Rennes-le-Château : les marchands du Temple ésotérique

Marcel Bolle De Bal

 

UGS : 2013031 Catégorie : Étiquette :

Description

C’était le 29 juillet 1930. Ce jour-là, à midi, ma maman, en notre maison (telle était la coutume à l’époque), mit au monde un petit garçon joufflu et bien vivant. Celui-ci allait devenir « moi »… aujourd’hui barbu et toujours vivant. 29 juillet 2013 : quatre-vingt-trois ans plus tard, j’éprouve le désir de fêter l’anniversaire de cet « événement ». Où cela ? Séjournant en Languedoc, allergique aux foules agglutinées sur les plages de la Grande Bleue, me vient à l’idée d’errer du côté de Rennes-le-Château et de son mythique trésor des Templiers (normal pour un franc-maçon que je me cache pas d’être, n’est-ce pas ?). Aussitôt rêvé, aussitôt réalisé : je découvre un gîte près de la colline dite sacrée, négocie un forfait spécial baptisé (cela ne s’invente pas !) da Vinci Code et reçois en prime-cadeau un livre d’un auteur renommé en ces lieux : Gérard de Sède. Profane en cette matière labourée par une multitude de chercheurs plus ou moins « initiés », je me plonge dans l’ouvrage ainsi offert à ma curiosité naissante. Méfiance au départ : une collection (certes chez Laffont), Les Énigmes de l’univers, couverture noire, titre en lettres dorées : j’appréhende de me trouver confronté à un de ces écrits mystificateurs, féru d’ésotérisme vulgaire, attrape-nigauds pour lecteurs avides d’émotions à bon marché. Heureuse surprise : dès l’entame du livre, je suis accroché par le caractère méthodique et apparemment rigoureux de l’analyse critique qui nous est proposée, par la dénonciation des impostures et des phantasmes suscités par le mystère de ce pauvre curé – l’abbé Saunière – devenu soudainement riche et grand bâtisseur devant l’Éternel.

Armés de ce viatique, ma Sœur Françoise et moi partons à l’assaut de la colline supposée « envoûtée ». La voiture doit demeurer au parking. C’est à pied et sous un soleil de plomb que nous voilà grimpant durant un kilomètre sur l’asphalte d’une route brûlante. Enfin nous atteignons le village mythique… et découvrons que nous aurions pu emprunter un petit train (mystérieusement caché à nos yeux… sans doute ceci doit-il faire partie des épreuves imposées à la base de notre parcours initiatique… ?). Nous pénétrons dans l’église, ne résistons pas à l’appel du musée, visitons la villa Béthanie ainsi que la tour Magdala et nous reposons sous les frondaisons du jardin… avec le sentiment du devoir accompli.

Rentré en notre gîte rafraîchissant, fort d’un savoir nouveau, je me replonge dans l’ouvrage de de Sède. Je comprends mieux sa déconstruction des mythes et des légendes forgés autour de sulfureux abbé (mythes, soit dit en passant, que cet auteur a, – à son corps défendant, prétend-il – contribué à nourrir à partir de son premier ouvrage sur le sujet publié en 1967…) Je me sens même prêt à suivre avec sympathie sa tentative de formulation d’une nouvelle hypothèse destinée à expliquer l’apparemment inexplicable. D’autant plus, je l’avoue, qu’il assortit celle-ci de réflexions relativement élaborées sur la franc-maçonnerie et les Rose-Croix (association au sein de laquelle l’abbé Saunière aurait été initié). Cette hypothèse, suggérée avec prudence : le trésor découvert consisterait moins en des métaux précieux qu’en des documents compromettants – éventuellement falsifiés – de nature à remettre en cause la légitimité des familles régnantes – ou postulant de régner – en France et en Autriche… ceci pouvant sinon justifier, du moins expliquer dès lors le financement occulte des travaux de Rennes-le-Château .

Quelques jours plus tard, revenu cette fois dans l’Hérault, le mystère de la Haute Vallée de l’Aude me rattrape : je découvre, sur le blog maçonnique, un article de Jiri Pragman évoquant la publication d’une grosse brique de six cent soixante pages intitulée Le Secret dévoilé. Rédigé par Christian Doumergue, ce livre est préfacé par les duettistes bien connus, Giacmetti et Ravenne, auteurs de thrillers notamment maçonniques. Je « bloque » devant le volume de l’ouvrage. Mais le responsable du blog nous assure qu’il se laisse dévorer. Je décide de me le procurer. En deux jours – chose rare dans le monde actuel de l’édition – je l’obtiens en « service de presse ». Je suis tout émoustillé : vais-je enfin connaître le fin mot de l’énigme qui a fait s’exciter tant de chercheurs et de badauds ? Me voici relancé dans une lecture dévorante et dévorée (du moins au début).

Le début, en effet, est prometteur : un premier « dévoilement » nous est offert par le truchement d’un exposé détaillé et convaincant des vingt années de démarches de l’auteur, démarches qui aboutissent à la mise en évidence du processus de construction du mythe de Rennes-le-Château, fruit des œuvres plus ou moins délirantes de Pierre Plantard et de ses acolytes (dont, tenez-vous bien, Gérard de Sède !). La suite, malheureusement, est plutôt décevante et sujette à caution. Certes la franc-maçonnerie et les Rose-Croix sont toujours présents, mais sans réelle incidence sur la thèse finale. Celle-ci, étayée (?) par de longues digressions, analyses et investigations, peut se résumer ainsi : la région de Rennes-le-Château renfermerait ou aurait renfermé le tombeau de Marie-Madeleine et avec elle le secret de ses relations intimes avec Jésus, ainsi que la possible origine de leur lignée dans d’ancestrales unions entre humains et Atlantes eux-mêmes d’ascendance extra-terrestre. Rien de moins ! À vous d’accepter cette hypothèse paranormale, si cela vous chante et vous enchante. Je confesse que mon esprit rationaliste, pourtant épris de poésie et d’imaginaire, résiste à l’éventuelle tentation d’accorder crédit à de telles allégations…

Ma frustration de lecteur, a priori ouvert et motivé, est liée à plusieurs causes. Tout d’abord, le fameux secret de l’enrichissement soudain de l’abbé Saunière n’est nullement dévoilé, contrairement à ce que pourrait donner à penser le titre commercialement racoleur de l’ouvrage ; il semble même complètement perdu de vue en cours de route et n’est finalement plus du tout évoqué. Ensuite, Christian Doumergue ignore superbement un des derniers ouvrages de Gérard de Sède (celui que j’ai cité plus haut), pourtant publié vingt-cinq ans avant le sien et réédité seize ans plus tard, l’année de la mort de son auteur (2004). Ce dernier n’est plus là pour contester ce qui est dit – ou pas dit – de lui dans ce nouvel écrit. Omission d’autant plus suspecte que l’ouvrage figure dans l’abondante bibliographie (vingt-cinq pages !) de Doumergue et que celui-ci cite en revanche à maintes reprises l’Or de Rennes, le livre fondateur publié par de Sède en 1967. Or, avant de mourir, cet auteur a non seulement dénoncé les impostures fleurissant en ce champ ésotérique intensément exploité, mais il a surtout patiemment construit une hypothèse originale… et de celle-ci nulle trace dans Le Secret dévoilé ! Ni référence, ni examen, ni critique. Rien d’autre qu’un pesant silence. Étrange, n’est-ce pas ? Je dirais même plus : décevant, intrigant… une énigme ou un mystère de plus dans ce domaine qui n’en manque pas. Enfin (troisième source de frustration), la référence – que Doumergue présente comme incontestable : aux mystérieux amours extra-terrestres des Atlantes et de quelques-uns de nos ancêtres, réveille en moi un scepticisme de bon aloi concernant les collections à succès d’écrits soi-disant ésotériques (couvertures noires, lettres dorées,…) : Christian Doumergue, qui avait l’air si sérieux, se révèle en fin de compte un habile marchand d’illusions ; qu’il flatte le goût du merveilleux qui sommeille au fond de chacun de nous, grand bien fasse à ceux enclins à s’en délecter ! Mais permettez-moi d’exprimer ici ma profonde déception, générée par le sentiment d’avoir été mené en bateau (en fusée stratosphérique, devrais-je peut-être dire ?) par un prestidigitateur doué.

Que ceci soit bien clair entre nous : je ne suis pas, ne serai jamais, ne prétendrai jamais être un « expert » (ils sont déjà en surnombre) du mystère de l’abbé Saunière et de Rennes-le-Château. Si la franc-maçonnerie et les Rose-Croix peuvent apparaître comme deux des points de ce triangle magique, leur rôle semble marginal pour fournir la lumière sur ce qui, heureusement, demeurera longtemps encore un mystère. Trois points, c’est tout… et pas plus.

Postscriptum 1 : Un sympathique échange épistolaire avec Christian Doumergue a permis à celui-ci d’éclairer certains points qui demeuraient obscurs à mes yeux. Il est donc bien normal et correct que je prenne acte de certaines des précisions qu’il a voulu m’apporter, en réponse aux questions que je lui posais. J’en retiens notamment que, contrairement à ce qu’affirme un peu vite le rédacteur-en-chef du magazine Science et inexpliqué, Doumergue ne prétend pas avoir publié un ouvrage « définitif » sur Rennes-le-Château : il considère son livre comme à la fois la fin (ce dont je me permets de douter) et le commencement d’un processus.

Postscriptum 2 : Un autre critique – Mariano Tomatis, plutôt sympa à l’égard de son ami C.D. – distingue, dans son blog Wonders du 23 juillet 2013, deux clans de « chercheurs » investis dans l’élucidation du mystère de Rennes-le-Château : les arsonists (incendiaires) et les firemen (pompiers). Pour lui, C.D. relève des deux catégories, et je ne suis pas loin de partager son diagnostic sur ce point : C.D. peut être dit « pompier », car il dévoile et déconstruit la production du mythe par Pierre Plantard, et en même temps « incendiaire », car il allume le feu à l’aide d’interprétations paranormales. Personnellement, je suis plutôt tent’ de jouer au pompier, même si l’action des pyromanes peut ne pas manquer de charmes fascinants…

Postscriptum 3 : Le 2 juillet 2013, Christian Doumergue a eu, avec son préfacier jacques Ravenne, l’honneur d’un long entretien avec Franck Ferrand dans le cadre de l’excellente émission de ce dernier sur Europe 1, Au cœur de l’histoire : nulle révélation croustillante lors de cet entretien, point de révélation fracassante, l’honnête reconnaissance que, sauf sur certains points, l’ouvrage ne peut être considéré comme clôturant de façon définitive un mystère qui continuera – pour le meilleur et pour le pire – à faire rêver et phosphorer nos esprits en quête de merveilleux.

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Informations complémentaires

Année

2013

Auteurs / Invités

Marcel Bolle De Bal

Thématiques

Franc-maçonnerie, Questions et options philosophiques, politiques, idéologiques ou religieuses, Société secrète