spécialistes de la nutrition observent actuellement des modifications des modes de vie et d’alimentation dans les régions urbaines des pays en développement, qu’ils qualifient de « transition nutritionnelle ». Celle-ci renvoie à des modifications du contexte environnemental liées aux processus de modernisation, d’industrialisation et d’urbanisation qui, à travers l’influence qu’elles ont sur les pratiques alimentaires et l’activité physique, conduisent in fine à des changements à la fois au niveau de l’énergie stockée et au niveau de l’énergie dépensée par les individus, résultant en un déséquilibre de la balance énergétique . Si la situation diffère évidemment dans chaque pays et chaque ville, des travaux récents ont établi que, en contexte urbain au Burkina Faso, la consommation importante d’une certaine forme d’alimentation moderne coexiste désormais avec l’alimentation dite « traditionnelle ». Par ailleurs, tous s’accordent pour dire que l’activité physique a considérablement baissé en ville, où le travail est souvent moins physique qu’à la campagne et où les moyens de transport motorisés, tels que les mobylettes, sont largement présents. C’est ce phénomène de transition nutritionnelle qui expliquerait la hausse de la prévalence d’obésité actuelle dans les pays en développement. Au Burkina Faso, les statistiques sont rares et partielles mais, à titre indicatif, le nombre de femmes en surpoids a presque doublé entre 1998 et 2010. En 2010, l’obésité féminine en ville était chiffrée à huit pour cent et demi.

Enfin, la troisième dynamique renvoie à la qualification de l’obésité en épidémie mondiale par l’OMS. Celle-ci est symboliquement forte puisqu’elle fait de l’obésité une maladie n’épargnant plus personne et touchant potentiellement tout le monde sur la planète. Elle contribue par ailleurs à amener à penser la lutte contre celle-ci à travers une stratégie mondiale. Dans le contexte de mondialisation que nous connaissons et par le biais des grandes institutions internationales, Isabelle Gobatto souligne la circulation, à l’échelle planétaire et dans le champ de la santé, de grands modèles génériques et propose de s’y intéresser localement.

À la croisée de ces dynamiques, de nombreuses interrogations surgissent : comment l’obésité est-elle perçue localement ? Comment est-elle prise en charge ? Quels sont les discours qui l’entourent dans le milieu médical et hors de celui-ci ? Qu’est-ce qui se joue à l’interface de ces deux milieux ? Quelle est la réception locale des discours tenus par les grandes institutions internationales telles que l’OMS ? Peut-on observer des tentatives de perte de poids et sous quelles formes ?

Corpulence et représentations du corps

Un premier angle d’approche – et c’est le plus classique en anthropologie de l’obésité – consiste à s’intéresser à la symbolique entourant les corps et les corpulences. Schématiquement, il s’agit de voir qui valorise quel type de corpulence et pourquoi. Globalement, il est ressorti de l’enquête que les représentations liées à la corpulence sont en pleine mutation au Burkina Faso avec un « seuil de tolérance au poids » qui tend à baisser, mais qui n’empêche cependant pas une valorisation de l’embonpoint toujours bien présente.

D’un côté, tant pour les femmes que pour les hommes, l’embonpoint peut être considéré comme le témoin d’une forme de réussite. Ainsi, celui d’une femme peut notamment être l’expression de la réussite d’un bon mariage comme l’explique Lise, une jeune femme de trente-deux ans, qui confie les attitudes de son entourage vis-à-vis de sa corpulence :

« Voilà, puisque en Afrique ici, surtout au Burkina, une fois que tu te maries, les parents s’attendent à ce que tu grossisses. Quand tu deviens grosse, les parents sont contents, ils disent que, vraiment, le mariage, là, t’a bien réussi, le mari s’occupe bien de toi. (…). Avant, j’avais cinquante-cinq kilos, et puis [mon mari] disait (…) qu’il faut que j’aie un peu de poids pour être un peu en forme [sinon] quand les parents vont me voir, ils vont dire qu’il s’occupe pas bien de moi. » (Lise, IMC à trente et un)

Dans des sociétés où les normes traditionnelles attribuent au mari le rôle de pourvoir financièrement aux besoins de la famille (Attané 2009 : 164) et où la sécurité alimentaire n’est assurée que pour une faible partie de la population, les rondeurs ou la prise de poids peuvent témoigner du fait que le mari arrive à combler les besoins de sa femme.

Pour sa part, un homme peut, à travers une bonne corpulence, symboliser la réussite professionnelle. Pour tous les deux, de façon sous-jacente, ces corps symbolisent une certaine aisance financière, qui permet de « bien manger » et de « manger à sa faim » – nous verrons ce que cela signifie au Burkina Faso dans la suite de notre analyse.

D’un autre côté, en particulier au-delà de certaines limites, les fortes corpulences font également l’objet de stigmatisation et sont parfois connotées négativement. Ces corps peuvent en effet renvoyer à une série de représentations négatives que l’on peut regrouper à travers trois dimensions principales. La première concerne la mobilité. L’obésité est souvent liée à des difficultés importantes à se mouvoir et à se déplacer. Ensuite, la deuxième, sanitaire, renvoie à une série d’associations à divers problèmes de santé et maladies. Enfin, la troisième se rapporte à des considérations esthétiques et est particulièrement prégnante chez les plus jeunes.

Évidemment, face à ces deux tendances, les situations et les vécus sont inévitablement empreints d’ambiguïtés, qui indiquent clairement que des changements sont en cours : les normes autour de la corpulence bougent et les représentations qui les entourent aussi, mais cela se fait pas à pas, de façon évolutive et certainement pas brusquement. C’est cette dynamique que je propose maintenant d’interroger à travers les concepts de mémoire incorporée et d’embodiment.

La mémoire incorporée et l’incorporation du passé

Le Burkina Faso est considéré comme l’un des pays les plus pauvres du monde. Cela fait des décennies qu’il lutte contre la faim et la malnutrition chronique par déficit. Lors de mon enquête, j’ai été surprise par le fait que mes interlocuteurs évoquaient rarement ce passé spontanément. Pourtant, après quelques semaines sur place, il m’a semblé être omniprésent même s’il ne s’exprimait pas directement en tant que tel. C’est à travers certains gestes, certaines paroles, certaines pratiques et certaines représentations se rapportant au corps que j’ai détecté sa présence. Autrement dit, s’il était rarement énoncé explicitement, il empruntait néanmoins une série de voies implicites pour s’exprimer, les études portant sur le champ mémoriel parlant dans ce cas de « mémoire incorporée ». Durant l’enquête, le contenu de cette dernière s’est notamment révélé à travers deux éléments.

Le premier renvoie aux représentations liées à la corpulence. On a déjà évoqué la symbolique positive entourant les fortes corpulences, mais pas celle associée aux gabarits plus frêles. Au cours de mes observations et  de mes entretiens, il est apparu que le fait d’être considéré comme maigre et, encore plus, le fait de maigrir beaucoup sont rapportés par de nombreuses personnes comme un signe de mauvaise santé et peuvent notamment amener l’entourage à suspecter une maladie comme l’illustre l’extrait d’entretien suivant réalisé auprès de Marie-Angélique, une dame médicalement obèse, et sa fille :

[au sujet de produits à base de plantes que Marie-Angélique a consommés pour maigrir]

« – Enquêteur : Ça marche ?
– Fille : Ça marche bien. Elle-même, quand elle faisait ça, elle avait dépéri et après elle dit non, elle a trop dépéri, les habits flottent. Si les gens le voient, ils vont dire qu’elle est malade, donc, elle a laissé… Oui, c’est elle même qui a abandonné en fait.
– (…)
– Mère : Je veux maigrir, mais pas beaucoup.
– Fille : Elle a dit que si elle maigrit trop, les gens vont trop parler, on va dire qu’elle est malade, qu’elle n’a plus assez à manger ». (Marie-Angélique, IMC à 33,5 et sa fille)

Dans cet échange, notons également que le vocabulaire utilisé pour désigner une perte de poids est significatif, puisqu’il est courant d’entendre dire qu’une personne a « dépéri » même lorsque ce changement est vécu positivement.

Le deuxième élément se rapporte ensuite au modèle alimentaire local. Celui-ci est tout d’abord identifiable par des conceptions spécifiques du « bien manger » et du « manger à sa faim ». Il s’est avéré au cours de l’enquête que cela passait notamment par le fait de se sentir complétement rassasié et d’avoir le ventre bien rempli. Derrière de nombreux discours se dévoile en effet un rapport spécifique à la faim à travers le constat de la valorisation des sensations cénesthésiques en lien avec le sentiment de réplétion. En lien avec de telles conceptions, les attitudes et pratiques observées étaient largement tournées vers une consommation importante d’un point de vue quantitatif, en particulier celle d’aliments extrêmement roboratifs à travers, notamment, la consommation importante de féculents. À ce titre, l’extrait d’entretien suivant dans lequel Lise explique les codes d’hospitalité me semble tout à fait illustratif :

« Tu passes chez quelqu’un, la personne te sert à manger, met dans un plat et vient déposer pour manger. La personne n’est pas rassasiée. Quand tu vas dire que non, c’est tout comme ça, la personne va se fâcher contre toi. Elle va dire que, chez toi, quand tu pars, on mange même pas bien. Manger pas bien, c’est pour goûter seulement et puis se lever. Soit ils vont dire que tu es méchante soit ils vont dire que c’est parce que vous n’avez pas à manger, donc, vous goûtez seulement pour pouvoir tenir » (Lise, IMC à trente et un)

Par ailleurs, soulignons qu’à côté des aliments lourds, un second type de denrées est apparu particulièrement valorisé : l’huile. Consommée en grande quantité au sein de nombreux ménages, elle est en effet largement entourée de représentations positives. De visu, elle permet, par exemple, d’apprécier la nourriture et est gage d’un bon repas pour certains. La suite de l’entretien de Lise est à nouveau particulièrement parlant :

« J’ai un beau-frère aussi qui m’avait dit une fois quand il est venu manger un couscous que les repas africains où on met l’huile comme ça (…) que, quand, lui, il enlève, il faut que l’huile-là, ça coule comme ça sinon, lui, il ne mange pas ». (Lise, IMC à trente et un).

Néanmoins, de façon logique, en parallèle avec les changements que connaissent les représentations relatives à la corpulence, l’huile et plus globalement le gras se trouvent également être associés à des risques sanitaires par certaines personnes :

« Sinon gros là, c’est pas bon. Ton cœur s’étouffe avec huile. Qui va enlever l’huile ? Si tu es plus gros, plus que… c’est la mort qui va te prendre ». (Marie-Angélique, IMC à trente-trois et demi)

On note ainsi à nouveau l’ambiguïté dans les discours, derrière lesquels se cachent les dynamiques qu’il est question d’essayer de comprendre. Nous allons justement analyser maintenant l’acquisition de nouvelles conceptions, attitudes et comportements dans la gestion que les gens font de leur poids.

L’objectivation du poids ainsi que des effets et dangers liés à son excès

Avec l’abaissement du seuil de tolérance au poids, on voit apparaître des volontés d’amaigrissement de la part de certaines personnes s’estimant en surpoids. Cela se concrétise alors parfois à travers la pratique d’un régime et/ou du sport et témoigne ainsi de l’apparition de nouveaux styles de vie. Sur base de la conception de l’embodiment développée par Csordas, à travers laquelle il propose une approche originale du lien entre corps et culture, et dans une perspective interactionniste inspirée des travaux Becker, je propose une lecture de ces changements à travers l’analyse d’un processus d’objectivation du poids et des effets et dangers liés à son excès, dont je vais présenter la description modélisée. Je soutiens que la conception que les personnes ont de leur poids ainsi que la décision d’agir – notamment de pratiquer un régime ou une activité physique – dépend de l’interprétation des sensations physiques éprouvées. L’interaction avec l’entourage – famille, amis, voisins et, plus encore, personnel médical – apparaît alors décisive, notamment à travers les savoirs et les connaissances que chacun possède. Le témoignage de Catherine me semble assez illustratif de la complexité de la relation que les personnes peuvent entretenir avec leur surpoids :

« – Je voyais que je devenais très obèse aussi puisque j’avais cent treize kilos. Avec les cent treize kilos, ça ne me gênait pas comme ça. De temps en temps, j’ai un champ, je m’en vais, je cultive un peu un peu, donc, il n’y avait pas de problème. C’est quand ça devient dur maintenant, avec l’épuisement du corps après, donc, c’est ce qui a fait que j’ai dit : ‘Comme c’est ainsi, est-ce que c’est pas l’obésité là qui fait que je deviens bizarre comme ça’. (…). Donc, c’est à partir de ce moment que j’ai commencé à diminuer de manger et puis, le soir, je marche un peu, je fais le tour. (…). Sinon, toi-même, en te regardant comme ça, tu ne vois pas que je suis obèse.
– Tu ne le vois pas ?
– Tu ne le vois pas comme ça, donc, c’est lors… c’était à l’occasion de quoi ? … Ah oui, j’avais le palu, donc, maintenant, c’est par rapport à ça, j’ai pris mon poids pour pouvoir adapter à mon produit, c’est ça que j’ai vu que j’avais jusqu’à nonante-sept kilos à ce moment, j’ai dit : ‘Yéé avec ma taille, c’est pas facile’, mais avec ça, comme il n’y avait pas de problèmes, ça ne me disait rien, quoi. Donc, après ça, je n’ai pas pris ça en tête comme si c’était un problème comme ça.
– (…)
– Vos amis, votre entourage, ils disaient quoi par rapport à votre poids ?
– Vous savez, en Afrique, ici, nous, le poids ça nous dit rien, quoi. Ils vont dire qu’elle se nourrit bien, quoi. (…). C’est quand, toi-même, tu vois que ça ne va pas que tu sais que tu dois changer de comportement de vie ». (Catherine, IMC à 36,2)

Au Burkina Faso, comme je l’ai mentionné plus haut, le seuil de tolérance au poids reste relativement élevé et, ainsi, des poids qui, selon les normes internationales médicales peuvent être considérés comme excessifs ne sont pas nécessairement socialement d’emblée perçus comme un problème et/ou vécus personnellement comme tel.

L’enquête a montré que le poids était rarement interrogé en l’absence de manifestations physiques spécifiques (fatigue, essoufflements, douleur de dos, etc.), comme ça a été le cas pour Catherine qui a commencé à s’en inquiéter à partir du moment où elle s’est aperçue qu’elle ne parvenait plus à effectuer les travaux physiques avec la même vivacité qu’auparavant. Ces sensations représentent alors, dès lors qu’elles sont perçues, un premier élément susceptible d’engager un processus d’objectivation du poids. Néanmoins, pour entraîner un changement de conceptions et d’attitudes envers le poids, la seule présence de ces sensations ne peut suffire. Il faut que ces manifestations physiques répondent à deux conditions.

D’une part, les individus doivent les relier à un excès de poids, ou tout au moins à un changement de celui-ci. Cette première condition demande l’identification d’un changement de poids ou d’un poids conçu comme excessif. Or, évaluer et mesurer son poids dépend fortement des moyens à disposition. Si, en Europe, identifier une prise de poids ou un excès de poids se fait rapidement par un passage sur la balance, que nous possédons, pour ainsi dire, tous à domicile, les Burkinabés, quant à eux, bénéficient très rarement de la possibilité de se peser à domicile. Les lieux où se présente une occasion de le faire sont rares et se limitent grosso modo à l’hôpital ou à la pharmacie. Évidemment, identifier une prise de poids ou un excès de poids est une tâche beaucoup moins évidente dans ces conditions. Elle n’en devient cependant pas aléatoire ou uniquement tributaire des visites à l’hôpital ou d’un passage à la pharmacie. Les entretiens et les observations ont ainsi permis de mettre en évidence le fait que les individus disposent et utilisent également d’autres types d’indicateurs (appréciation de l’entourage proche, évaluation à travers les habits ou quelques indices physiques précis notamment), qui sont évidemment moins précis et moins sûrs. Les erreurs peuvent aller jusqu’à une mauvaise appréciation du sens de la variation du poids :

« – Vous venez de me dire que le docteur vous avait dit que vous aviez des problèmes de poids. Avant ça, votre poids vous gênait ou pas du tout ?
– Bon, je pensais même que j’étais en train de maigrir, mais quand j’ai pris mon poids tout de suite, j’ai vu que j’avais monté.
– Vous pensiez que vous aviez maigri ? Qu’est-ce qui vous faisait dire ça ?
– Ah, parce que mes enfants me disent ‘Maman, tu n’as plus ta forme d’avant, tu n’es plus belle’ (…) je m’attendais pas à voir ce poids-là parce que j’ai nonante pour 1m67 et je pensais que j’avais autour de quatre-vingts, donc, dix de plus, c’est quand même beaucoup. » (Isabelle, IMC à 32,3)

Si l’évaluation et la mesure du poids représentent donc déjà une première difficulté, une fois surmontées, encore faut-il que les gens concernés pensent que ce poids excessif et/ou prise de poids puissent être à l’origine de leurs embarras physiques. Parfois, cela paraît relativement évident, c’est le cas, par exemple, dans les situations où les gens présentent des difficultés de déplacement, de mobilité, des sensations de lourdeur, etc., comme l’exprime cette dame :

« – [Le docteur] m’a dit que j’avais trop de poids.
– Est-ce qu’on vous avait déjà dit ça avant ?
– Non.
– Est-ce que vous-même vous avez déjà pensé que vous avez trop de poids ?
– Oui parce que quand je travaille trop, je me sens fatiguée. » (Perrine, IMC inférieur à trente)

C’est, par contre, déjà moins évident lorsqu’il s’agit de maux très localisés (maux de dos, de genoux, etc.). Cette évidence s’estompe encore un peu plus lorsqu’il s’agit du diabète et des maladies cardio-vasculaires, c’est-à-dire lorsque l’obésité a le statut de facteur de risque. Au final, moins le lien paraît évident, plus les interactions avec l’entourage et le personnel de santé seront cruciales, en particulier celles avec les médecins qui, figures privilégiées de la diffusion du savoir biomédical, sont par là des intermédiaires décisifs dans l’interprétation de ce type de sensation.

D’autre part, la deuxième condition revoie au fait qu’il faut que ces sensations soient vécues comme gênantes et/ou qu’elles se voient attribuer un caractère grave. C’est souvent le cas mais, à nouveau ici, il est évident que certains types d’embarras physique occasionnent d’emblée plus de gêne ou d’inquiétude que d’autres. L’enquête a, par exemple, permis de mettre en avant le fait que les problèmes de déplacement ou de mobilité occasionnent souvent de nombreuses plaintes tant ils entravent de façon plus ou moins importante le déroulement des occupations quotidiennes, que ce soit au travail ou que cela concerne les travaux ménagers, comme en témoigne Mahamadou, un entrepreneur en bâtiment :

« Je me suis rendu compte que plus j’ai le poids, plus je n’arrive pas à faire mon travail. Vous voyez, mon travail, c’est très mouvementé. (…). Il y quatre niveaux [dans le bâtiment qu’il construit actuellement] (…) donc si vous devez les monter quatre ou dix fois dans la journée, le poids gêne beaucoup, c’est très fatigant ! Je dirais même, c’est pénible parce que, des fois, il faut s’arrêter et, donc, moi, j’ai décidé d’aller au sport pour me dégraisser (…). Sinon, j’avais même commencé par le régime, j’étais [descendu] jusqu’à cent quatre kilos. » (Mahamadou, IMC à trente-cinq et demi)

 Par ailleurs, la survenue d’un trouble de santé exceptionnel – par exemple, malaise soudain, palpitations, difficulté lors d’une anesthésie en péridurale ou lors d’une opération – a également été mentionnée à quelques reprises par mes interlocuteurs. Celui-ci, souvent impressionnant, a directement, à chaque fois, été pris au sérieux et considéré comme un problème grave. À nouveau, il est apparu que l’interprétation de ce type d’événement dépendait fortement des discours tenus par les médecins, soulignant à nouveau la prégnance de leur rôle, comme l’explicite bien la suite du témoignage de Mahamadou :

« – Comment est-ce que vous étiez arrivé à aller voir ce médecin [un nutritionniste] pour un régime ?
– J’étais arrivé à cent vingt-deux kilos et un jour pendant la conduite, j’ai perdu un peu connaissance. J’ai eu l’impression que je ne voyais pas. Je suis allé à l’hôpital, ils ont fait la consultation en urgence, ils n’ont rien trouvé et il y a un jeune médecin qui m’a dit : ‘Vous savez, grand frère vous êtes trop gros pour votre taille, essayez de faire régime. Je connais un médecin spécialisé, je vais te donner son adresse’ et c’est comme ça qu’il m’a donné l’adresse de ce docteur diététicien et je suis allé. »

Cela nous amène maintenant à envisager le point de vue de ces professionnels de la santé et à nous intéresser aux pratiques de soins entourant l’obésité.

La prise en charge professionnelle de l’obésité

Durant l’enquête, il a été frappant de constater à quel point les discours des médecins au sujet des patients obèses et ceux de ces derniers étaient notablement divergents. De leur confrontation, il est ressorti que les médecins possèdent et véhiculent des représentations spécifiques au sujet de leurs patients, qui semblent parfois très éloignées du vécu réel de l’obésité de ces derniers. Ces représentations se sont révélées être assez statiques et, par là, s’écartent largement du processus de prise de conscience du poids décrit ci-dessus. Nombre d’entre eux estiment en effet que la plupart de leurs patients ne considèrent pas la prise de poids et l’obésité comme un problème :

« Les gens n’aiment même pas lier les problèmes qu’ils ont à leur poids. Moi, ce qui me désole… non, il n’y a pas beaucoup de gens qui vous diront : ‘Je sens que j’ai mal au dos parce que j’ai pris du poids.’ Il y a des gens à qui tu expliques que, parce que tu as le ventre qui sort comme ça, les muscles abdominaux, ça tire sur l’arrière, ça peut te donner effectivement des maux de dos terribles. Les gens, ils ne comprennent pas. » (Docteur Traoré, médecin généraliste)

 Selon eux, leurs patients, au contraire, valoriseraient même leur forte corpulence. Face à cela, ils estiment que les conseils qu’ils peuvent prodiguer restent sans résultats significatifs dans la plupart des cas :

« – L’obésité, de façon générale, je pense que les gens ne prennent pas ça pour un problème (…) ils pensent que, non, ils sont obèses, ça veut dire qu’ils sont en bonne santé, ils sont à l’aise, donc, souvent, ils s’étonnent d’avoir cette maladie et tout. Donc, quand tu vas leur expliquer que le poids est un facteur de risque pour le diabète (…) ils ne savent pas, ils s’étonnent (…) et comme eux-mêmes vraiment beaucoup ne veulent pas maigrir(…).
– Ils ne veulent pas maigrir ? Même après leur passage chez vous ?
– Bon quand tu leur expliques, ils préfèrent garder leur ligne que de maigrir ». (Docteur Ouattara, médecin généraliste)

Pour comprendre ces représentations, il est intéressant de situer ces discours en parallèle avec la prise en charge effective de l’obésité que ces praticiens offrent. Au cours des observations que j’ai pu mener au sein d’une institution de soins, il est apparu que la question du poids était plutôt rarement évoquée durant les consultations et que, quand elle l’était, cela se limitait souvent à une simple remarque indiquant à la personne un excès de poids et à la recommandation de maigrir. Les échanges étaient pour la plupart assez expéditifs et apportaient rarement des informations aux patients quant aux mécanismes liant leur poids et leur maladie ou maux ou quant à la manière de mettre en œuvre cette perte de poids, se bornant souvent à inviter à « faire régime » ou « à pratiquer du sport ». D’autres anthropologues travaillant sur des terrains hospitaliers en Afrique ont pu effectuer des observations similaires. Isabelle Gobatto et Tijou Traoré évoquent un « savoir autoritaire » de la part des médecins et attribuent ce type de relations et d’attitudes à la permanence d’une culture professionnelle antérieure, qui s’est élaborée dans un environnement économique précaire (pénurie constante de matériel, absence de sécurité sociale, personnel peu nombreux et mal rémunéré, etc.) qui a impacté et impacte toujours la manière de dispenser les soins. Selon elles, l’un des aspects marquants de cette culture renvoie notamment à l’investissement en temps, qui s’avère être assez réduit au vu, entre autres, du nombre de patients à prendre en charge.

Dans un tel contexte, on peut penser que les représentations relativement généralisantes et stéréotypées évoquées plus haut au sujet des patients viennent alors justifier involontairement les manières de faire habituelles et permettent de garder un statu quo concernant l’organisation du travail, comme le soulignent Isabelle Gobatto et Tijou Traoré dans le cas de leur enquête.

Finalement, on se retrouve alors face à, d’une part, des profanes chez qui s’amorce doucement un mouvement de prise de conscience des risques sanitaires liés au poids et, d’autre part, des professionnels qui, alors qu’ils occupent potentiellement une place centrale dans ce processus, n’offrent souvent pas de réelle prise en charge de l’obésité. Dans ces conditions, et puisque nous avons vu que le processus décrit plus haut amène les conditions qui permettent d’amorcer d’éventuels changements de style de vie à travers la volonté de perdre du poids, abordons la mise en œuvre concrète de ces changements.

L’adoption d’un nouveau style de vie

Nous venons de voir que l’expérience corporelle était déterminante dans l’acquisition de nouvelles conceptions et attitudes vis-à-vis du poids, apportant potentiellement les bases de la motivation nécessaire pour entamer la pratique d’un sport ou l’adoption d’un nouveau régime alimentaire. L’enquête a également permis de faire apparaître que les sensations corporelles que les individus perçoivent et les interprétations qu’ils en font déterminent également en grande partie les conceptions qu’ils se font du sport et/ou de l’efficacité d’un régime alimentaire une fois qu’ils sont impliqués dans ces nouvelles pratiques. Dans le cas du sport, si les individus perçoivent et interprètent les sensations éprouvées comme une amélioration intervenue à la suite de la pratique sportive, alors ils seront normalement amenés à concevoir le sport comme une activité bénéfique et efficace et, en toute logique, garderont la motivation nécessaire au maintien de cette activité, au moins aussi longtemps que ces perceptions et ces interprétations dureront et qu’aucune contrainte ne viendra la contrarier, comme c’est le cas de cette dame :

« Puis, tu sais ce qui m’a beaucoup encouragé [à pratiquer du sport] ? Quand je suis tombée malade en France, je palpitais, je toussais, je palpitais très fort. (…) Je suis partie chez [le cardiologue]. (…). Aujourd’hui, ça va parce que mon cardiologue m’a dit : ‘Madame, si vous repartez en Afrique, n’oubliez pas de faire le sport, faites le sport parce que ça sera mieux pour vous, ça sera bien pour vous, pour votre santé. En tout cas, le conseil que je vais vous donner, c’est le sport. Faites le sport !’ Quand il m’a dit ça, je dis : ‘Ça, je ne vais pas oublier.’ Quand je suis revenue, c’est là j’ai continué à faire du sport et, aujourd’hui, je ne prends plus de produits, je ne prends rien. Ça vaut plus de deux ans. Plus de médicaments, je n’ai plus de palpitations, ma tension s’est régularisée. » (Thérèse, IMC à 29,7)

Concernant les régimes, il est également apparu que lorsque les individus éprouvent des sensations qu’ils interprètent comme une amélioration – elle-même souvent accompagnée d’une perte de poids effective – survenue à la suite du régime, ils conçoivent celui-ci comme efficace et bénéfique et, par conséquent, gardent la motivation nécessaire à son maintien, en tout cas, jusqu’à ce qu’ils atteignent leur objectif en termes de poids et/ou de bien-être et à condition qu’aucune contrainte ne vienne le contrarier.

Ainsi, s’il y a des volontés marquées, de nombreux témoignages mettent cependant en exergue une série d’obstacles à la mise en œuvre de ces changements de style de vie. Concernant le sport, les contraintes les plus flagrantes tiennent aux lieux où exercer une activité physique et à la rareté des conseils venant de la part de professionnels quant aux différentes manières de pratiquer une activité physique. Les lieux dédiés à la pratique sportive sont rares et, dans le cas des salles de sport, payants. L’environnement citadin n’est pas favorable à la pratique individuelle non plus, avec notamment des voies de circulation sans trottoirs et l’aveu fréquent d’une forme de gêne liée à la présence et au regard d’autrui. Contraints par ces spécificités du contexte, j’ai néanmoins pu observer une série d’accommodations à travers le « bricolage » de solutions originales telles que la reproduction à domicile de mouvements et de gestes vus ou appris dans d’autres contextes (émissions de fitness à la télé, cours de sport scolaires, etc.).

Concernant les régimes, les deux difficultés principales renvoient, d’une part, aux informations et connaissances nutritionnelles à disposition et, d’autre part, aux coûts qu’ils engendrent. Concrètement, savoir en quoi consiste un régime est loin d’être une évidence, comme en témoigne cette dame :

« – Donc maintenant, c’est le régime qu’il faut faire, mais je ne sais pas quel régime il faut prendre.
– Est-ce qu’on vous donne des conseils autour de vous ?
– Non, ce que les gens disent chaque fois : « Faut faire le régime ».
– Faire le régime, finalement, qu’est-ce que c’est pour vous ?
– Qu’est-ce que c’est régime, c’est ça le problème ! (…) parce que les gens disent : ‘Il faut faire le régime, il faut faire le régime, il faut faire le régime’, ça c’est pas vraiment un conseil ! ». (Nadia, IMC à 42,5)

Même pour ceux qui ont la chance de disposer de meilleures connaissances nutritionnelles, la plupart témoignent qu’il est très difficile de maintenir un régime ou une alimentation équilibrée sur le long terme à cause des coûts que cela implique. À nouveau dans le cas du régime, l’enquête a fait apparaître que les individus adaptent leurs pratiques alimentaires en fonction des contraintes qui sont les leurs, cette fois en jouant principalement sur le binôme qualité-quantité : plus les contraintes pèsent, plus les individus ont tendance à agir sur l’aspect quantitatif de leur régime alimentaire, qui est l’aspect le plus « facile » à manipuler.

Finalement derrière ces discours et le « jeu de perspective » proposé, on voit se dessiner des vécus complexes qui restent, comme je le soulignais en commençant, rarement interrogés. L’obésité est actuellement au cœur de vifs débats et je pense que montrer et analyser les représentations culturelles qui l’entourent peut être une manière d’y apporter une contribution positive. Si, ici, nous nous sommes penchés sur le cas du Burkina Faso, le même exercice, pourrait être effectué en Europe, où l’individualisme qui caractérise notre culture tend à magnifier les responsabilités individuelles et amène à négliger les facteurs intervenant à d’autres niveaux, comme ceux liés à l’environnement social, culturel, historique et économique, dont nous avons pourtant vu qu’ils étaient essentiels pour comprendre le vécu des individus et ce, qu’on se positionne dans une perspective empathique ou dans une perspective plus interventionniste (acteurs de la santé publique, médecins, etc.). Actuellement, au Burkina Faso, aucun programme de santé publique concernant l’obésité n’a été mis en place. Cependant il n’en reste pas moins que les acteurs œuvrant dans le secteur de la santé y sont de plus en plus confrontés, sans disposer la plupart du temps des moyens d’offrir les réponses et les solutions les plus adaptées. Pourtant, dans le contexte actuel de médicalisation de l’obésité, chacun est soumis à la circulation d’idées, de représentations, de messages sur le surpoids et les bienfaits du sport et du régime. C’est là l’occasion de mettre l’emphase sur les dynamiques de mondialisation dans le domaine de la santé et la nécessité de les penser aux échelons les plus locaux.

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Informations complémentaires

Auteurs / Invités

Julie D’Haussy

Année

2016

Thématiques

Alimentation, Obésité, Santé, Stigmatisation