Religion, théologie et dogme

Éric de Beukelaer
Baudouin Decharneux

 

UGS : 2010042 Catégorie : Étiquette :

Description

Religion

Baudouin DECHARNEUX

La religion est un dispositif socioculturel composé de mythes (discours ayant des formes variées), symboles (objets ou phénomènes surdéterminés sur le plan affectif) et de rites (gestes reconnus comme étant justes) qui exprime les relations qu’une communauté donnée postule entre le visible et l’invisible. La religion unifie (relie) les différentes composantes de la société (fonction globalisante) et vise à créer un lien entre l’homme et l’individu (fonction reliante).

Comme l’ont bien montré les études du philosophe Lambros Couloubaritsis, le religieux peut revêtir des acceptions diverses selon les lieux et les temps. Il serait erroné de cristalliser le religieux autour, par exemple, du théologique ou de la mystique. Si, en Occident, nous avons tendance à nous focaliser sur le discours (théologie du Verbe) et l’expression de la foi (j’ai telle conviction), nous ne devons pas perdre de vue que, dans de nombreux autres systèmes religieux, l’accent est mis sur la praxis (on parle d’orthopraxie pour désigner certaines religions, fort attentives à la dimension du respect des interdits ou des rites).

Une idée reçue voudrait que si la religion était débarrassée de la volonté de puissance politique, elle serait merveilleuse. Cette affirmation n’a aucun sens, car la religion est par définition politique. Aussi on ne peut sauver le bébé avec l’eau du bain… Il faut se résigner à voir dans la religion une affaire humaine. Qui disait déjà « humain trop humain » ?

Éric DE BEUKELAER

L’homme est un animal religieux, autant qu’il est un être capable de création artistique et d’humour. Ces trois démarches lui donnent de prendre mentalement du recul par rapport à la matérialité des faits. À l’aide de la religion, de l’art et de l’humour, l’imagination colorie le monde, pour en extraire une logique profonde. Par la religion, l’homme assigne un projet à sa condition ; par ses musiques, peintures, danses et poésies, il la met en scène ; et par son rire, il la relativise. Grâce à la conscience qu’il a de lui-même, l’homme n’est pas prisonnier de l’instant. Il s’appartient mentalement et devient de la sorte le gardien de son passé. Ceci le rend curieux de son avenir. Anesthésiez en l’humain cette curiosité, ce besoin vital d’avoir des projets, cette quête de sens… et il se laissera inconsciemment mourir. Non, décidément, l’homme ne vit pas que de pain (Matthieu 4, 4). La démarche religieuse – qu’elle soit primitive et magique, ou élaborée et éthique – offre à l’homme ce qu’il cherche par-dessus tout : un sens à sa vie. Les seuls véritables incroyants non religieux, sont des êtres cyniques, pour qui tout n’est que non-sens. La plupart de temps, on a affaire à des incroyants « religieux », dont certains sont d’authentiques « saints laïcs ». Leur religion s’appellera « droits de l’homme », « survie écologique de la planète », ou encore « bonheur terrestre ». Qu’importe. Ils croient pour vivre et cela se sent.

Qu’elle soit sceptique ou croyante, la religion est donc vitale à l’homme. Mais ceci ne répond pas à la question de fond : correspond-elle à une réalité transcendante ou n’est-elle qu’une géniale prothèse, inventée par l’esprit humain pour lui garder le goût de vivre ? Imaginons une tribu amazonienne à qui un explorateur apporterait un poste de télévision. Dans un premier temps, les indigènes pensent que les images et les sons habitent la petite boîte magique et une grande terreur se saisit du village. Mais bientôt, la curiosité l’emporte et ils s’en prennent à l’objet maléfique. Le plus vaillant des guerriers de la tribu s’avance et lui fracasse la carapace. Tous découvrent alors avec stupeur qu’elle ne contient aucune image, mais des pièces muettes qu’ils jettent dans le fleuve. Le soir venu, la tribu entonne une danse de victoire. Ils ont vaincu la machine à images et découvert qu’elle n’était que du vent ! Dans un coin, seul le vieux sorcier demeure pensif. Il se dit : « Mais alors, ces images d’où venaient-elles ? » Notre civilisation me fait penser à ces indigènes. La « boîte à symboles » qu’était la religion de nos grands-mères faisait peur avec ses menaces de damnation éternelle. Nous l’avons donc déconstruite en mettant à nu ses innombrables rouages psychologiques, sociologiques et historiques. Mais la question demeure, même désossée de ses conditionnements humains : et si le message lumineux de la religion renvoyait à une réalité autrement plus réelle que les mirages dont la société de consommation gave notre quotidien ?

Théologie/dogme

Baudouin DECHARNEUX

La théologie est le discours rationnel et logique visant à articuler, expliquer et clarifier les opinions sur la divinité et les attributions qui lui sont associées. La théologie postule par principe l’existence de Dieu (des dieux) de sorte qu’elle se déploie à partir du moment où ce postulat est tenu pour vrai. En ce, il faut distinguer l’étude de la théologie (histoire de la théologie) qui ne préjuge en rien de l’existence ou non de Dieu (hé oui, certains de mes amis laïques doivent comprendre qu’on peut étudier la théologie sans avoir la foi et la pisciculture sans être un poisson…), mais examine les idées des grands penseurs s’étant attachés à cette question de la théologie en tant que telle, qui relève d’une forme de foi. Il ne faut pas confondre la théologie et la métaphysique. Cette dernière branche de la philosophie consiste à s’interroger de façon abstraite sur une abstraction. Penser à la vitesse d’un véhicule est une interrogation relevant du champ de la physique (même si la vitesse est en soi une abstraction) ; quelle est la nature de la pensée est une interrogation métaphysique (interrogation abstraite sur une abstraction). Certains questionnements théologiques relèvent de la métaphysique, mais toutes les spéculations métaphysiques ne sont pas nécessairement théologiques.

La théologie négative consiste à s’interroger sur le divin en le qualifiant au travers d’attributions négatives (Dieu n’est pas un lieu, un temps, un être vivant, une qualité, etc.), on met ainsi en lumière ce que le concept n’est pas et on dessine en creux les contours de ce qu’il pourrait être. On fait ainsi surgir l’intuition du concept par un questionnement logique. Cette façon d’appréhender théologiquement le divin fut pratiquée aussi bien par des penseurs antiques comme Aristote que par des penseurs juifs (comme Philon d’Alexandrie ou Maïmonide), chrétiens (comme saint Augustin ou saint Thomas) ou musulmans (comme Avicenne).

Du point de vue théologique, le dogme est en quelque sorte l’axiome sans lequel aucune démonstration n’est possible. Ainsi, si chaque fois que je prononce le mot « dieu », je m’empresse d’ajouter « si toutefois il existe » ou « pour peu que nous ne doutions pas de son existence », je ratiocine sur le divin, mais je m’écarte de la logique du théologien. Le philosophe, quant à lui, est plus que réservé par rapport à la véracité de certaines propositions théologiques. Lorsqu’Emmanuel Kant, dans son célèbre traité la Critique de la raison pure, avance que Dieu, l’âme et le monde sont des antinomies de la raison, il met en évidence que la raison ne peut prétendre définir des concepts qui la transcendent.

Le dogme au sens commun est une sorte de paravent derrière lequel s’abritent certains croyants pour éviter de répondre à des questions dérangeantes. Cette dogmatique par délégation (d’autres s’occupent de la question et donc je m’abstiens de raisonner) ne mérite guère que l’on s’y attarde. Le dogme agit ici tel une sorte d’anesthésiant. Le croyant assoupi, tel un nouveau Jonas, se laisse engloutir par ce monstre des grandes profondeurs qu’on nomme cléricalisme.

Éric DE BEUKELAER

En deux mille ans d’histoire, des bataillons d’intellectuels chrétiens se levèrent pour rendre raison de leur foi. C’est encore le cas aujourd’hui, mais par les temps qui courent, le métier de théologien est devenu ingrat. Dans notre monde hyper technique, la théologie n’apparaît plus au commun des mortels comme une activité très « scientifique ». Certains la qualifient même de démarche intellectuellement perverse : « Qui êtes-vous pour mettre le Mystère en boîte avec votre dogmatique ? », scandent-ils en cœur : « Ayatollahs, non merci ! ». Et de fait, personne en ce monde – pas même l’Église – ne « détient » la Vérité. La foi est un accueil du Mystère qui s’enracine au cœur d’une liberté humaine au contact avec le Sacré. Et cela, aucune puissance sur terre ne peut le programmer. Pour le croyant en une révélation, cependant, la Vérité s’est donnée à reconnaître et le théologien utilise son intelligence humaine pour démontrer que si la démarche de foi n’est pas rationnelle, elle n’en est pas moins raisonnable. Un docteur de la foi n’a pas pour mission d’entraîner l’adhésion croyante, mais bien de rendre raison de celle-ci.

Quant aux dogmes, ils ne sont pas des messages venus d’En-haut. Ils sont un discours humain qui (pour le croyant avec l’aide de l’Esprit) cerne une expérience de transcendance. Comment, en effet, parler d’une révélation ? Outre les images, les histoires et les symboles, reste le dogme. Celui-ci balise par des concepts notre connaissance religieuse. Un dogme délimite plus qu’il ne définit. Il écarte ce qui n’est pas plutôt que de fixer ce qui est. En effet, « définir » le divin n’est pas possible. Dieu est infini. Nos concepts humains sont limités et ne peuvent saisir la Transcendance de manière exhaustive. Par contre – une fois qu’elle a adhéré à la foi chrétienne – notre raison peut tirer des conclusions du genre : « Si je crois cela et que je veux être conséquent, alors il y a certaines choses que je ne puis plus dire ». C’est cela un dogme. Cela ressemble à une balise posée en haute mer et qui avertit les navigateurs : « Attention ! Au-delà de cette limite se trouve un banc de sable. Faites selon votre conscience, mais ne venez pas vous plaindre par après. On vous aura prévenu : vous risquez de faire naufrage comme tant d’autres avant vous. »

Ainsi, le dogme traitant de la personne du Christ est une balise. Il ne dit pas : « Voilà la définition théologique du Christ en son mystère intérieur », mais bien « si vous ne voulez pas abîmer la foi chrétienne, vous ne pouvez dire que Jésus de Nazareth n’était pas cent pour cent homme et cent pour cent Dieu ». Comment tenir ces deux choses ensemble ? Pas en se cantonnant dans la logique des hommes, mais en accueillant celle d’un Dieu qui veut partager notre humanité sans tricher avec la condition humaine.

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Informations complémentaires

Année

2010

Auteurs / Invités

Baudouin Decharneux, Éric de Beukelaer

Thématiques

Questions et options philosophiques, politiques, idéologiques ou religieuses, Religions