Remarques sur la situation de l’incroyant aujourd’hui

René Pommier

 

UGS : 2012036 Catégorie : Étiquette :

Description

Il faut le reconnaître et l’on doit s’en réjouir – si l’on met à part les pays musulmans – la situation de l’incroyant n’est plus du tout ce qu’elle été pendant tant de siècles. Sans remonter jusqu’aux temps où l’incroyant risquait sa vie, s’il s’affichait comme tel, lorsque j’étais enfant, il était très mal vu, dans une famille bourgeoise, de ne pas aller à la messe le dimanche. L’incroyant se sentait et était effectivement très isolé. Ce n’est plus du tout le cas aujourd’hui, du moins dans des pays comme la Belgique ou la France. Bien loin d’avoir le sentiment d’appartenir à une petite minorité, l’incroyant éprouve, au contraire, la satisfaction de constater que ce sont plutôt les croyants qui constituent maintenant une minorité. Même si l’incroyant fait généralement preuve d’une grande indépendance d’esprit et sait s’accommoder d’être parfois seul de son avis, il est tout de même plus confortable pour lui, non seulement de ne plus se sentir l’objet de la sourde hostilité de la majorité de ses contemporains, mais de savoir que son point de vue est, de nos jours, largement partagé et le sera de plus en plus.

Cela dit, l’incroyant doit toujours rester vigilant, car les autorités religieuses n’ont apparemment pas renoncé, sinon à essayer empêcher les incroyants de s’exprimer, du moins à tâcher de les obliger à restreindre leur liberté de parole. Et pour ce faire, ils poussent le culot jusqu’à brandir les principes mêmes dont les incroyants se sont toujours réclamés pour conquérir le droit de s’exprimer librement. Si l’auteur du Traité de la tolérance revenait aujourd’hui, il serait certainement très surpris d’entendre ce mot dans la bouche de certains croyants et profondément irrité par l’usage qu’ils en font. Car ce mot qu’invoquaient, autrefois, ceux à qui l’on refusait la liberté de pensée et d’expression, les religieux s’en emparent aujourd’hui pour leur contester le droit de critiquer leurs croyances ou du moins pour exiger qu’ils ne le fassent qu’avec la plus grande retenue. Il y a là un singulier détournement, un singulier retournement de sens. Au nom de la tolérance, on cherche à rétablir la censure.

Il en est de même avec les droits de l’homme. Ceux qui les invoquaient autrefois le faisaient contre ceux qui voulaient leur imposer le droit de Dieu. De nos jours, ce sont souvent les croyants qui invoquent les droits de l’homme pour exiger que les incroyants respectent leurs croyances. Autrefois, ils auraient dit qu’il fallait les respecter parce qu’elles leur avaient été dictées par Dieu. Aujourd’hui, ils préfèrent dire, parce que cela passe mieux, qu’il faut les respecter parce qu’elles sont partagées par des hommes. Mais, à ce compte-là, toutes les croyances sans exception seraient respectables, à commencer par la croyance en l’astrologie qui peut – hélas ! – se targuer d’être partagée par un très grand nombre de gens. À ce compte-là, les idéologies les plus meurtrières, les plus détestables, deviendraient hautement respectables. Certes, les incroyants peuvent et doivent respecter les croyants quand ils sont effectivement respectables, ce qu’ils ne sont pas lorsqu’ils prêchent la haine et prônent le massacre des incroyants, mais les incroyants ne sauraient en aucun cas respecter les croyants à cause de leurs croyances : ils ne peuvent les respecter que malgré leurs croyances.

Il est particulièrement irritant pour les incroyants de se voir accuser de manquer de tolérance et de ne pas respecter les droits de l’homme lorsqu’ils critiquent les religions. Car, s’ils sont à la longue parvenus à pouvoir le faire, c’est parce qu’ils n’ont pas cessé de lutter contre l’intolérance religieuse et qu’ils ont enfin réussi à faire triompher les droits de l’homme sur le prétendu droit de Dieu. Les incroyants ont vraiment l’impression de marcher sur la tête quand ils constatent aujourd’hui qu’au nom de la tolérance, certains croyants souhaiteraient réintroduire le délit de blasphème, qu’au nom des droits de l’homme, ils voudraient nous ramener à l’Ancien Régime.

Mais si certains croyants essaient de prêter leurs qualités aux incroyants, cela provient souvent d’un secret et profond désarroi. Un de mes amis, philosophe chrétien, au demeurant très sympathique, a le don de m’agacer parce qu’il passe son temps à me dire que je suis dogmatique et prétend même être plus sceptique que moi, sous prétexte qu’il n’est pas, lui, absolument sûr d’être, en tant que chrétien, dans la vérité, tandis que, moi, je suis absolument sûr qu’il est dans l’erreur. Mais, ce faisant, il ne voit pas ou ne veut pas voir qu’il y a une grande différence, une différence essentielle entre ce qu’il affirme, lui, et ce que j’affirme, moi. Lui, en tant que croyant, prétend bien détenir la vérité ; il prétend bien disposer d’une explication de l’homme et du monde, même s’il avoue n’en être pas tout à fait sûr. Moi, non seulement je ne prétends aucunement détenir la vérité, non seulement je ne prétends aucunement apporter le moindre commencement de réponse aux questions que l’incroyant se pose tout autant que le croyant, mais j’affirme que personne ne le peut, que personne ne l’a jamais pu, pour la bonne et simple raison que, si c’était le cas, cela se saurait. Être dogmatique, c’est prétendre avoir la vérité, mais ce n’est pas être dogmatique que de se contenter d’affirmer que ceux qui prétendent l’avoir ne l’ont pas plus que les autres. Bien sûr, mon ami s’obstine à ne pas comprendre ou à faire semblant de ne pas comprendre ce que je lui dis. Pourtant je le lui pardonne aisément, car je crois que, tout au fond de lui-même, il sait bien que j’ai raison.

Mais si les chrétiens, la petite minorité intégriste mise à part, sont de moins en moins assurés de leur foi et si les efforts qu’ils peuvent faire pour essayer d’intimider les incroyants et les inciter à mettre au moins un bémol à leurs critiques, sont tout compte fait plus propres à les irriter qu’à vraiment les inquiéter, il en va tout autrement des musulmans. Si la religion chrétienne a cessé d’être une véritable menace, il n’en est pas de même de l’islam qui reste, et sans doute pour longtemps encore, un redoutable fléau. Et, sans parler des pays islamiques, où il est impossible de critiquer la religion sans risquer sa vie, l’islam est certainement la religion qui accepte le moins d’être critiquée. Mais, pour essayer d’empêcher les incroyants de dire librement ce qu’ils pensent de leur religion, les musulmans, plutôt que d’invoquer la tolérance ou les droits de l’homme, comme le font les chrétiens, préfèrent les accuser de racisme et brandir l’épouvantail de « l’islamophobie », mot inventé à seule fin d’essayer de faire croire que tous ceux qui n’aiment pas l’islam détestent, en réalité, les hommes qui pratiquent cette religion et notamment les Arabes. Et, malheureusement ils y ont assez largement réussi avec l’aide de mouvements politiques de gauche, qui, pour des raisons souvent électoralistes, ne craignent pas de trahir l’idéal laïque. Tous ceux qui critiquent l’islam se voient traités de racistes, et s’ils osent se dire eux-mêmes islamophobes, c’est aussitôt sur les ondes, dans la presse et sur internet, un tollé général. Pourtant quiconque est profondément rationaliste, quiconque est profondément laïque ne peut être que profondément islamophobe. Mais cela ne saurait en aucune façon faire de lui un raciste.

Les incroyants qui, au fil des siècles, ont, à quel prix, réussi à dompter la religion chrétienne et à l’obliger à s’accommoder de la laïcité et des droits de l’homme, ne peuvent évidemment pas abdiquer devant une religion qui voudrait leur faire revivre les sombres jours qu’ils ont connus si longtemps. Il est probable que la religion musulmane finira par devenir largement inoffensive, comme l’est devenue la religion chrétienne, le jour où, elle aussi, sera devenue moribonde. Mais ce ne semble vraiment pas être pour demain. Quoi qu’il en soit, quand bien même toutes les religions, y compris l’islam, seraient devenues absolument inoffensives, quand bien même, elles seraient toutes devenues parfaitement tolérantes, quand bien même elles respecteraient totalement les droits de l’homme, les incroyants auraient toujours non seulement le droit, mais le devoir de les critiquer. Car il n’en resterait pas moins que toutes les sottises et les absurdités qu’elles professent déshonorent notre pauvre espèce. Pascal n’a sans doute pas tort hélas ! de parler du « malheur naturel de notre condition faible, mortelle et si misérable que rien ne saurait nous consoler lorsque nous y pensons de près ». Mais puisqu’il affirme que « toute notre dignité consiste en la pensée », on est fondé à lui dire qu’il est indigne de se consoler avec des fariboles.

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Informations complémentaires

Année

2012

Auteurs / Invités

René Pommier

Thématiques

Foi, Questions et options philosophiques, politiques, idéologiques ou religieuses, Religions, Tolérance