Raoul Vaneigem : vivre debout ou l’insurrection du quotidien

Claude VASAMILLET

UGS : 2026021 Catégorie : Étiquette :

Description

Avant-dire [1]

Je vais vous parler d’un personnage atypique, inclassable, d’une exceptionnelle lucidité et d’une irrévérence salutaire : Raoul Vaneigem, disparu le 28 juillet 2026, à l’âge de nonante-deux ans. Ce texte n’est ni sa biographie ni une étude de ses œuvres. Il est le témoignage d’un ancien élève devenu, au fil des années, lecteur, ami et compagnon de pensée.

J’ai connu Raoul à l’École normale de Nivelles, en septembre 1962, avant que le Traité de savoir-vivre à l’usage des jeunes générations[2] ne fasse de lui l’une des voix majeures de l’Internationale situationniste[3] avec Guy Debord[4]. Publié en 1967, quelques mois avant l’explosion de Mai 68, ce livre contribua puissamment à donner un langage, une sensibilité et un horizon à cette révolte étudiante et sociale qui, partie des universités, gagna les usines et déboucha sur une grève générale d’une ampleur exceptionnelle. Mai 68 fut à la fois une contestation de l’autorité, des hiérarchies, de l’université, du travail et des normes sociales, mais aussi l’expression d’un désir de liberté, d’autonomie et de transformation de la vie quotidienne.

Dans ce climat, les thèmes situationnistes – refus de la passivité, critique de la société marchande, imagination, désir, autogestion – trouvèrent un écho considérable. Je voudrais évoquer ici l’homme autant que l’écrivain, ses idées autant que les souvenirs qui m’attachent à lui. Sa pensée m’a appris à faire la distinction entre vivre et survivre, à me méfier des dogmes et des pouvoirs, et à comprendre que la liberté ne nous est jamais donnée une fois pour toutes : elle commence dans la vie quotidienne. Il serait pourtant contraire à son esprit d’en faire aujourd’hui un maître à penser. Raoul Vaneigem ne cherchait pas des disciples. Il souhaitait des êtres capables de penser et de vivre par eux-mêmes. Cet hommage mêlera donc mémoire, réflexion et affection. Il ne s’agit pas de l’embaumer, mais de maintenir vivant ce qu’il n’a cessé de défendre : la reprise en main de notre propre existence. Son œuvre est inclassable et l’idée même d’échapper aux étiquettes lui aurait beaucoup plu.

Une pensée qui refuse de mourir

Sa disparition ne fait pas de lui un mort ordinaire. Certains hommes disparaissent avec le bruit qui les entourait. D’autres continuent silencieusement leur chemin dans la conscience de ceux qu’ils ont éveillés. Raoul appartient à cette seconde catégorie. Sa pensée, ses écrits et l’élan de liberté qu’il a transmis continuent de vivre chez ceux qui l’ont connu et chez ceux que ses ouvrages ont profondément marqués. Il se méfiait des éloges de circonstance, des cérémonies compassées et de cette étrange manie qu’a le pouvoir de transformer en statues ceux qu’il n’avait pas réussi à faire taire de leur vivant. Célébrer Vaneigem consiste à prolonger l’incendie qu’il a allumé.

Écrire plutôt que pérorer

Raoul préférait l’écriture à la parole improvisée. Il se méfiait de ces débats où l’émotion, la volonté de convaincre et le désir d’avoir le dernier mot finissent par prendre la place de la pensée. Trop d’orateurs n’écoutent pas leur interlocuteur[5]. Ils attendent seulement qu’il cesse de parler pour reprendre le discours qu’ils préparaient déjà pendant que leur interlocuteur s’exprimait. Le dialogue devient alors une juxtaposition de monologues. Chacun brandit ses certitudes et prend le bruit de sa propre voix pour une démonstration. Vaneigem se défiait des péroreurs professionnels qui répondent avant d’avoir compris la question, tranchent avant d’avoir examiné les faits et dont l’assurance tient lieu d’argument. L’écrit, au contraire, impose une distance. Il oblige à revenir sur une phrase, à retrancher l’emphase, à éprouver l’argument et parfois – suprême humiliation pour l’ego – à reconnaître que l’on s’est trompé. Il donne également au lecteur le temps de douter, de relire et de contester.

Cette méfiance envers la parole dominatrice n’est pas sans évoquer, pour les francs-maçons, le silence de l’Apprenti. L’Apprenti apprend d’abord à écouter. Ce silence n’est pas une soumission. Il est un temps de dépouillement. Avant de vouloir dialoguer avec les autres, il faut apprendre à les entendre. Avant de prétendre éclairer, il faut accepter de recevoir la Lumière. Avant de travailler sur le monde, il faut commencer à dégrossir sa propre pierre. Vaneigem aurait reconnu dans le silence volontaire une école de liberté : apprendre à écouter pour que la parole cesse d’être une arme de domination dominée par les émotions.

Un homme qui nouait sa cravate au dernier moment

J’ai rencontré Raoul en 1962, à l’École normale de Nivelles. Il avait vingt-huit ans ; j’en avais vingt. Je le revois encore arriver par le train, en blouson de cuir noir, ses livres maintenus sous le bras par un élastique. Il avait l’allure d’un homme apportant des explosifs dans un établissement où la pensée était priée de circuler au pas. Avant de franchir les portes de l’École, il nouait sa cravate. C’était la concession minimale faite à cette administration qui semble croire qu’une idée devient respectable dès qu’on lui serre le cou.

Le directeur appartenait à cette catégorie de petits potentats régnant sur leur établissement comme sur un domaine privé, tatillons, soucieux des apparences et gonflés de l’importance que leur confère un grand bureau. Il supportait mieux, semble-t-il, une pensée médiocre bien cravatée qu’une intelligence libre en blouson noir. Raoul lui accordait donc le nœud réglementaire comme on acquitte une taxe dérisoire avant de poursuivre la contrebande. Il nouait sa cravate. Il ne nouait jamais sa pensée.

Un collègue particulièrement zélé devait le dénoncer après avoir reconnu son visage sur la photographie d’une manifestation liée aux grandes grèves de 1960-1961[6]. Il avait pris soin d’entourer sa tête au feutre afin que la direction ne risquât pas de manquer sa proie[7]. La reconnaissance faciale existait donc déjà. Elle fonctionnait simplement au feutre noir et à la bassesse ordinaire.

En mars 2024, à Lessines, la célébration des nonante ans de Raoul coïncida avec le soixantième anniversaire de notre promotion d’étudiants de juin 1964. Raoul s’était discrètement installé à une table, aux côtés de sa compagne Eleni, entouré de membres de sa famille et de quelques amis fidèles. Rien, dans son attitude, ne cherchait à faire de lui le centre de la fête : il se tenait en retrait de l’hommage qui lui était rendu, avec cette pudeur de ceux qui préfèrent la chaleur d’une présence aux cérémonies. Sur scène, Fanchon Daemers[8] évoqua en chansons l’homme et l’écrivain. Sa voix fit revivre le refus obstiné de la soumission et cet amour de la vie qui traverse toute l’œuvre de Raoul. Elle célébrait un être attentif aux autres, demeuré fidèle à cette conviction essentielle : aucune révolution ne mérite son nom si elle ne rend pas l’existence plus libre, plus joyeuse et plus humaine.

De la vingtaine d’étudiants qui avaient autrefois fêté ensemble l’obtention de leur diplôme, nous n’étions plus que trois à répondre présents. Le temps avait dispersé les uns, emporté les autres et réduit notre joyeuse cohorte à quelques survivants de la mémoire. En préparation à cette rencontre Raoul me confia une note à transmettre à mes anciens condisciples. Quelques lignes dans lesquelles, par-delà six décennies, il faisait remonter à la surface ses propres souvenirs de nos années nivelloises : « Je n’ai jamais pris le train de Linkebeek sans penser au mineur et écrivain Constant Malva[9] qui, chaque matin sacrifié au travail, souhaitait que « le feu fût aux quatre coins du monde ! », mais une fois en classe, avec mes élèves, je retrouvais l’air du large et c’est à eux que je devais de respirer plus librement – Il n’y a que l’enseignement de la vie pour nous désapprendre de mourir. Merci à toutes et à tous de me l’avoir rappelé. (RV 90 ans ce 21 mars) ».

Un professeur qui enseignait la vie

Raoul fut, accessoirement, mon professeur de français. Je dis bien : accessoirement, car il nous enseignait moins la littérature qu’il ne s’en servait pour réveiller en nous le goût de vivre. Je me souviens qu’il nous demanda d’analyser ce vers de Charles d’Orléans[10], « Je meurs de soif auprès de la fontaine », puis cet aphorisme d’André Breton[11] : « La beauté sera convulsive ou ne sera pas. » Le choix de ces formules révélait déjà le pédagogue qu’était Raoul : il nous invitait à entrer dans la contradiction, à nous laisser troubler par les mots et à questionner les évidences. En nous confrontant au paradoxe de la soif devant l’eau et à une beauté qui refuse l’immobilité décorative, il formait en nous, futurs enseignants, moins des gardiens du savoir que des éveilleurs de curiosité, capables d’apprendre à leurs élèves à penser, à douter et à regarder autrement. Visionnaire, Raoul nous faisait fantasmer une société idéale à mi-chemin entre la République de Platon[12] et l’Utopia de Thomas More[13] tel qu’il l’imagina dans son roman Voyage à Oarystis[14].

Pour lui, la véritable notoriété d’un livre ne se mesurait pas au bruit fait autour de son titre ou de son auteur, mais à la profondeur de son retentissement dans une existence : aux certitudes qu’il ébranle, aux désirs qu’il éveille, aux refus qu’il rend possibles et à la manière dont il nous apprend à vivre autrement. Raoul savait que le désir d’apprendre ne s’impose ni par la baguette ni par la note ; il se transmet par contagion…

Avec lui, les écrivains entraient dans notre vie. J’en évoquerai quelques-uns, non selon la sage ordonnance des siècles, mais au gré des souvenirs qui remontent à la surface, car la mémoire se soucie peu de chronologie : elle rapproche les voix qui, par-delà les époques, nous révélaient une même insoumission et un même désir de vivre autrement.

La littérature constituait ainsi une part essentielle de notre éducation. Lire ne consistait pas seulement à déchiffrer des mots, à repérer une figure de style ou à retenir le nom d’un auteur pour le restituer lors d’un examen. C’était entrer dans une conscience différente de la nôtre, éprouver par l’imagination des existences que nous n’aurions jamais vécues et découvrir que le monde pouvait être regardé autrement. Les grandes œuvres enrichissaient notre langage, affinaient notre sensibilité et nous apprenaient à reconnaître la complexité du réel derrière les simplifications commodes. Elles nous donnaient les moyens de déceler les mensonges du pouvoir, les pièges des préjugés et les nuances que les discours péremptoires s’empressent d’effacer.

Une éducation privée de littérature formerait peut-être des exécutants capables de lire des consignes, mais non des êtres disposés à interroger le sens de ce qu’on leur demande d’accomplir. Transmettre le goût des livres qui en valent la peine n’est donc ni un luxe culturel ni une élégance réservée aux lettrés : c’est offrir à chacun les mots nécessaires pour comprendre son expérience, résister aux récits qui prétendent penser à sa place et devenir davantage l’auteur de sa propre existence.

Si mes souvenirs te donne à toi, lectrice ou lecteur, l’envie d’ouvrir quelques-uns de ces ouvrages, de retrouver certains de leurs auteurs ou de poursuivre toi-même les chemins que je ne fais ici qu’indiquer, cet essai n’aurait pas été vain. J’espère du moins t’avoir tant soit peu convaincu que la littérature digne de ce nom n’est ni un ornement pour conversations savantes ni un cimetière d’écrivains ensevelis dans les programmes scolaires. Elle nous apprend à mieux lire les êtres, le monde et parfois cette énigme que nous demeurons à nous-mêmes.

Encore faut-il distinguer les œuvres qui agrandissent l’existence de celles qui se contentent d’occuper un trajet en train – ce qui explique sans doute l’expression « roman de gare », même si certains trains et quelques romans populaires conduisent parfois beaucoup plus loin que prévu. Tous les livres ne se valent pas : les uns dérangent, éclairent, libèrent et continuent à travailler en nous longtemps après que nous les avons refermés ; les autres, fabriqués selon les recettes du marché, flattent les goûts du moment, alignent les péripéties comme des marchandises sur un rayon et disparaissent de la mémoire aussitôt consommées.

Il existe heureusement des écrivains qui écrivent parce qu’ils ont quelque chose d’irremplaçable à transmettre, et non parce qu’un service commercial leur a signalé l’opportunité d’un nouveau volume avant les fêtes. Si ces pages pouvaient aider à reconnaître les premiers sans perdre trop de temps avec les seconds, elles auraient déjà rempli une part de leur mission : non dresser une liste de lectures obligatoires, mais éveiller le désir d’aller voir, derrière les couvertures, quels livres contiennent encore assez de vie pour transformer la nôtre.

Raoul nous emmenait dans un voyage initiatique et fascinant à travers une littérature revisitée des fatrasies[15] du Moyen Âge aux écrivains maudits tels Restif de la Bretonne[16], Aloysius Bertrand[17], Allan Poe[18], Petrus Borel[19]. Il nous conseillait de nous pénétrer de la Critique de la vie quotidienne dans les pas d’Henri Lefebvre[20] et renvoyait dos à dos aussi bien les séides du capitalisme marchand que les doctrinaires staliniens, les uns comme les autres acharnés à anesthésier la passion de vivre[21].

Raoul nous fit aussi découvrir la Complainte des tisserandes, ce passage d’Yvain ou le Chevalier au lion de Chrétien de Troyes[22], écrit vers 1180, où des femmes tissent la soie tout en demeurant prisonnières de la misère :

« Nous tissons la soie tout le jour
Et jamais n’en sommes mieux vêtues
A jamais pauvres et nues
Nous avons faim et soif toujours »

Il y eut Gérard de Nerval[23] (1808-1855), dont Aurélia (1855) m’ouvrait les portes du rêve et d’une vie intérieure que la raison ne suffit pas à épuiser. Chez lui, le rêve n’était pas une fuite hors du réel, mais un passage vers ses profondeurs secrètes, là où les souvenirs, les mythes et les êtres disparus continuent de converser avec les vivants.

Son intérêt pour les traditions initiatiques et la franc-maçonnerie nourrissait cette recherche d’une unité dissimulée derrière la diversité des religions et des symboles. Dans Voyage en Orient, la légende d’Adoniram, bâtisseur du Temple de Salomon, lui permettait de célébrer l’artiste, l’ouvrier et l’homme de métier face au pouvoir du roi. Dans Aurélia, sans qu’il s’agisse d’un récit maçonnique à proprement parler, l’épreuve, la descente dans la nuit intérieure et la quête d’une renaissance prennent la forme d’un chemin initiatique. Nerval m’apprenait ainsi que la raison éclaire le monde, mais qu’elle ne suffit pas à en sonder toutes les ténèbres ; les mythes et les symboles ne nous dispensent pas de penser, ils nous invitent à poursuivre la pensée au-delà de ce qu’elle peut démontrer.

Charles Fourier[24] (1772-1837) qui osait imaginer une société où les passions, loin d’être réprimées comme des forces dangereuses, deviendraient les ressorts de la coopération et du bonheur collectif. Dans ses phalanstères, le travail ne devait plus être une peine infligée pour gagner le droit de survivre, mais une activité variée, librement choisie et rendue attrayante par le plaisir de créer avec les autres. Ses visions, parfois extravagantes, avaient le mérite de pousser l’imagination jusqu’au point où elle cesse d’être une consolation pour devenir une critique du réel. À travers lui, je découvrais que l’utopie mesure la pauvreté du monde présent à l’aune de ce qu’il pourrait devenir. Certaines affinités avec l’idéal maçonnique apparaissaient alors clairement – fraternité, association libre, perfectionnement humain et construction collective – même si rien ne permet d’affirmer avec certitude que Fourier fut lui-même initié. Il nous apprenait surtout qu’une société ne devient pas humaine en exigeant davantage de sacrifices, mais en organisant enfin la vie autour de ce qui augmente la joie, la créativité et la puissance d’agir de chacun.

François Villon[25] retrouvait ses compagnons d’infortune, la faim, les tavernes et la peur du gibet. Il nous enseignait avec cette simplicité qui traverse les siècles, que toute existence est vouée à passer. Son célèbre « Mais où sont les neiges d’antan ? » ne parle pas seulement de la disparition des êtres aimés ou de la beauté qui s’estompe ; il rappelle que les réputations s’effacent, que les puissances tombent et que le temps finit par dissoudre ce que l’on croyait durable. Mais il suggère en même temps qu’une voix peut survivre à celui qui l’a portée. Les neiges fondent, les hommes disparaissent, les institutions passent ; certaines paroles, elles, continuent de résonner longtemps après leur auteur. C’est peut-être aussi ce qui rapproche Villon de Vaneigem : l’un comme l’autre nous rappellent, chacun à sa manière, que la vie est trop brève pour être sacrifiée à l’obéissance, à la peur ou aux conventions.

Clément Marot[26] avec son rondeau « Anne, par jeu, me jeta de la neige », m’apprenait que la poésie pouvait faire naître le feu du désir d’une boule de neige. À travers ce badinage, je découvrais une manière légère et malicieuse de rendre au corps et aux sentiments leur liberté ; Rabelais[27] rappelait que rire, manger, boire, apprendre et exercer son intelligence pouvaient appartenir au même programme éducatif ; Michel de Montaigne[28], l’art de penser librement sans jamais transformer ses convictions en dogmes ; Étienne de La Boétie[29], cette question toujours explosive : pourquoi obéissons-nous à des pouvoirs qui ne tiennent que par notre soumission ? Voltaire [30]tournait le fanatisme en ridicule, Jean Meslier[31], curé christophobe, pourfendeur clandestin de Dieu, des rois et des puissants dans le secret de son Testament, nous révélait qu’une vie apparemment soumise peut abriter une insurrection silencieuse et que la pensée, longtemps tenue à genoux, finit parfois par se relever après la mort de celui qui l’a portée.

Avec Les Chants de Maldoror, écrits par Isidore Ducasse[32] sous le pseudonyme de comte de Lautréamont, je découvrais une poésie de la révolte où l’imagination faisait éclater les règles du langage et les certitudes morales. Cette lecture m’apprenait à regarder au-delà des apparences et à ne pas confondre ce qui bouscule nos habitudes ou heurte nos convictions avec ce qui porte réellement atteinte à la dignité humaine.

Rimbaud[33] déchirait d’un vers les mensonges de l’héroïsme guerrier dans Le Dormeur du val en commençant par nous offrir la douceur idyllique d’un jeune soldat endormi dans la nature, avant que le dernier vers – « Il a deux trous rouges au côté droit » – ne fasse brutalement basculer le poème : derrière la beauté du paysage apparaissaient soudain l’absurdité de la guerre et la mort d’un garçon que les discours patriotiques auraient volontiers transformé en héros.

Et d’autres accents de sa poésie me touchaient plus intimement encore. Dans les fugues de 1870, je suivais en imagination cet adolescent quittant Charleville, longeant la Meuse et traversant Fépin, petit village où j’ai moi-même séjourné quelques années plus tard dans un chalet familial au bord de la Meuse avec mes jeunes enfants, leur maman et leur grand-père. Je revoyais Rimbaud marcher vers Charleroi, affamé, les vêtements usés, mais grisé par la route, l’automne et la liberté. Il m’apprenait que la poésie ne naît pas seulement des sujets réputés nobles : elle peut jaillir d’un chemin boueux, d’une auberge populaire, d’un repas longtemps attendu ou du soulagement très physique de poser enfin ses pieds meurtris sous une table.

Dans Au Cabaret-Vert, cinq heures du soir, Rimbaud, arrivé à Charleroi après plusieurs jours de marche, est accueilli par une jeune serveuse dont il évoque sans détour la poitrine généreuse, les « yeux vifs » et l’allure sensuelle :

« Quand la fille aux tétons énormes, aux yeux vifs,
– Celle-là, ce n’est pas un baiser qui l’épeure ! –
Rieuse, m’apporta des tartines de beurre… »

La crudité joyeuse de l’expression ne cherche ni l’élégance convenue ni la pudeur de façade. Elle traduit le regard troublé d’un adolescent qui découvre une femme vivante et libre, bien éloignée des silhouettes désincarnées de la poésie académique. Sa poitrine, son rire et son absence de fausse pudeur se confondent avec le repas servi et la chaleur de l’auberge : tout célèbre ici le retour du corps, du désir et des plaisirs simples après la fatigue de la route.

Rimbaud la regarde avec l’audace et le trouble d’un adolescent découvrant à la fois la liberté, le désir charnel et la chaleur d’une présence féminine. Cette fille du peuple n’est ni une muse éthérée ni une beauté inaccessible : elle est vivante, rieuse et nullement effarouchée par les regards ou les baisers. En apportant au voyageur épuisé des tartines de beurre et du jambon tiède, elle nourrit son corps autant que son imagination. L’auberge devient alors un bref refuge où le jeune vagabond goûte une hospitalité sans sermon, une sensualité sans culpabilité et un bonheur qui ne réclame rien d’autre que l’instant présent.

Rimbaud rendait ainsi sa dignité poétique à ce que la littérature dite convenable dédaignait : une servante, un repas modeste, un désir naissant et la joie d’être accueilli quelque part. Charleroi cessait d’être seulement la ville industrielle de mes origines : sous la plume du fugueur, elle devenait une étape de cette « bohème » où marcher, sentir, rêver et écrire ne formaient plus qu’un seul mouvement.

Cette liberté fulgurante devait pourtant se heurter à la violence du réel. Quelques années plus tard, la relation passionnée et tumultueuse de Rimbaud avec Paul Verlaine [34]s’acheva dans le drame de Bruxelles. Le 10 juillet 1873, au cours d’une dispute suscitée par leur rupture annoncée, Verlaine, ivre et désespéré, tira deux coups de revolver sur Rimbaud et le blessa au poignet gauche. Cet épisode condense la contradiction de deux êtres qui voulaient affranchir la poésie et l’existence des conventions, mais demeuraient prisonniers de la passion, de la jalousie, de l’alcool et de leurs propres démons. Rimbaud me révélait ainsi que l’insoumission véritable ne consiste pas seulement à briser les règles du langage ou à défier la société : elle exige également de combattre en soi les forces qui peuvent transformer le désir de liberté en souffrance, en dépendance ou en domination.

Boris Vian[35] opposait à la grisaille du travail aliéné et aux pesanteurs du sérieux bourgeois l’insolence de la désobéissance, la souveraineté de l’amour et une imagination trop débordante pour laisser la vie se résigner à l’ordinaire. Avec Le Déserteur, il donnait une voix simple et fraternelle à celui qui refuse de tuer sur commande et de sacrifier son existence aux décisions prises par les puissants. Dans les caves enfumées de Saint-Germain-des-Prés, sa trompette et le jazz introduisaient une autre manière de respirer : l’improvisation y défiait les partitions trop bien réglées comme sa littérature défiait les convenances. Chez Vian, écrire, jouer, aimer, rire et désobéir participaient d’un même refus : celui de laisser les institutions confisquer la musique singulière d’une existence.

Bertolt Brecht[36] nous empêchait de subir passivement les histoires qu’on nous raconte : derrière les destins individuels, il révélait les forces sociales, économiques et politiques que les discours officiels ou patriotiques préfèrent dissimuler en présentant la misère, la guerre ou l’injustice comme de simples fatalités plutôt que comme les effets d’un système.

Franz Kafka[37], plus prémonitoire encore, avait pressenti l’avènement d’un monde livré à des procédures anonymes, où nul ne commande vraiment, mais où chacun obéit. Sa bureaucratie sans visage annonce étrangement notre époque : des algorithmes évaluent, sélectionnent, surveillent et parfois excluent des individus incapables de connaître les critères qui les jugent. Comme Joseph K. dans Le Procès, l’homme risque désormais d’être condamné par une machine dont le fonctionnement est devenu si opaque que ceux-là mêmes qui l’ont conçue ne la maîtrisent plus. L’intelligence artificielle, lorsqu’elle s’emballe dans les rouages du pouvoir et du profit, peut ainsi devenir la bureaucratie kafkaïenne.

Raoul nous faisait lire Pascal[38] qui distinguait l’esprit de géométrie de l’esprit de finesse. Le premier ordonne, démontre et mesure ; le second saisit ce qui ne se laisse ni enfermer dans une formule ni soumettre à la règle : les nuances, les êtres, les mouvements secrets de la vie. Ce choix annonçait déjà sa pensée future : il refusait que la raison enferme l’intelligence sensible. À travers Pascal, Raoul nous apprenait à raisonner avec rigueur sans étouffer notre sensibilité, à mettre les certitudes en doute et à préférer aux vérités bien ordonnées la finesse d’un jugement personnel, capable de nous libérer des dogmes.

Blaise Pascal écrivait que « les mêmes pensées poussent quelquefois tout autrement dans un autre que dans leur auteur : infertiles dans leur champ naturel, abondantes étant transplantées » et que « les mots diversement rangés font un divers sens ».

Ces formules trouvent une résonance inattendue à l’époque de l’intelligence artificielle. La machine agence automatiquement des mots selon les régularités apprises dans d’innombrables textes, mais elle ne vit ni ne ressent ce qu’elle écrit. Le sens ne réside donc pas tout entier dans le texte produit : il germe dans l’esprit du lecteur, qui l’éclaire par son expérience, sa sensibilité, ses souvenirs et ses interrogations. Une phrase engendrée sans conscience peut ainsi provoquer une pensée profondément humaine, comme une graine transportée par le vent devient féconde dans une terre inconnue.

Cette écriture automatique des IA rappelle, sans se confondre avec elle, l’expérience entreprise en 1919 par André Breton et Philippe Soupault dans Les Champs magnétiques[39]. Les surréalistes cherchaient à laisser courir les mots en écartant le contrôle de la raison, afin de faire remonter les images et les associations enfouies dans l’inconscient. L’IA, elle, ne délivre aucun inconscient : son automatisme est statistique, non psychique. Mais dans les deux cas, des rapprochements imprévus surgissent et attendent qu’un lecteur les interprète et leur donne une signification subjective. La machine dispose les mots ; l’être humain les transplante dans sa propre vie, où seulement ils peuvent devenir pensée.

Pascal nous invite à ne pas condamner une parole avant d’en avoir recherché le sens. Une banalité prononcée par le plus humble peut contenir une expérience, une blessure ou une intuition que l’assurance des prétendus « intellectuels » n’a pas su percevoir. Raoul nous apprenait ainsi à écouter avant de juger, à ne jamais rejeter une parole en raison de celui qui la prononce et à discerner, derrière la maladresse ou la colère, ce qui demandait réellement à être entendu. Il formait de futurs enseignants appelés à recevoir les doléances des élèves et des parents, parfois légitimes, parfois excessives, mais toujours révélatrices d’une inquiétude, d’un sentiment d’injustice ou d’une souffrance qu’il fallait d’abord comprendre. Écouter ne signifiait ni tout accepter ni capituler devant l’agressivité : c’était refuser que l’émotion de l’autre commande aussitôt la nôtre et que deux colères face à face transforment un désaccord en champ de bataille.

Cette leçon est aujourd’hui plus précieuse encore, à une époque où les enseignants sont trop souvent assaillis de reproches, d’invectives et parfois de véritables violences verbales. Raoul nous enseignait à ne pas opposer à l’insulte la brutalité de l’autorité, mais la fermeté calme de celui qui cherche à comprendre sans renoncer à sa dignité. Il nous apprenait à douter sans nous dérober, à répondre sans humilier et à préférer aux certitudes tranchantes cette finesse du jugement qui distingue la plainte de l’agression, protège la personne sans excuser l’inacceptable et ouvre, dans le mur du conflit, une fenêtre sur la liberté.

Par-delà ces réflexions, nous retrouvions la pensée de Spinoza[40]. Comprendre ne signifie pas justifier la violence, absoudre l’insulte ou renoncer à poser des limites ; c’est refuser de réduire un être humain au geste ou à la parole qui nous offense, afin de découvrir les peurs, les frustrations et les déterminismes qui l’ont conduit à agir ainsi. La compréhension ne désarme pas la fermeté : elle l’empêche seulement de se changer en vengeance.

Jean Ray[41] entrouvrait, dans la grisaille du quotidien, des portes donnant sur l’inquiétante liberté de l’imaginaire. Dans Malpertuis, Le Grand Nocturne, Les Contes du whisky, La Cité de l’Indicible Peur, Les Cercles de l’épouvante, Le Livre des fantômes et Les Contes noirs du golf, il faisait surgir l’insolite derrière les façades les plus ordinaires, peuplant maisons, ports, tavernes et terrains de golf de présences capables de faire vaciller une raison trop habituée à l’ordinaire.

Avec les aventures de Harry Dickson, il transformait le récit populaire en véritable laboratoire du mystère. Le lire, c’était découvrir que le réel déborde toujours les frontières que la morale et le prétendu bon sens cherchent à lui imposer : sous sa plume, le fantastique devenait une école du doute, rappelant que derrière toute façade respectable peut sommeiller un monstre.

Dans les brumes de ses ports et les profondeurs de ses mers rôdent aussi les monstres marins hérités des légendes de marins : poulpes gigantesques, créatures sans nom, silhouettes écailleuses et forces englouties qui semblent remonter d’un monde antérieur à la raison. Ils incarnent tout ce que l’être humain croit avoir repoussé hors du réel, mais qui demeure tapi sous la surface, prêt à déchirer le mince filet de nos certitudes.

Dans Le Dernier Voyageur, les injures maritimes de l’électricien – « Morue salée ! Appât de congres ! » – font irrésistiblement écho aux bordées du capitaine Haddock. Chez Jean Ray comme chez Hergé, l’injure cesse d’être simplement grossière : elle devient une poésie populaire où la colère « prend le large » ; elle quitte la violence ordinaire pour s’évader vers l’imaginaire, l’humour et l’invention verbale.

Cet univers évoque aussi, par une étrange fraternité de brume, de désir et d’ivresse, l’Amsterdam de Jacques Brel. Chez Jean Ray comme chez Brel, le port n’est pas seulement un décor : il devient un théâtre de l’existence où les marins boivent, rêvent, jurent, aiment et s’apprêtent à affronter la mer comme on affronte le destin. Les tavernes y abritent la même humanité excessive, charnelle et fraternelle, tandis que l’océan, derrière les lumières du quai blafard, conserve ses abîmes, ses monstres et l’appel inquiétant du départ. Le fantastique et l’humour ouvrent ainsi une brèche salutaire dans le sérieux compassé du monde.

Le marquis de Sade[42], avec La Philosophie dans le boudoir, Justine ou les Malheurs de la vertu et Aline et Valcour, nous confrontait à une pensée autrement dérangeante. Raoul ne nous invitait ni à admirer ses cruautés ni à confondre liberté et violence, mais à découvrir comment une œuvre scandaleuse peut mettre à nu l’hypocrisie d’une société qui prêche la vertu tout en organisant la domination. Sade nous apprenait à nous méfier des morales qui condamnent le désir lorsqu’elles servent surtout à protéger le pouvoir, la propriété, la religion et l’autorité patriarcale. Mais sa lecture nous obligeait également à tracer une limite essentielle : la libération du désir cesse d’être émancipatrice dès qu’elle transforme autrui en objet. La liberté ne vaut que si elle est partagée ; imposée par le plus fort, elle ne constitue plus qu’un autre nom donné à la tyrannie.

Il y eut aussi Malcolm Lowry[43] qui, dans Au-dessous du volcan, mettait en scène un naufrage d’une terrible lucidité, montrant combien un être peut discerner sa propre chute tout en demeurant prisonnier de lui-même – et tant d’autres auteurs encore qu’il serait fastidieux d’aligner ici comme des volumes sur les rayonnages d’une bibliothèque… (; Søren Kierkegaard avec son Ou bien… ou bien[44]… ; Pierre Broué et Emile Témine avec La Révolution et la Guerre d’Espagne ; William Shirer avec Le Troisième Reich ; Lucien Goldman avec le dieu caché[45], Thomas de Quincey[46] avec ses Confessions d’un mangeur d’opium, De l’assassinat considéré comme un des beaux-arts, Le palimpseste du cerveau humain ; Guillaume Apollinaire[47] évoque explicitement Thomas De Quincey dans Cors de chasse, poème publié dans Alcools en 1913. Il rapproche sa propre douleur amoureuse du souvenir d’Ann, la jeune prostituée qui avait secouru De Quincey durant ses années de misère à Londres et dont celui-ci conserva toute sa vie la mémoire. Apollinaire écrit :

« Et Thomas de Quincey buvant
L’opium, poison doux et chaste,
À sa pauvre Anne allait rêvant…
Passons, passons, puisque tout passe,
Je me retournerai souvent.
Les souvenirs sont cors de chasse
Dont meurt le bruit parmi le vent. »

L’opium permet à De Quincey de retrouver en rêve celle que le temps lui a enlevée ; de même, Apollinaire se retourne vers un amour disparu tout en sachant qu’il ne peut le retenir. « Passons, passons » exprime la nécessité d’avancer puisque les êtres, les amours et les instants sont voués à disparaître. Pourtant, « Je me retournerai souvent  » avoue que la volonté d’aller de l’avant n’abolit pas la nostalgie. Les souvenirs sont comparés à des cors de chasse : ils résonnent d’abord avec force, reviennent de loin comme des appels, puis leur écho s’affaiblit et se perd dans le vent. Le poème unit ainsi De Quincey et Apollinaire dans une même expérience : l’être aimé disparaît, mais sa voix continue longtemps de hanter la mémoire, avant de devenir un écho que le temps emporte sans parvenir tout à fait à l’effacer.

Aux auteurs étudiés avec Vaneigem, il faut ajouter Jules Vallès[48], notamment L’Enfant et L’Insurgé. À travers sa critique de l’éducation autoritaire et son engagement dans la Commune de Paris, Vallès montrait qu’un ordre présenté comme naturel peut être contesté. La Commune de Paris[49] posait aussi une question essentielle pour Vaneigem : comment transformer la société sans reconstruire un nouveau pouvoir au-dessus des hommes ?

Mon professeur d’anglais, M. Boucq, compléta cette ouverture par d’autres lectures. Avec The Way of All Flesh de Samuel Butler[50], je découvrais une critique ironique de la famille, de la religion et de la morale victorienne, qui révélait la contrainte dissimulée derrière la respectabilité. Les Canterbury Tales de Chaucer[51], eux, faisaient entrer dans la littérature une humanité charnelle, diverse, drôle et contradictoire, bien éloignée des discours moralisateurs.

José Bastin[52] écrit : « son approche de la poésie avait quelque chose d’insolite et de fascinant qui nous emmenait au-delà du réel. Il nous invitait à pénétrer la dimension surréaliste de ces vers du XIIIe siècle qui nous font songer à un tableau de Magritte[53] et j’ajoute de Salvador Dali voire de Jérôme Bosch ou Prévert :

« Un ours emplumé
Fit semer un blé
De Douvres à Wissant.
Un oignon pelé
S’était apprêté
A chanter devant
Quand sur un éléphant roue
Vint un limaçon armé
Qui leur criait :
Fils de p… arrivez !
Je versifie en dormant. »

Voici une courte analyse telle que la pratiquions :

Un ours empluméRéunit deux règnes incompatibles : l’ours devient oiseau. L’image abolit les limites imposées par le réel.
Fit semer du blé/De Douvres à WissantL’action traverse symboliquement la Manche et transforme la mer en champ cultivable. L’impossible devient naturel.
Un oignon pelé/S’était apprêté/À chanterUn objet humble reçoit une intention et une voix humaines. Le quotidien s’anime et devient merveilleux.
Sur un éléphant rougeLa couleur irréelle transforme l’animal en apparition picturale, annonçant les visions de Bosch, Magritte ou Dalí.
Vint un limaçon arméLe plus lent et le plus vulnérable des animaux devient guerrier. Ce renversement ridiculise la force et l’héroïsme.
Fils de putain, approchez !La grossièreté fait brutalement irruption dans l’univers merveilleux. Elle mêle le langage populaire à la poésie.
Je versifie en dormantLe poète révèle ironiquement sa méthode : libérée de la raison, l’imagination associe librement les images, comme le feront plus tard les surréalistes.

 

Raoul ne nous les présentait jamais comme des auteurs célèbres à vénérer, mais comme des compagnons turbulents et parfois sulfureux, capables de nous faire réfléchir autrement et de changer notre regard sur la vie. Ils nous rendaient plus humains parce qu’ils affinaient notre sensibilité, questionnaient nos certitudes et nous arrachaient à l’indifférence – cette forme polie de la barbarie. Par des chemins différents, tous ces écrivains m’apprenaient donc une même chose : se méfier des apparences et refuser la soumission partout où l’autorité et l’oppression se dissimulent sous ces règles sociales, morales que l’habitude finit par faire passer pour naturelles et indiscutables.

Ils nous apprenaient à reconnaître dans les faiblesses, les révoltes, les désirs et les contradictions d’autrui quelque chose de nous-mêmes. Ils nous rendaient plus humains, parce qu’ils affinaient notre sensibilité, ébranlaient nos certitudes. Raoul ne nous apprenait pas seulement à lire des livres : à travers eux, il nous apprenait à mieux lire les êtres, le monde et la vie. Les auteurs devenaient une assemblée indisciplinée où les morts continuaient à discuter de notre manière de vivre.

Son intérêt pour les hérésies médiévales et pour le mouvement du Libre-Esprit[54] s’inscrivait dans la même recherche. Sous les condamnations ecclésiastiques, il retrouvait les traces d’hommes et de femmes qui avaient tenté d’échapper à l’autorité des prêtres, à la culpabilité et au mépris du corps.

De Malonne à Nivelles : sortir de l’hiver

Cette rencontre eut pour moi une force particulière parce que je venais d’un univers exactement opposé. Je sortais du pensionnat des Frères des Écoles Chrétiennes, dont j’avais finalement été renvoyé pour « comportement non conforme ». Cette formule sibylline signifiait que l’institution n’était pas parvenue à me formater.

À Malonne, la littérature nous arrivait souvent après passage par la sacristie. On retenait volontiers dans les œuvres ce qui pouvait exalter l’obéissance, le sacrifice, la pureté, la souffrance rédemptrice, le renoncement. On pouvait raconter avec force détails les martyrs, les corps suppliciés, les flammes de l’enfer ou les saints supportant héroïquement des douleurs que le commun des mortels aurait raisonnablement cherché à éviter. La jouissance était suspecte. Le désir passait à l’Index.

Le Traité de savoir-vivre : un titre qui disait déjà l’essentiel

Le titre de l’ouvrage majeur de Raoul Vaneigem était déjà tout un programme : Traité de savoir-vivre à l’usage des jeunes générations. Il détourne ironiquement l’expression traditionnelle de « savoir-vivre », habituellement associée aux bonnes manières, aux convenances et aux règles de politesse. Chez Vaneigem, il ne s’agit plus d’apprendre à bien se tenir en société, mais d’apprendre à vivre véritablement : reprendre possession de son temps, de ses désirs, de sa liberté et de sa capacité de créer. Le véritable savoir-vivre consiste ainsi moins à respecter les conventions qu’à discerner celles qui nous empêchent de vivre.

Raoul me délivra peut-être moins de la religion que d’une habitude plus profonde qu’elle avait contribué à installer en moi : la peur de penser contre ce qui se présente comme sacré. Il me montra qu’aucune vérité digne de ce nom ne devrait craindre les questions[55]. Une croyance qui interdit le doute, une autorité qui refuse la contradiction ou une institution qui demande d’obéir avant de permettre à chacun de comprendre et de discuter ce qu’elle impose révèle moins sa force que sa fragilité. Le Traité prolongeait ainsi ce que son enseignement m’avait appris : vivre librement, ce n’est pas remplacer un dogme par un autre, mais conserver la faculté de questionner toute vérité qui prétend s’imposer à nous, y compris celle des révolutionnaires eux-mêmes. L’émancipation commence lorsque l’on pense par soi-même.

L’arrivée de Vaneigem fut pour moi une bouffée d’oxygène après cette longue éducation à l’asphyxie. Je découvris qu’une œuvre pouvait ne pas nous demander de nous sacrifier, mais nous inciter à exister ; qu’un auteur pouvait ne pas nous enseigner à accepter le monde, mais nous aider à le regarder avec assez de lucidité pour vouloir le transformer.

Vivre n’est pas survivre

C’est probablement là que se trouve le cœur de son œuvre. Pour Vaneigem, vivre et survivre ne sont pas synonyme. Survivre, c’est maintenir la machine humaine en état de fonctionner : se lever, travailler, produire, consommer, récupérer suffisamment pour recommencer le lendemain. Vivre, c’est disposer de son temps. C’est créer, aimer, comprendre, désirer, jouer, apprendre, s’émerveiller. Être vivant ne signifie donc pas seulement respirer. La survie maintient le corps debout. La vie lui donne une raison d’exister.

Cette opposition traverse le Traité de savoir-vivre à l’usage des jeunes générations. Vaneigem y dénonce un monde dans lequel l’existence se trouve progressivement confisquée par le travail, la marchandise, la consommation et les pouvoirs qui prétendent décider à notre place de ce dont nous avons besoin. Sa formule est restée célèbre : « Nous ne voulons pas d’un monde où la garantie de ne pas mourir de faim s’échange contre le risque de mourir d’ennui. » Plus d’un demi-siècle après cet ouvrage fondateur, Vaneigem en a repris et prolongé l’élan dans Du Traité de savoir-vivre à l’usage des jeunes générations à la nouvelle insurrection mondiale[56] : il y confronte ses intuitions de 1967 aux formes contemporaines de l’aliénation et réaffirme que la transformation du monde commence par la reconquête de notre existence.

Il s’agit de reprendre possession de notre corps, de notre temps, de nos désirs, de notre créativité et de nos relations, contre une société qui réduit trop souvent la vie au travail, à la consommation et à la survie. Elle apparaît chaque fois que l’on préfère l’entraide à la concurrence, la compréhension à l’obéissance, la solidarité à la compétition, le partage au pouvoir et l’amour à la possession. Pour Vaneigem, on ne prépare pas la liberté en apprenant aux individus à obéir : la manière de transformer le monde doit déjà contenir quelque chose du monde libre que l’on veut faire naître. Il tenta lui-même de mettre cette conception en pratique par son enseignement, son refus des carrières et des honneurs, sa rupture avec l’Internationale situationniste lorsqu’elle reproduisit des rapports de pouvoir, son refus de devenir un maître à penser et son soutien aux expériences d’autogestion. L’insurrection quotidienne revient donc à ne pas attendre « le grand soir » : elle commence ici et maintenant, chaque fois qu’un individu cesse de subir sa vie et recommence à en devenir l’auteur.

Quand la marchandise colonise l’existence

La société marchande ne se contente pas de vendre des objets : elle façonne nos désirs. Elle crée le manque, puis nous vend le produit supposé combler ce vide. Elle convertit ainsi le rêve en marchandise, le voyage en produit touristique et la révolte en argument publicitaire. L’amitié elle-même devient une donnée chiffrée : des centaines de « relations » affichées sur un écran peuvent alors dissimuler la rareté des liens véritables. On nous dit : « Soyez vous-mêmes », à condition toutefois de choisir notre personnalité dans le catalogue.

Le bonheur reste toujours situé un peu plus loin : après le prochain achat, la prochaine voiture, le prochain voyage, la prochaine promotion, le prochain appareil destiné à remplacer celui qui fonctionnait encore parfaitement la veille. Le bonheur est annoncé pour demain afin que nous continuions à payer aujourd’hui.

Guy Debord donna à ce processus le nom de « société du spectacle ». Le spectacle ne désigne pas seulement la télévision ou les divertissements. Il apparaît chaque fois que la représentation de la vie se substitue à la vie elle-même. Lorsque montrer que nous sommes heureux devient plus important que l’être. Lorsque photographier l’événement devient plus urgent que le vivre. Lorsque l’image finit par prendre la place de l’expérience La Société du spectacle de Debord et le Traité de savoir-vivre de Vaneigem parurent tous deux en 1967. Ils constituent deux versants complémentaires de la critique situationniste : chez Debord, l’analyse du système ; chez Vaneigem, l’appel à reconquérir l’existence.

L’acratie : vivre sans maîtres

Raoul remit également en circulation un mot qui mérite notre attention : l’acratie. Il l’avait rencontré dans le courant libertaire espagnol des ácratas[57]. L’acratie signifie littéralement : sans pouvoir. Mais il faut immédiatement dissiper un malentendu. Elle ne signifie pas le désordre. Elle ne signifie pas supprimer toute organisation pour laisser le plus fort imposer sa volonté aux autres. Ce serait simplement remplacer la domination institutionnelle par la brutalité.

L’acratie cherche au contraire une organisation dans laquelle nul ne dispose d’un pouvoir permanent sur autrui, où ceux qu’une décision concerne participent à cette décision, où les responsabilités sont révocables et où la coopération remplace la hiérarchie. Elle suppose des êtres capables de se gouverner eux-mêmes. Elle se distingue ainsi, du moins par la nuance, de l’anarchie : celle-ci désigne une société sans autorité politique imposée ni gouvernement coercitif – et non, comme le suggère abusivement le langage courant, le chaos ou le désordre voire le terrorisme. L’acratie insiste plus précisément sur l’absence de domination dans toutes les relations humaines. L’anarchie veut abolir le pouvoir institué ; l’acratie cherche à empêcher que le pouvoir ne se reconstitue. Les deux notions se rejoignent, mais l’acratie porte l’exigence libertaire jusque dans les gestes et les rapports de la vie quotidienne.

Raoul ne rêvait pas de prendre le pouvoir. Il rêvait que personne n’ait plus besoin de le prendre. L’histoire abonde en révolutions qui, après avoir renversé les anciens maîtres, se sont empressées d’installer de nouveaux policiers, de nouveaux censeurs et de nouvelles prisons. On change les gardiens. Les portes restent fermées.

La pensée acratique va donc plus loin que la seule critique des gouvernements. Le pouvoir existe aussi dans la famille, l’école, le couple, l’entreprise, la religion, le langage et les organisations dites révolutionnaires elles-mêmes. Il existe chaque fois qu’une relation entre deux êtres se transforme en rapport de domination. L’émancipation ne consiste donc pas seulement à combattre les tyrans extérieurs. Elle exige aussi de combattre en nous-mêmes le désir de commander et celui d’obéir.

L’insurrection de la vie quotidienne

S’il fallait retenir de l’œuvre de Raoul une seule expression, je choisirais celle-ci : l’insurrection de la vie quotidienne. Il ne s’agit pas de vivre continuellement sur une barricade. Il ne s’agit pas davantage d’une agitation spectaculaire offrant au pouvoir les images dont il raffole. L’insurrection commence lorsque nous reprenons possession de ce qui nous est quotidiennement confisqué : notre temps, notre désir, notre créativité, notre plaisir d’apprendre, nos relations avec les autres et notre rapport au vivant.

Elle commence dans l’enfant qui ose poser la question que l’adulte préférerait éviter, dans l’élève qui veut comprendre au lieu de réciter, dans le travailleur qui refuse l’humiliation, dans celui qui transforme une relation de concurrence en entraide, dans l’homme ou la femme qui refuse que l’amour devienne possession, dans la communauté qui s’organise sans attendre que tout lui soit dicté d’en haut. Elle apparaît chaque fois que la coopération déjoue la compétition, chaque fois que le savoir se partage, chaque fois qu’un être reprend une parcelle du temps que le profit prétend lui voler.

Raoul Vaneigem refusait surtout l’idée qu’il faudrait sacrifier le bonheur présent à un avenir radieux. Combien de révolutions ont demandé aux hommes de souffrir aujourd’hui au nom du bonheur de demain ? Et combien de fois demain a-t-il trouvé une nouvelle raison de reporter encore le bonheur ? Une révolution qui reproduit la tristesse, la hiérarchie, la peur, le mépris des corps et le goût du sacrifice porte déjà en elle la police qu’elle installera un jour au pouvoir. « La manière dont on cherche à atteindre un but façonne déjà le monde que l’on prépare : on ne peut prétendre construire la liberté en imposant l’autorité ni l’émancipation en exigeant l’obéissance. Une société libre ne peut naître de femmes et d’hommes que l’on commence par humilier ou soumettre. »

On ne construit pas une société fraternelle avec la haine. On ne construit pas une société heureuse avec le culte de la souffrance.

Ce que Vaneigem peut dire aux francs-maçons

Raoul Vaneigem n’était pas franc-maçon. Je me garderai donc de lui faire ceindre rétrospectivement un tablier qu’il aurait probablement trouvé trop contraignant. Il se méfiait des institutions, des hiérarchies, des titres et de tout ce qui finit par enfermer une pensée libre dans le confort des rites, la solennité des grades et la répétition de symboles que l’on ne questionne plus.

Mais c’est précisément pour cette raison que sa pensée peut interpeller les francs-maçons. Que devient leur liberté si elle demeure enfermée dans le Temple ? Que vaut leur fraternité si elle s’arrête à la porte de la Loge ? À quoi sert de célébrer la Lumière s’ils s’accommodent, au-dehors, des ténèbres, de l’exploitation et du mensonge ?

Raoul Vaneigem les oblige à examiner leurs propres rites. Sont-ils encore des instruments d’éveil ou deviennent-ils parfois des habitudes rassurantes ? Leurs symboles ouvrent-ils encore l’imagination ou les utilisent-ils comme de simples décorations de discours ? Leurs grades témoignent-ils réellement d’un approfondissement de la conscience ou peuvent-ils flatter ce besoin de hiérarchie qu’ils prétendent combattre ?

Il nous interrogerait aussi sur leur pierre brute. Dégrossir la pierre ne devrait pas signifier mutiler l’être humain pour le faire entrer dans un édifice déjà conçu. Le travail initiatique devrait au contraire permettre à la singularité de chacun d’apparaître[58]. La pierre ne devient pas meilleure parce qu’elle ressemble à toutes les autres, mais parce qu’elle devient apte à participer à une construction commune.

Il soupçonnerait probablement leurs métaux de franchir malgré tout le seuil du Temple sous des formes assez discrètes pour se confondre avec les décors : l’ambition, la certitude d’avoir raison, les préjugés rapportés du monde profane et ce besoin si humain d’être reconnu par ses Sœurs et ses Frères, honoré d’un titre et jugé digne de se rapprocher de l’Orient. Quelques-uns, avec toute la modestie requise, ne convoitent aucun plateau. D’autres choisissent de demeurer symboliquement apprentis toute leur vie, non par refus de progresser, mais parce qu’ils savent que l’initiation commence précisément lorsque l’on cesse de se croire arrivé. Le Temple n’exige pas des êtres parfaits : il rassemble des Frères et des Sœurs assez lucides pour reconnaître le tintement de leurs propres métaux et assez fraternels pour aider les autres à s’en alléger sans les juger ni les humilier.

C’est dans cette vigilance que la pensée acratique rejoint l’idéal maçonnique dans ce qu’il possède de plus exigeant. Nul ne peut se prétendre propriétaire de la vérité ni revendiquer le privilège de penser à la place d’autrui. Chacun travaille à son propre affranchissement, tandis que l’autorité ne trouve sa légitimité que dans le service temporaire de l’œuvre commune. La différence ne doit donc pas être seulement tolérée, comme on supporte poliment une opinion discordante ; elle doit être accueillie comme une richesse capable d’élargir notre regard et d’ébranler nos certitudes. La Chaîne d’union n’a de sens que si elle relie des êtres debout, libres dans leur conscience et égaux dans leur dignité. Elle perdrait sa force si elle ne formait qu’un cercle fermé, satisfait de sa propre chaleur. La fraternité ne saurait demeurer à couvert dans le Temple : elle doit franchir ses portes et rayonner dans le monde.

Les trois piliers qui sont familiers aux francs-maçons peuvent alors retrouver une signification très concrète. La Sagesse n’est pas l’accumulation de réponses anciennes : elle est le courage de poser les questions nouvelles. La Force n’est pas le pouvoir de contraindre : elle est la capacité de résister à ce qui avilit. La Beauté n’est pas seulement l’ornement du Temple : elle est ce qui rend la vie digne d’être vécue.

Rien n’est fini, tout commence

Raoul fut pour moi bien davantage qu’un professeur. Il fut l’un de ceux qui m’apprirent que l’éducation ne consiste pas à adapter l’enfant au monde tel qu’il est, mais à lui donner assez de lucidité, de sensibilité et de courage pour contribuer à le transformer. Il ne nous demandait pas de devenir ses disciples. Le meilleur maître est peut-être celui qui nous délivre aussi du besoin d’en avoir un.

Il ne m’a pas transmis une doctrine à réciter. Il m’a transmis une vigilance : me méfier de tout pouvoir qui prétend parler au nom de mon bonheur ; refuser les sacrifices que réclament volontiers ceux qui ne les accomplissent pas eux-mêmes ; ne pas laisser la marchandise fixer le prix de mes désirs ; ne pas remettre à demain la part de vie que je peux sauver aujourd’hui.

Il m’a appris qu’une révolution commence lorsque l’existence cesse d’être une corvée consentie, lorsque l’enseignant préfère éveiller plutôt que dresser, lorsqu’un être relève la tête et découvre qu’aucun ciel ne l’obligeait à vivre à genoux.

Raoul est passé dans ma vie avec son blouson noir, ses livres retenus par un élastique et sa cravate nouée à la hâte devant les gardiens du règlement. Il n’avait pas encore écrit son Traité de savoir-vivre, mais il en incarnait déjà la leçon essentielle : « Les conventions peuvent serrer le col ; elles ne deviennent chaînes que lorsque l’esprit consent à les porter. Sa disparition ne referme rien. Elle nous laisse plutôt une responsabilité : ne pas faire de son œuvre une relique, ne pas réciter ses phrases comme nous récitions autrefois le catéchisme. Le lire, c’est accepter qu’il dérange encore nos certitudes, y compris celles auxquelles nous tenons le plus. C’est reconnaître que l’émancipation n’est jamais conquise définitivement. La liberté s’use dès qu’on cesse de l’exercer. Elle recule à chaque concession faite à la peur, à la routine et au confort de l’obéissance. Il faut donc la reprendre chaque jour aux petites lâchetés, aux renoncements ordinaires, aux soumissions que nous baptisons parfois prudemment « réalisme ».

L’émancipation n’est pas un état confortable dans lequel on finit par s’installer. Elle est une insurrection quotidienne contre tout ce qui, autour de nous et en nous-mêmes, cherche à nous soumettre.

Raoul Vaneigem demeure pour moi un éducateur, un compagnon de vie et un incessant pourfendeur de la médiocrité. Sa voix continue de me rappeler que la liberté n’est pas un état accordé par une autorité bienveillante. Elle est une création quotidienne. On nous répète que le monde est ainsi fait et qu’il faut bien nous y adapter. Raoul nous aura appris quelque chose de plus exigeant : si le monde est mal fait, il ne suffit pas de nous y adapter. Il faut essayer de le rendre plus habitable, mais avec assez de joie, de liberté, d’intelligence, d’amour et d’humour pour que sa transformation ne ressemble jamais à une nouvelle prison. Comment pourrait-on enfermer définitivement dans une urne celui qui passa sa vie à ouvrir des portes ?

Raoul avait l’humour vif. Un jour, en classe, l’une de ses réflexions ayant été mal accueillie par un condisciple auquel elle n’avait manifestement pas plu, celui-ci lui lança : « Il faut rire, Monsieur ? » Raoul répliqua aussitôt : « Oui, mais avec intelligence, ce qui n’est pas donné à tout le monde ! »

Raoul Vaneigem et Mai 68 : rendre la vie à ceux qui la vivent

Raoul Vaneigem ne fut ni le chef de Mai 68 ni l’organisateur des barricades. Il ne joua aucun rôle de leader et ne chercha jamais à faire de l’insurrection un marchepied politique. Sa contribution fut essentiellement théorique, mais elle donna un langage à une révolte qui couvait depuis longtemps. Publié en 1967, le Traité de savoir-vivre à l’usage des jeunes générations dénonçait la société de consommation, l’université autoritaire, le travail aliéné, la famille patriarcale, la morale sexuelle culpabilisante et la marchandisation de l’existence. Vaneigem déplaça ainsi la critique révolutionnaire de la seule conquête du pouvoir vers la vie quotidienne : à quoi servirait de changer de gouvernement si l’on continuait à travailler sans joie, à apprendre par soumission et à sacrifier le présent à un bonheur toujours différé ? En opposant vivre à survivre, il exprima le refus d’une société qui garantissait la sécurité matérielle au prix de l’obéissance et de l’ennui.

L’influence de l’internationale situationniste (1957/1972), dépassa largement ses effectifs. Guy Debord analysa la « société du spectacle », où l’expérience vécue s’efface devant sa représentation et où la marchandise colonise les loisirs, les désirs, les relations, la culture, l’intimité. Elle envahit notre vie et transforme chaque moment et activité en produit à vendre. Vaneigem insista davantage sur la reconquête du vécu, du plaisir, de la créativité et de la liberté individuelle. En 1966, la brochure De la misère en milieu étudiant, rédigée par Mustapha Khayati,[59] stigmatisa une université qui préparait moins à penser qu’à occuper docilement une place dans la société. Pendant Mai 68, les situationnistes participèrent aux occupations et aux grèves en expérimentant l’autogestion, la démocratie directe afin de ne pas laisser les partis ou les syndicats confisquer la parole des révoltés[60].

Ils cherchèrent à empêcher la récupération de leur mouvement et firent ls firent des murs un espace de parole affranchie. Mai 68 ne renversa pas le régime gaulliste, mais les accords de Grenelle[61] apportèrent des augmentations salariales, une forte revalorisation du salaire minimum et un renforcement des droits syndicaux[62]. La loi Faure[63] introduisit davantage d’autonomie et de participation dans les universités. Les transformations les plus profondes apparurent cependant dans les mentalités : recul de l’autorité professorale incontestable, remise en cause de la discipline, libération de la parole sexuelle, critique du patriarcat, développement du féminisme, essor de pédagogies moins autoritaires[64] et refus plus affirmé des hiérarchies. La censure ne disparut pas, mais elle perdit son évidence : la crise de l’ORTF[65] révéla le contrôle politique de l’information, tandis que la presse, le cinéma, le théâtre et, plus tard, les radios libres repoussèrent les limites de ce qu’il était permis de dire et de montrer.

Il serait néanmoins faux d’attribuer ces conquêtes au seul Vaneigem. Elles résultèrent de longues luttes ouvrières, étudiantes, féministes, libertaires et anticoloniales. Son apport particulier fut de montrer que la domination ne réside pas seulement dans l’État, la police ou l’entreprise : elle se glisse également dans la culpabilité, la compétition, le culte du travail, la peur de déplaire et l’habitude de laisser d’autres penser à notre place. Sa notion de subjectivité radicale invitait à partir de l’expérience vécue, des désirs et des besoins réels de chacun pour rejoindre une aspiration collective à l’émancipation. Sa critique des rôles imposés dénonçait les personnages sociaux auxquels nous sommes réduits : l’élève qui obéit, le travailleur qui produit, le consommateur qui achète, l’homme sommé de dominer, la femme assignée au foyer, l’étudiant qui doit se taire et le citoyen qui délègue son pouvoir. Il s’agissait de cesser d’interpréter le rôle attendu pour devenir l’auteur de sa propre existence.

Vaneigem refusa le culte du sacrifice : une révolution qui exige l’obéissance, méprise le plaisir et reproduit les hiérarchies porte déjà en elle la future police du régime qu’elle instaurera. On ne prépare pas la liberté en apprenant aux êtres à se soumettre. Son héritage demeure pourtant inachevé : la société marchande a transformé la liberté en publicité, l’individualité en profil commercial, la révolte en produit et le désir en donnée exploitable. Vaneigem n’a pas vaincu le monde qu’il dénonçait, il nous a appris à identifier ses faux-semblants. Il ne suffit pas de lancer des pavés contre l’autorité ; il faut déloger de nous-mêmes ce sur-moi qui nous culpabilise. L’insurrection commence dans la vie quotidienne, chaque fois que nous cessons de subir notre existence pour tenter d’en redevenir les créateurs.

 

[1] Pour Vaneigem, l’« insurrection de la vie quotidienne » commence par la reconquête de notre corps, de notre temps, de nos désirs, de notre créativité et de nos relations, contre une société qui réduit l’existence au travail, à la consommation et à la survie. Elle exige aujourd’hui de résister à l’industrie de la distraction : écrans omniprésents, notifications, réseaux sociaux, publicité, information continue, vidéos sans fin, spectacles et loisirs conçus pour retenir notre attention. Le problème n’est pas de ne pas se divertir, mais d’être continuellement diverti de sa propre vie. À une consommation passive s’opposent les plaisirs librement choisis qui nous rendent acteurs de notre temps : aimer, créer, lire, écrire, converser, jouer, marcher, jardiner, contempler ou simplement ne rien faire. L’enjeu est décisif : cesser de meubler le temps jusqu’à la mort et commencer enfin à l’habiter.

[2] Raoul Vaneigem, Traité de savoir-vivre à l’usage des jeunes générations, Paris, Gallimard, 1967. Il ne s’agit pas d’un manuel de bonnes manières, mais d’une critique de la vie quotidienne aliénée et d’un appel à reconquérir le temps, le désir, la créativité et la liberté individuelle. Le titre détourne le « savoir-vivre » mondain pour en faire un appel à reprendre possession de son temps, de ses désirs et de sa capacité de créer.

[3] Le situationnisme, ou plus exactement l’Internationale situationniste, fut un mouvement révolutionnaire fondé en 1957 et dissous en 1972. Réunissant des artistes, des écrivains et des théoriciens, il voulait abolir la séparation entre l’art et la vie : la création ne devait plus être réservée aux artistes, chacun pouvant faire de sa propre existence une œuvre vivante par sa manière d’aimer, d’apprendre, de travailler, de jouer et d’entrer en relation avec les autres. Les situationnistes s’opposaient également au communisme autoritaire, auquel ils reprochaient de remplacer une domination par une autre. Leur critique portait sur l’ensemble de la vie quotidienne : le travail, la consommation, les loisirs, l’urbanisme, les relations humaines et la fabrication des désirs. Guy Debord analysa surtout la « société du spectacle », tandis que Raoul Vaneigem défendit la reconquête du vécu, du plaisir et de la liberté. Leurs idées influencèrent profondément l’esprit et les slogans de Mai 68.

[4] Guy Debord, La Société du spectacle, Paris, Buchet-Chastel, 1967. L’ouvrage, composé de 221 thèses, analyse la société moderne comme un monde où l’expérience vécue tend à être remplacée par sa représentation, notamment sous l’effet de la marchandise, des médias et des formes modernes de domination.

[5] Trop d’orateurs n’écoutent pas leur interlocuteur : pendant qu’il parle, ils lisent leurs notes, préparent leur riposte ou l’interrompent dès qu’il s’écarte du scénario prévu. Obnubilés par ce qu’ils veulent dire, ils ne prêtent à l’autre qu’une oreille impatiente, guettant moins sa pensée que l’instant où ils pourront reprendre la parole.

[6] Les grandes grèves belges de l’hiver 1960-1961, parfois appelées « grève du siècle », furent un vaste mouvement de protestation contre la « Loi unique », programme d’austérité du gouvernement Eyskens prévoyant notamment des économies budgétaires et des réformes sociales contestées. Débuté en décembre 1960, le mouvement fut particulièrement puissant en Wallonie, sous l’influence notamment du syndicaliste André Renard, et donna lieu à de violents affrontements. Il marqua durablement l’histoire sociale belge.

[7] Gérard Berréby et Raoul Vaneigem, Rien n’est fini, tout commence, avec la collaboration de Sébastien Coffy et Fabienne Lesage, Paris, Éditions Allia, 2014, 397 p. L’ouvrage est construit comme un long dialogue retraçant le parcours de Vaneigem et son expérience situationniste.

[8] Fanchon Daemers (1961) est une chanteuse, comédienne, auteure et musicienne belge, formée au chant populaire de tradition orale autant qu’au chant classique. Elle interprète principalement des textes de révolte et d’insoumission. Amie et collaboratrice de Raoul Vaneigem, elle a notamment mis sa pensée en voix dans le spectacle Terre libre. Url : https://www.youtube.com/watch?v=Qlr-esi6HmQ et https://www.youtube.com/watch?v=yWiw03U5jGE.

[9] Constant Malva, pseudonyme d’Alphonse Bourlard (1903-1969), fut un mineur et écrivain belge issu du Borinage (ancienne région charbonnière et ouvrière située autour de Mons, dans le Hainaut). Descendu au fond de la mine dès l’âge de quinze ans, il travailla dans les charbonnages pendant une vingtaine d’années avant de devenir l’une des principales voix de la littérature prolétarienne francophone. Dans Histoire de ma mère et de mon oncle Fernand (1932), puis surtout dans Ma Nuit au jour le jour, journal rédigé en 1937, partiellement publié par Jean-Paul Sartre dans Les Temps modernes en 1947 avant de paraître intégralement en 1954, il décrit sans héroïsation la fatigue, les dangers, la misère et l’avilissement produits par le travail minier. Malva illustre admirablement ce que signifie ne plus réserver la création aux artistes consacrés : il ne cherche pas à imiter les écrivains de salon, mais transforme son expérience ouvrière, sa langue et la « nuit » de la mine en matière littéraire. L’écriture lui permet de reprendre possession d’une existence que le travail tendait à lui confisquer et de converser, selon sa belle expression, avec ses « frères anonymes perdus dans la même nuit ». Son œuvre ne supprime pas la singularité de l’écrivain ; elle montre que la puissance de créer peut surgir hors des académies et des milieux privilégiés, jusque dans les galeries souterraines où la société envoyait travailler ceux auxquels elle refusait ordinairement la parole. Constant Malva fait ainsi de la littérature moins une carrière artistique qu’un acte de résistance à l’abrutissement et une reconquête de sa dignité. Voir la notice du « Dictionnaire mondial des littératures » de Larousse.

[10] Charles d’Orléans (1394-1465), prince et poète français, fut fait prisonnier à la bataille d’Azincourt en 1415 et passa vingt-cinq années en captivité en Angleterre. Son œuvre, composée notamment de ballades et de rondeaux, exprime avec grâce la mélancolie de l’exil, les saisons, l’amour et la fuite du temps. Par une langue limpide, musicale et riche en images, il transforme l’expérience intime de l’absence et de l’attente en une poésie universelle, où la sensibilité personnelle commence à s’affranchir des conventions courtoises du Moyen Âge.

[11] André Breton (1896-1966), écrivain et théoricien français, fut le principal fondateur du surréalisme, dont il rédigea le premier Manifeste en 1924. Influencé par Freud, il voulut libérer l’imagination, le désir et l’inconscient de la surveillance exercée par la raison, la morale et les conventions sociales. Son écriture automatique, son goût du hasard et sa volonté de réunir le rêve et la vie annoncent plusieurs aspirations reprises par les situationnistes. Vaneigem et Debord lui reprochèrent toutefois d’avoir maintenu la poésie dans le domaine de l’art : il ne suffisait plus, selon eux, d’écrire autrement, mais il fallait transformer la vie quotidienne elle-même.

[12] Dans La République, Platon imagine une cité où chacun occupe la fonction correspondant à ses aptitudes, sous la direction de philosophes supposés connaître le Bien. L’ouvrage nous apprend à quitter la caverne des apparences et à soumettre les opinions à l’examen de la raison. Mais, dans la perspective de Vaneigem, cette émancipation demeure inachevée : le philosophe libère les hommes de leurs illusions pour mieux les soumettre à l’autorité de ceux qui prétendent savoir à leur place.

[13] Thomas More (1478-1535), humaniste, juriste et homme d’État anglais, imagina dans L’Utopie une île où la propriété privée est abolie, le travail partagé et l’éducation accessible à tous. Ce modèle permet de critiquer indirectement les injustices de l’Europe de son temps, mais demeure soumis à une organisation collective rigoureuse. More fut condamné à mort par Henri VIII pour avoir refusé de reconnaître son autorité religieuse.

[14] Voyage à Oarystis (2005) est un récit utopique dans lequel Vaneigem imagine une société libérée du pouvoir, de l’argent, du travail contraint et de la culpabilité, où l’existence s’organise autour du plaisir, de la création, de l’entraide et de l’harmonie avec le vivant. Oarystis incarne moins un modèle à reproduire qu’une invitation à imaginer une vie qui ne serait plus réduite à la survie.

[15] Genre poétique burlesque et satirique du Moyen Âge caractérisé par son contenu absurde, incohérent, obscur et dérangeant (voir ci-après).

[16] Restif de La Bretonne (1734-1806), écrivain et imprimeur français, fut l’infatigable chroniqueur des rues, des métiers, des plaisirs et des misères du Paris populaire. Dans Les Nuits de Paris, Le Paysan perverti, Monsieur Nicolas et La Découverte australe par un homme volant, il mêla observation sociale, autobiographie, érotisme et projets de réforme. Proche du peuple, mais volontiers moralisateur, il révèle toutes les contradictions d’un homme partagé entre le désir de libérer les mœurs et celui de les réglementer.

[17] Aloysius Bertrand (1807-1841), poète français né en Italie, est l’auteur de Gaspard de la nuit, ouvrage fondateur du poème en prose. Il y transforme le Moyen Âge, les ruelles de Dijon, les tavernes, les pendus et les créatures nocturnes en visions brèves, musicales et fantastiques. Méconnu de son vivant, il ouvrit une voie que Baudelaire, Mallarmé et les surréalistes allaient prolonger.

[18] Edgar Allan Poe (1809-1849), écrivain, poète et critique américain, explora dans Histoires extraordinaires, La Chute de la maison Usher, Le Cœur révélateur, Double assassinat dans la rue Morgue et Le Corbeau les abîmes de la peur, de la culpabilité et de la raison. Inventeur du récit policier moderne et maître du fantastique, il montre que l’esprit le plus logique peut devenir l’architecte de son propre cauchemar. Baudelaire contribua puissamment à faire connaître son œuvre en France.

[19] Petrus Borel (1809-1859), surnommé « le Lycanthrope », (créature légendaire plus communément appelée loup-garou) fut l’un des représentants les plus révoltés du romantisme frénétique. Dans Rhapsodies, Champavert, contes immoraux et Madame Putiphar, il attaqua la bourgeoisie, la propriété, la morale et une société qui transforme la pauvreté en faute. Sa violence verbale et sa fascination pour le macabre annoncent Lautréamont et les surréalistes, qui feront de la poésie une révolte contre l’ordre établi, cette même insoumission que Vaneigem voulait faire entrer dans la vie quotidienne.

[20] Henri Lefebvre (1901-1991), philosophe et sociologue marxiste français, développa dans sa Critique de la vie quotidienne une analyse des formes d’aliénation dissimulées dans le travail, la consommation, l’habitat et les loisirs. Son œuvre exerça une influence décisive sur les situationnistes et sur Vaneigem, qu’il mit en relation avec Guy Debord en 1961. Auteur du Droit à la ville, il voulut rendre aux habitants le pouvoir de créer eux-mêmes leurs espaces et leur existence.

[21] José Bastin, Raoul Vaneigem et la Cité du Roc, Éd. Notre Dame de la Rose, Lessines, mars 2022.

[22] Il y eut aussi Chrétien de Troyes qui, dans la Complainte des tisserandes, au cœur d’Yvain ou le Chevalier au lion (vers 1180), faisait entendre la voix de femmes condamnées à tisser des étoffes précieuses sans jamais sortir de la misère. Leur plainte rejoignait pour moi celle des canuts lyonnais révoltés en 1831 et 1834, comme les revendications actuelles pour un travail digne et une vie moins asservie. Raoul m’apprenait ainsi que la contestation n’était pas née avec nous : elle traversait les siècles, tel un fil jamais rompu entre ceux qui refusent que leur peine fasse la richesse des autres. Url : https://www.archives-lyon.fr/vuln%C3%A9rabilit%C3%A9s/risques-militaires/r%C3%A9volte-canuts?utm_source=chatgpt.com.

[23] Gérard de Nerval (1808-1855), poète et écrivain français, fit du rêve, de la mémoire, de l’amour perdu et de la folie les voies d’accès à une réalité plus profonde que celle des apparences. Dans Les Chimères, Sylvie et Aurélia, il brouille les frontières entre le vécu et l’imaginaire, annonçant ainsi le surréalisme. Sa célèbre formule – « Le rêve est une seconde vie » – rejoint l’aspiration à délivrer l’existence de la raison utilitaire et à rendre à l’imagination une place centrale dans la vie quotidienne.

[24] Charles Fourier (1772-1837), philosophe et penseur social français, critiqua la civilisation marchande, le travail contraint, la morale répressive et la misère affective produite par l’ordre social. Employé dans le commerce, il en avait observé les mensonges, la spéculation et le gaspillage, au point de dénoncer une civilisation dans laquelle la pauvreté peut naître de l’abondance. Il imagina les phalanstères, communautés d’environ 1600 à 1800 personnes organisées selon la libre association des passions, où les tâches seraient variées, choisies selon les goûts et rendues attrayantes plutôt qu’imposées. Fourier accordait également une place singulièrement novatrice à l’émancipation des femmes, dont il considérait la liberté comme une mesure du progrès social. Le fouriérisme rencontra au XIXe siècle un écho important dans certains milieux maçonniques, qui reconnaissaient dans l’association, la fraternité universelle, l’éducation et la construction d’une société harmonieuse des aspirations proches des leurs. Plusieurs disciples de Fourier furent francs-maçons, et des loges soutinrent ou accueillirent des activités fouriéristes. Son refus du sacrifice, sa défense du plaisir et sa volonté de réconcilier le désir avec l’organisation collective influencèrent ensuite les surréalistes, puis les situationnistes et Vaneigem. Voir « Franc-maçonnerie et utopie : le cas du fouriérisme ».

[25] François Villon (vers 1431-après 1463), poète français de la fin du Moyen Âge, auteur du Lais, du Testament et de la célèbre Ballade des pendus, ne doit pas être confondu avec Villon, village bourguignon du département de l’Yonne où Raoul Vaneigem partageait une partie de son temps, l’autre s’écoulant à Sant Pol de Mar, en Catalogne. L’un fit de son nom une œuvre ; l’autre offrit à Vaneigem un refuge pour écrire et vivre loin de l’agitation du monde.

[26] Clément Marot (vers 1496-1544), poète français de la Renaissance, fut protégé de Marguerite de Navarre et poète à la cour de François Ier. Son œuvre se distingue par une langue vive, limpide et familière, qui s’éloigne de la solennité savante pour faire entrer dans la poésie l’amour, l’humour et les menus événements de la vie quotidienne. Sa liberté de ton, ses sympathies pour les idées réformatrices et ses démêlés avec les autorités religieuses en font une figure précoce de l’indépendance poétique et intellectuelle.

[27] François Rabelais (vers 1483-1553), médecin, humaniste et écrivain français de la Renaissance, est l’auteur de Pantagruel et de Gargantua. Par le rire, la démesure et une langue d’une prodigieuse invention, il dénonça l’enseignement fondé sur la récitation, la morale culpabilisante et les autorités religieuses ou savantes qui prétendaient penser à la place des hommes. À l’abbaye de Thélème, gouvernée par la devise « Fais ce que voudras », il imagina une communauté reposant sur la liberté, l’éducation et la responsabilité plutôt que sur l’obéissance. Son œuvre rejoint ainsi l’esprit de l’essai : apprendre à exercer son jugement, libérer le désir de connaître et faire de l’existence un espace de création plutôt qu’un long apprentissage de la soumission.

[28] Michel de Montaigne (1533-1592), écrivain, humaniste et magistrat français de la Renaissance, est l’auteur des Essais, œuvre dans laquelle il s’observe lui-même pour mieux comprendre la condition humaine. Sa devise, « Que sais-je ? », exprime une pensée fondée sur le doute, l’expérience et le libre examen plutôt que sur les certitudes imposées. Critique d’un enseignement qui remplit les mémoires sans former le jugement, il préférait « une tête bien faite » à « une tête bien pleine ». Dans le cadre de cet essai, Montaigne incarne une liberté intérieure qui refuse les dogmes, apprend à penser par elle-même et fait de l’existence, avec ses hésitations et ses contradictions, une œuvre toujours en devenir.

[29] Étienne de La Boétie (1530-1563), humaniste, magistrat et ami de Montaigne, est surtout connu pour le Discours de la servitude volontaire, rédigé dans sa jeunesse. Il y pose une question demeurée redoutablement actuelle : comment un seul homme peut-il dominer tout un peuple sans la participation, l’habitude ou le consentement de ceux qu’il soumet ? La tyrannie ne repose pas uniquement sur la force du tyran, mais sur une chaîne d’obéissances, d’intérêts et de dépendances qui traverse la société. Il suffirait donc, écrit-il en substance, de cesser de servir pour devenir libre. Dans le cadre de cet essai, La Boétie nous apprend que l’émancipation commence par l’examen de notre propre docilité : avant d’accuser le pouvoir qui nous écrase, il faut comprendre ce qui, en nous et entre nous, continue de le soutenir.

[30] Voltaire, nom de plume de François-Marie Arouet (1694-1778), écrivain et philosophe majeur des Lumières, combattit le fanatisme religieux, l’intolérance, l’arbitraire judiciaire et les abus du pouvoir. Dans les Lettres philosophiques, Candide, le Dictionnaire philosophique et le Traité sur la tolérance, il fit de l’ironie une arme contre les dogmes et les vérités imposées. Ses interventions dans les affaires Calas, Sirven et du chevalier de La Barre témoignent d’un engagement concret contre les erreurs et les crimes de la justice. Sans être un penseur de l’égalité sociale au sens moderne, il contribua puissamment à défendre la liberté de conscience et le droit de soumettre toute autorité à l’examen de la raison. Dans le cadre de cet essai, Voltaire nous apprend que rire des puissants peut déjà fissurer leur prestige, mais que l’ironie n’acquiert toute sa force que lorsqu’elle se met au service de ceux que le fanatisme condamne au silence.

[31] Jean Meslier (1664-1729), curé d’Étrépigny, près de Charleville-Mézières, dans les Ardennes, laissa une œuvre clandestine intitulée Mémoire des pensées et sentiments de Jean Meslier, passée à la postérité sous le nom de Testament de Jean Meslier parce qu’elle constituait une sorte de legs intellectuel adressé à ses paroissiens et ne fut découverte qu’après sa mort. Contraint d’exercer son ministère tout en récusant intérieurement la religion qu’il enseignait, il y révèle un athéisme radical et dénonce avec une rare violence la monarchie, les inégalités sociales ainsi que l’alliance des prêtres et des puissants dans l’asservissement du peuple. Raoul Vaneigem l’évoque dès les premières pages du Traité de savoir-vivre à l’usage des jeunes générations (1967), lorsqu’il oppose « la vérité nue, comme le rêvait Meslier » à « la glu des idéologies ». Il reconnaît ainsi en ce curé révolté un précurseur du dévoilement radical : un homme qui arracha les voiles religieux et politiques servant à présenter l’obéissance, la souffrance et l’injustice comme naturelles ou voulues par Dieu. Contraint d’exercer son ministère toute sa vie dans cette modeste paroisse tout en récusant intérieurement ce qu’il prêchait, il dénonça l’alliance des prêtres et des puissants dans l’asservissement du peuple. Son œuvre clandestine fait de lui l’un des précurseurs les plus audacieux de la pensée matérialiste et révolutionnaire.

[32] Isidore Ducasse (1846-1870), écrivain français né à Montevideo, publia Les Chants de Maldoror en 1868-1869 sous le pseudonyme de comte de Lautréamont, avant de signer de son véritable nom les deux fascicules des Poésies parus en 1870. Son œuvre fulgurante, peuplée d’images violentes, de métamorphoses et de révoltes contre Dieu, la morale et l’ordre établi, rompit avec les conventions littéraires de son temps. Redécouvert par les surréalistes, Ducasse influença profondément Raoul Vaneigem, qui lui consacra dès 1956 son mémoire de licence en philologie romane, publié en 1958 sous le titre Isidore Ducasse et le comte de Lautréamont dans les Poésies. Vaneigem y mettait notamment en lumière la continuité entre la révolte flamboyante des Chants et le travail de renversement accompli dans les Poésies, où Ducasse détourne et transforme des maximes empruntées à d’autres auteurs. Il trouvait déjà chez lui cette volonté de soustraire la poésie au privilège des écrivains pour la rendre à tous, résumée dans la célèbre formule : « La poésie doit être faite par tous. Non par un. » Ducasse n’incarnait donc pas seulement à ses yeux une révolte littéraire : il annonçait une poésie vécue, collective et créatrice, capable de quitter les livres pour transformer l’existence quotidienne.

[33] Arthur Rimbaud (1854-1891), poète français né à Charleville, bouleversa dès l’adolescence la langue poétique par ses images, ses rythmes et sa volonté de rompre avec la morale, la religion et l’ordre bourgeois. En 1870, au cours de ses fugues, il parcourut les routes menant notamment vers Charleroi. Dans Au Cabaret-Vert, cinq heures du soir, il transforme une halte dans une modeste auberge en célébration sensuelle de la liberté, de la marche et des plaisirs élémentaires. Dans Le Dormeur du val, la beauté paisible de la nature révèle progressivement l’horreur de la guerre ; dans Une saison en enfer et les Illuminations, la poésie devient exploration de soi et tentative de transformer la perception du monde. Son abandon précoce de la littérature, avant même l’âge de vingt ans, renforça la légende d’un créateur qui préféra l’expérience vécue à la carrière des lettres. Dans le cadre de cet essai, Rimbaud incarne une insurrection de la sensibilité qui refuse de séparer la poésie de l’existence. Son refus de la carrière littéraire renforça la légende d’un créateur préférant l’expérience vécue à la gloire des lettres. Dans le cadre de cet essai, Rimbaud incarne cette insurrection de la sensibilité qui refuse de séparer la poésie de l’existence.

[34] Paul Verlaine (1844-1896), poète français majeur, fut l’une des grandes figures du symbolisme. Dans Poèmes saturniens, Fêtes galantes, Romances sans paroles et Sagesse, il développa une poésie musicale, nuancée et mélancolique, attentive aux frémissements les plus secrets de la sensibilité. Sa rencontre avec Arthur Rimbaud, en 1871, bouleversa sa vie familiale et littéraire. Leur relation amoureuse, faite de voyages, de création, d’alcool, de ruptures et de réconciliations, s’acheva par le drame de Bruxelles du 10 juillet 1873. Après avoir blessé Rimbaud d’un coup de revolver, Verlaine fut condamné à deux années de prison. Leur aventure rappelle que ceux qui révolutionnent la poésie ne parviennent pas toujours à délivrer leur propre existence de la jalousie, de la dépendance et de la violence. Elle donna néanmoins naissance à certaines de leurs œuvres les plus intenses, notamment les Romances sans paroles de Verlaine et Une saison en enfer de Rimbaud.

[35] Boris Vian (1920-1959), écrivain, poète, parolier, dramaturge, ingénieur et musicien de jazz français, opposa à la gravité des institutions une imagination insolente, tendre et volontiers provocatrice. Dans L’Écume des jours, L’Arrache-cœur, L’Automne à Pékin ou J’irai cracher sur vos tombes, publié sous le pseudonyme de Vernon Sullivan, il inventa des univers où la fantaisie et l’absurde dévoilent la cruauté du travail, de l’argent, de la guerre, de la maladie et des conventions sociales. Passionné de jazz, il jouait de la trompette, écrivait des chroniques musicales et fréquentait les caves de Saint-Germain-des-Prés, notamment le Tabou et le Club Saint-Germain, hauts lieux de la vie nocturne parisienne de l’après-guerre. Le jazz représentait pour lui bien davantage qu’un divertissement : par son rythme, son improvisation et la liberté laissée à chaque interprète, il incarnait une manière collective de créer sans étouffer les voix individuelles. Écrite en 1954, pendant la guerre d’Indochine et alors que se profilait celle d’Algérie, sa chanson Le Déserteur prend la forme d’une lettre adressée au président de la République par un homme qui refuse l’ordre de mobilisation : « Je ne veux pas la faire/Je ne suis pas sur terre/Pour tuer des pauvres gens. » Interdite d’antenne et vivement contestée, elle devint l’un des grands chants pacifistes du XXe siècle. Dans le cadre de cet essai, Vian représente une révolte joyeuse où l’humour, la poésie, le jazz et l’absurde défendent ensemble le droit de ne pas marcher au pas et de vivre selon sa propre musique.

[36] Bertolt Brecht (1898-1956) est un dramaturge, poète et metteur en scène allemand. Opposant au nazisme, il s’exila en 1933, puis s’installa après la guerre à Berlin-Est, où il fonda en 1949, avec son épouse, la comédienne Helene Weigel, le Berliner Ensemble. Auteur de L’Opéra de quat ’sous, Mère Courage et ses enfants et La Vie de Galilée, il développa un théâtre qui cherche à éveiller l’esprit critique du spectateur plutôt qu’à susciter sa seule identification aux personnages.

[37] Franz Kafka (1883-1924), écrivain pragois de langue allemande, mit en scène des êtres écrasés par des pouvoirs anonymes dont ils ignorent les règles. Dans Le Procès, Le Château et La Métamorphose, l’administration, la famille et le travail forment un univers absurde où l’individu finit par intérioriser sa culpabilité et participer à sa propre soumission. Dans le cadre de cet essai, Kafka aide à reconnaître ces dominations impersonnelles qui enferment l’existence sans même devoir montrer le visage d’un tyran.

[38] Blaise Pascal (1623-1662), mathématicien, physicien, inventeur et philosophe français, associa la rigueur du raisonnement scientifique à une profonde interrogation sur la condition humaine. Dans les Pensées, il oppose l’« esprit de géométrie », qui démontre à partir de principes clairement définis, à l’« esprit de finesse », qui saisit les situations humaines dans leur complexité. Son analyse du divertissement montre comment l’agitation détourne l’être humain de lui-même et de sa finitude. Dans le cadre de cet essai, Pascal rappelle que la raison demeure indispensable, mais qu’elle devient aveugle lorsqu’elle prétend réduire toute l’existence à ce qui peut être calculé et démontré.

[39] André Breton (1896-1966) et Philippe Soupault (1897-1990) composèrent en 1919 Les Champs magnétiques, publié en 1920 et généralement considéré comme la première grande expérimentation de l’écriture automatique surréaliste. Ils écrivirent rapidement, en limitant les corrections et le contrôle rationnel, afin de laisser surgir des associations de mots et des images inattendues. Cette démarche cherchait à libérer l’imagination et à donner accès aux mouvements de l’inconscient. Son automatisme demeure toutefois différent de celui de l’intelligence artificielle : chez les surréalistes, une conscience humaine tente de desserrer l’emprise de la raison ; l’IA, dépourvue de conscience et d’inconscient, produit ses phrases en calculant des enchaînements probables à partir des textes sur lesquels elle a été entraînée. Dans les deux cas, cependant, le lecteur demeure celui qui interprète les rapprochements proposés et leur donne sens.

[40] Baruch Spinoza (1632-1677), philosophe néerlandais, chercha à comprendre les conduites humaines à partir de leurs causes plutôt qu’à les condamner moralement. Dans le Traité politique (I, 4), il écrit qu’il s’est appliqué « à ne pas tourner en dérision les actions humaines, à ne pas les déplorer ni les maudire, mais à les comprendre ». Cette démarche ne supprime ni la responsabilité ni la nécessité de protéger autrui : elle invite à maîtriser ses propres passions afin d’agir selon la raison plutôt que sous l’emprise de la colère. Pour Spinoza, comprendre ce qui nous détermine constitue déjà un premier pas vers une plus grande liberté.

[41] Jean Ray, pseudonyme principal de Raymond Jean Marie De Kremer (1887-1964), est un écrivain belge d’expression française et néerlandaise, maître du fantastique, également connu en néerlandais sous le nom de John Flanders. Dans Malpertuis et ses nombreux contes, il fait surgir l’étrange derrière les rues, les maisons et les habitudes les plus ordinaires. Son univers de brumes, de ports et de demeures inquiétantes révèle combien le réel peut se fissurer sous le regard de l’imagination. Dans le cadre de cet essai, Jean Ray rappelle que la littérature ne sert pas seulement à décrire le monde visible : elle ouvre dans le quotidien des passages vers l’inconnu et délivre le lecteur de la prison du vraisemblable.

[42] Militant actif de la section des Piques, l’une des assemblées de quartier parisiennes où siégeait également Robespierre. Il y fut successivement secrétaire, commissaire chargé des hôpitaux et de l’assistance publique, puis brièvement président en 1793. Il rédigea des pétitions et des discours, notamment l’Idée sur le mode de la sanction des lois, qui défendait la participation directe des citoyens à l’élaboration de la loi, ainsi qu’un discours en hommage à Marat et à Le Peletier. Il fut aussi chargé de présenter à la Convention une pétition antireligieuse.

[43] Malcolm Lowry (1909-1957) est un écrivain et poète britannique, principalement connu pour Au-dessous du volcan (1947), roman vertigineux sur l’alcool, l’amour et l’autodestruction. Voyageur tourmenté et lui-même alcoolique, il transforma ses dérives personnelles en une œuvre dense, symbolique et hallucinée. Sa vie comme son écriture furent hantées par la culpabilité, la solitude et la recherche impossible d’une rédemption.

[44] Ou bien… ou bien… (1843), de Søren oppose deux manières de vivre : l’existence esthétique, tournée vers le plaisir, l’instant et la séduction, et l’existence éthique, fondée sur le choix, l’engagement et la responsabilité. Dans la perspective de cet essai, l’ouvrage rappelle que vivre ne consiste pas à se soumettre à un rôle imposé, mais à choisir lucidement son existence et à en devenir l’auteur.

[45] Lucien Goldmann (1913-1970), philosophe et sociologue de la littérature, analyse dans « Le Dieu caché » (1955) la vision tragique des « Pensées » de Pascal et du théâtre de Racine, en la reliant au jansénisme et à son contexte social. Il montre l’être humain partagé entre son aspiration à l’absolu et un monde incapable de la satisfaire. Cette lecture m’apprenait à découvrir, derrière les œuvres, les contradictions humaines et les tensions d’une époque. Elle éclairait aussi, par contraste, la voie ouverte par Vaneigem : chercher dans la transformation de la vie présente, plutôt que dans l’attente d’un salut, les conditions de notre accomplissement.

[46] Thomas De Quincey (1785-1859), écrivain et essayiste anglais, est notamment l’auteur des « Confessions d’un mangeur d’opium anglais » (1821), récit autobiographique où les plaisirs de l’opium cèdent progressivement la place à la dépendance, aux angoisses et aux cauchemars. Sa prose explore les profondeurs de la mémoire et les territoires incertains du rêve. Cette lecture m’apprenait que l’être humain ne se réduit pas à son apparence : il porte en lui des blessures, des désirs et des contradictions. Elle révélait aussi l’ambiguïté des évasions qui promettent la liberté tout en nous asservissant.

[47] Guillaume Apollinaire (1880-1918), poète français d’origine polonaise, fut l’une des grandes figures de la modernité littéraire. Dans Alcools (1913) et les Calligrammes (1918), il rompt avec les formes poétiques convenues, mêle tradition et invention, quotidien et merveilleux, amour, guerre et ville moderne. Dans le contexte de cet essai, il illustre cette littérature qui ne se contente pas de respecter les règles héritées, mais cherche à renouveler la manière de voir, de sentir et de dire le monde.

[48] Jules Vallès (1832-1885), écrivain, journaliste et militant français, est l’auteur de la trilogie autobiographique Jacques Vingtras – L’Enfant, Le Bachelier et L’Insurgé. Communard en 1871, il fit de son œuvre une critique vigoureuse de l’éducation autoritaire, de la bourgeoisie, de la misère sociale et de toutes les formes d’obéissance imposée. Dans le contexte de cet essai, Vallès rejoint Vaneigem par son refus des disciplines qui brisent l’individu et par sa volonté de faire de la révolte une manière de reconquérir sa propre vie.

[49] La Commune de Paris (18 mars-28 mai 1871) fut une insurrection populaire qui administra Paris pendant un peu plus de deux mois, en expérimentant des formes de démocratie directe, d’autogestion et de réformes sociales. Elle fut écrasée dans le sang lors de la « Semaine sanglante », mais devint un symbole durable de l’émancipation révolutionnaire et du pouvoir exercé directement par le peuple.

[50] Samuel Butler (1835-1902), écrivain anglais, est l’auteur de The Way of All Flesh, roman rédigé entre 1873 et 1884, mais publié à titre posthume en 1903. À travers l’histoire de la famille Pontifex, Butler attaque avec ironie l’hypocrisie morale de l’Angleterre victorienne, l’autorité familiale, l’éducation oppressive et la religion institutionnelle. Dans le contexte de cet essai, sa critique rejoint Vaneigem par une même méfiance envers les normes qui exigent l’obéissance au détriment de la vie vécue.

[51] Geoffrey Chaucer (vers 1340-1400), poète anglais qui fait défiler une société entière dont il dévoile avec ironie les désirs, les hypocrisies et les rapports de pouvoir. Sous le prétexte d’un pèlerinage, il rend la parole aux êtres ordinaires et raille clercs corrompus, puissants et gardiens de la morale. Son rire annonce déjà une insurrection littéraire contre les vérités imposées.

[52] José Bastin, autre ancien élève de Raoul Vaneigem, fit ses études dans la section gréco-latine du Collège du Sacré-Cœur des Jésuites à Charleroi, avant d’enseigner le français et l’histoire à l’Athénée d’Enghien. Son parcours rejoint le mien par cette rencontre entre une formation classique reçue dans l’enseignement catholique et la découverte, auprès de Vaneigem, d’une pensée invitant à interroger les certitudes et à exercer librement son jugement.

[53] René Magritte (1898-1967), peintre surréaliste belge né à Lessines comme Raoul Vaneigem, transforma les objets les plus familiers en énigmes capables d’ébranler nos certitudes : La Trahison des images, Les Amants, La Condition humaine ou L’Empire des lumières. Magritte démasquait les pièges de la représentation, tandis que Vaneigem dénonçait les apparences sociales qui se substituent à la vie. Tous deux apprennent ainsi à se méfier de ce qui se présente comme une évidence : ceci n’est pas une pipe, et survivre n’est pas vivre.

[54] Les hérésies médiévales désignent les courants religieux que l’Église considérait comme contraires à sa doctrine – cathares, vaudois, béguines, bégards, etc. Certaines contestaient notamment la hiérarchie ecclésiastique et revendiquaient une relation plus directe à la foi. Le mouvement du Libre-Esprit, apparu au Moyen Âge, désigne un ensemble de courants mystiques mettant l’accent sur l’union directe de l’individu avec le divin et sur une liberté intérieure affranchie de l’obéissance et de la culpabilité religieuses. Vaneigem y voyait une préfiguration ancienne de l’émancipation individuelle. Raoul Vaneigem, Le Mouvement du Libre-Esprit. Généralités et témoignages sur les affleurements de la vie à la surface du Moyen Âge, de la Renaissance et, incidemment, de notre époque, Paris, Ramsay, 1986, rééd. L’Or des fous, 2005. Et aussi Georges Eekhoud, Les Libertins d’Anvers, préface de R. Vaneigem, Éd. Aden Bruxelles 2009. Dans lequel on peut lire : « Anvers fut de tout temps la ville païenne de la Cocagne belge. Son catholicisme de décor n’a guère plus de fond que celui de son illustre interprète, le grand Pierre-Paul Rubens, qui peignit les drames du Golgotha, hanté par les splendeurs de l’Olympe. De temps immémorial aussi, Anvers fut un foyer de libertinage, voire d’anarchisme érotique. Alors que ses sœurs des Flandres, Bruges et Gand, déchaînaient des révoltes motivées par des raisons d’ordre exclusivement politique. »

[55] Raoul Vaneigem, Rien n’est sacré, tout peut se dire. Réflexions sur la liberté d’expression, Paris, La Découverte, 2003. Dans cet essai, Vaneigem défend une conception très large de la liberté d’expression : tolérer toutes les idées ne signifie pas les approuver ; selon lui, ce sont les actes de violence qui doivent être sanctionnés, non les opinions elles-mêmes.

[56] Raoul Vaneigem, Du Traité de savoir-vivre à l’usage des jeunes générations à la nouvelle insurrection mondiale, Paris, Le Cherche Midi, 2023. Cet ouvrage constitue une reprise, une actualisation et un prolongement des thèmes développés dans le Traité de 1967.

[57] Le mot espagnol ácratas désigne les partisans d’une société sans domination. Il appartient à la même famille qu’acracia, auquel se rattache le français acratie dans son sens politique, plutôt qu’il ne lui a directement donné naissance. Construite sur les racines grecques signifiant « sans » et « pouvoir », cette notion exprime, dans cet essai, l’aspiration à vivre et à coopérer sans maître, en remplaçant l’obéissance imposée par l’autonomie et la responsabilité partagée.

[58] Au Grand Orient de France, une formule attribuée à Antoine de Saint-Exupéry est inscrite au bas de l’escalier de l’Hôtel de la rue Cadet : « Si tu diffères de moi, mon frère, loin de me léser, tu m’enrichis ».

[59] Mustapha Khayati, intellectuel et militant tunisien, fut membre de l’Internationale situationniste de 1965 à 1969. Principal rédacteur de De la Misère en milieu étudiant, brochure publiée à Strasbourg en 1966 avec le concours d’autres situationnistes, il dénonçait une université préparant les étudiants à leur rôle dans la société marchande, ainsi que les bureaucraties politiques et syndicales. Ce texte retentissant contribua à préparer le climat contestataire de Mai 68. Dans le prolongement des réflexions de Vaneigem, il invitait à dépasser la seule réforme des études pour transformer les conditions mêmes de l’existence.

[60] Lors des occupations de Mai 68, certaines assemblées générales et certains comités expérimentèrent la démocratie directe : les participants débattaient et décidaient eux-mêmes, en confiant des tâches à des délégués mandatés et révocables. L’organisation collective des lieux occupés, du ravitaillement et de l’information constituait une expérience limitée d’autogestion, sans équivaloir à une gestion généralisée des entreprises. Les situationnistes défendaient ces pratiques pour empêcher les directions des partis et des syndicats de décider seules au nom des révoltés. Cinquante ans plus tard, les Gilets jaunes retrouvèrent une aspiration comparable sur les ronds-points et dans certaines assemblées locales, notamment à Commercy : prendre directement la parole et contrôler leurs représentants. Les résultats furent réels, mais distincts : Mai 68 obtint, grâce aux grèves et aux négociations syndicales, une hausse de trente-cinq pour cent du salaire minimum et de nouveaux droits syndicaux ; les Gilets jaunes arrachèrent notamment l’abandon de la hausse prévue des taxes sur les carburants et des mesures de soutien au pouvoir d’achat. Aucun des deux mouvements n’instaura cependant une démocratie directe durable à l’échelle nationale : leur portée fut aussi d’apprendre à des citoyens à débattre, à s’organiser et à contester la confiscation de leur parole. Url : https://www.citeco.fr/10000-ans-histoire-economie/monde-contemporain/creation-d-un-salaire-minimum-en-france?utm_source=chatgpt.com.

[61] Les « accords de Grenelle » désignent les résultats des négociations menées du 25 au 27 mai 1968 entre le gouvernement français, les syndicats et le patronat, sous la pression des grèves. Ils prévoyaient une hausse du Smig, des augmentations des autres salaires et la reconnaissance du droit syndical dans l’entreprise, consacrée par la loi du 27 décembre 1968. L’expression est toutefois impropre : le « constat de Grenelle » ne fut pas signé et, jugé insuffisant par de nombreux grévistes, n’entraîna pas immédiatement la reprise du travail. Voir Michel Miné, « Mai 68 dans les entreprises : qu’en reste-t-il ? », Hommes & Libertés, juin 2018.

[62] Le renforcement des droits syndicaux après Mai 68, consacré par la loi du 27 décembre 1968, permit aux syndicats de s’organiser légalement dans l’entreprise, d’y désigner des délégués protégés contre le licenciement et d’y informer et réunir les salariés pour défendre leurs intérêts collectifs.

[63] La loi Faure du 12 novembre 1968, portée par le ministre de l’Éducation nationale Edgar Faure après Mai 68, réforma les universités françaises autour de trois principes : autonomie, participation et pluridisciplinarité. Elle associa notamment les étudiants et les personnels aux conseils élus des établissements, ouvrant leur fonctionnement à davantage de démocratie sans instaurer pour autant une véritable autogestion.

[64] Mai 68 encouragea des pédagogies qui accordaient davantage de place à l’apprenant, à ses besoins et à sa participation, au détriment du modèle autoritaire dans lequel le maître expose, l’élève écoute et l’examen vérifie surtout sa capacité à restituer. Bien avant 1968, des précurseurs comme Rousseau, Pestalozzi et Fröbel, John Dewey, Maria Montessori, Ovide Decroly, Édouard Claparède, Adolphe Ferrière, Roger Cousinet, Célestin et Élise Freinet, Helen Parkhurst, Carleton Washburne, Alexander Sutherland Neill, Jean Piaget, Lev Vygotski, Carl Rogers, Fernand Oury, Aïda Vasquez, Raymond Fonvieille et Michel Lobrot avaient, selon des perspectives différentes, posé les fondements ou expérimenté les pratiques d’une éducation accordant davantage de place à l’activité de l’élève, à ses besoins, à son rythme, à la coopération et à la participation aux décisions.

Placer l’apprenant au centre du processus ne signifiait ni lui laisser tout décider ni renoncer à transmettre des connaissances : il s’agissait d’organiser l’enseignement afin que l’apprenant exerce plus d’autonomie et puisse effectuer des recherches, expérimenter, coopérer et participer à l’évaluation de ses progrès. L’enseignant conservait une responsabilité essentielle : proposer des situations stimulantes, expliquer, guider et apporter les aides nécessaires à une autonomie progressive.

Cependant, cet élan ne transforma pas partout les pratiques. Malgré des expériences concrètes, ces principes restèrent souvent davantage affirmés dans les discours qu’appliqués dans les classes, faute notamment d’une formation initiale et continue suffisamment pratique, d’un accompagnement durable et de temps de concertation entre enseignants. Les programmes chargés, les évaluations centrées sur les notes et l’organisation collectif des apprentissages limitèrent également leur développement. Mai 68 contribua donc à remettre en cause l’obéissance comme modèle éducatif, sans donner à tous les enseignants les moyens de lui substituer une pédagogie de la coopération et de la responsabilité.

[65] La crise de L’ORTF, la radio-télévision publique française, éclata en Mai 68 lorsque des journalistes et des personnels se mirent en grève contre la censure et le contrôle gouvernemental. Ils réclamaient une information indépendante, mais le pouvoir reprit la main et de nombreux journalistes furent licenciés ou écartés. Cette question demeure d’une actualité brûlante : aux pressions politiques s’ajoute la concentration des médias autour de grandes fortunes comme Vincent Bolloré, Bernard Arnault et Rodolphe Saadé, qui menace le pluralisme et l’indépendance des rédactions. Les réseaux sociaux ouvrent d’autres espaces de parole, mais peuvent aussi amplifier les fausses informations et les manipulations. Cette situation appelle un nouveau Mai 68 afin de protéger les journalistes, limiter la concentration des médias et développer l’esprit critique, afin que ni les gouvernants ni les propriétaires ni les algorithmes ne pensent à notre place.

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Anarchie, Arthur Rimbaud, Consommation, Dogmes, Émancipation, Enseignement, Éthique, Franc-maçonnerie, François Villon, Liberté, Pédagogie, Révolution, Spiritualité, Voltaire, Autogestion, Autonomie, Brecht, de Nerval, Fourier, Fraternité, Insurrection, Kafka, La Boétie, Mai 68, Mémoire, Michel de Montaigne, Obéissance, Pascal, Pluralité, Raoul Vaneigem, Situationnisme, Spinoza, Surréalisme

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