Questions de sexualité

Yves FERROUL

 

UGS : 2006007 Catégorie : Étiquette :

Description

Dans l’histoire de la pensée laïque en Belgique, « La Pensée et les Hommes » a toujours été à la pointe du combat pour la libération de la sexualité, pour sa reconnaissance d’une donnée fondamentale de la personnalité humaine.

Un spécialiste de la sexologie, Yves Ferroul, professeur à l’Université de Lille 3, nous indique que la réalisation sexuelle de tout individu repose d’abord sur une pleine liberté du corps et de l’esprit. 

Plusieurs branches de la médecine s’occupent de sexe et de sexualité, très médicalement et très organiquement. Des spécialités médicales s’occupent du bon fonctionnement de l’organisme dans la sexualité. Mais dans la sexologie, c’est une chose de plus que vérifier ce bon fonctionnement organique. Ce qui est le propre de la sexologie dans le monde médical, c’est de s’occuper aussi du comportement, des représentations de la sexualité, qui doivent correspondre à ce qui peut se faire et non pas à des idées reçues qui perturbent les individus ou les couples.

La plupart des comportements sexuels sont adéquats, sauf peut-être les perversions de pédophiles. Les règles de la sexualité doivent être des règles sociales : nous sommes dans des sociétés qui donnent comme règle de comportement que chacun doit exercer sa liberté jusqu’à la limite de la liberté d’autrui. Cela donc suppose le respect de ceux qui ne peuvent pas prendre de responsabilité, les mineurs par exemple. Donc il y a des comportements qui sont des délits ou des crimes, mais c’est à la loi de définir le cadre dans lequel peut s’exercer la sexualité. Cela n’est pas de la médecine à proprement parler, c’est du droit.

Le problème médical sera de savoir pourquoi telle personne ne respecte pas le droit, pourquoi telle personne estime qu’elle est au-dessus de la loi ou qu’elle peut faire ce qu’elle veut, donc des personnalités qui ont quelques troubles psychiatriques et qui ne maîtrisent pas le respect de la loi, pouvant avoir des comportements asociaux, etc.

Il faut être très ouvert devant les multiples possibilités que l’espèce humaine a inventées pour jouer avec les obligations des instincts, l’instinct de la reproduction de l’espèce. On peut jouer, mais comme nous jouons avec l’alimentation, la nécessité de s’alimenter, la nécessité de se protéger des intempéries, toutes sortes de choses de ce genre, qui font que l’on crée ces sociétés humaines avec des caractéristiques qui n’existent absolument pas dans le monde animal.

Où mettons-nous les limites si une action humaine doit avoir une visée procréatrice, jusqu’où alors va aller la nécessité de cette visée ? Toute une part de l’activité ludique physique est une activité existant pour le simple plaisir, pour la simple émotion, pour la simple sensation du corps qui n’a rien à voir avec la procréation. C’est donc de cela qu’il s’agit quand on parle de sexualité. La reproduction de l’espèce relève des endocrinologues ou des gynécologues, des problèmes de fécondation in vitro, etc., et ce n’est pas le problème du sexologue. Le problème du sexologue, c’est le jeu avec le corps, le plaisir avec le corps, les sensations, tout ce monde de créativité que l’on peut avoir avec son corps.

C’est une bonne chose de donner du plaisir au corps, parce que nos organismes sont ainsi faits, tout à fait médicalement parlant et au sens strict de la médecine, c’est-à-dire que toute sensation de plaisir est provoquée par la diffusion dans le cerveau d’hormones qui sont des endorphines, avec à la base de la morphine, c’est-à-dire que le noyau, c’est de l’opium. Notre organisme a la capacité de fabriquer de l’opium endogène et de diffuser cet opium dans le cerveau, ce qui donne cette sensation de détente, d’apaisement, aussi de réconfort, de reprise de la forme qui est liée à un certain nombre d’activités censées procurer du plaisir. Les endorphines ne sont pas liées uniquement au plaisir sexuel, elles sont liées aussi à d’autres plaisirs, mais l’espèce humaine a beaucoup travaillé pour multiplier les sources de provocation de ces décharges d’endorphines dans le corps.

Le plaisir est très varié dans la nature humaine ; il n’est pas seulement concentré sur la sexualité. Ce plaisir de la sexualité a été longtemps condamné par les moralistes, par les philosophes, mais il n’est pas condamnable du tout. Par exemple, si un sadique rencontre une ou un masochiste, qu’ils s’entendent bien, tant mieux pour leur plaisir. Cette appellation sadomasochiste, c’est vraiment une appellation négative, très péjorative. On n’emploie pas du tout cette expression-là quand on voit un marathonien qui fait un travail très pénible sur son corps et qui s’impose des efforts très douloureux, ou quelqu’un qui va faire l’ascension du Mont Blanc ou de l’Everest ; il y a un effort physique très très intense, une souffrance, des moments de solitude, des moments de désespoir, des moments où l’on court des risques vitaux. Alors là, ce sont des héros que l’on admire et on ne parle pas du tout du masochisme, c’est-à-dire de ce travail, de se donner volontairement de la souffrance, gratuitement. Tandis que lorsqu’on parle de la sexualité, on insiste sur la souffrance, donc c’est mauvais, c’est immoral. Mais il y a des quantités de sources de plaisir immense dans la vie humaine qui sont données, qui passent par des étapes de souffrance physique très importante.

Nous sommes des animaux qui avons particulièrement développé le sens de la vue au détriment du sens de l’odorat, par exemple, ou de l’ouïe et donc, bien sûr, tout ce qui nourrit le sens de la vue fait partie de l’expérience humaine. On a très longtemps dit qu’une des caractéristiques de l’espèce humaine c’était la fabrication des outils. Dans tous les domaines c’est merveilleux, mais dans le domaine de la sexualité, d’avoir des outils, des objets qui complètent le corps humain, ce serait bestial.

Dans ce domaine-là, les outils favorisent le plaisir sexuel ; dans d’autres domaines, les outils achèvent notre corps, lui permettent d’aller plus loin : un marteau, un stylo, un ordinateur. Des outils peuvent servir pour le plaisir physique, c’est strictement humain et c’est vraiment la richesse, et même l’honneur des êtres humains que d’enrichir leur vie avec l’utilisation d’outils de plus en plus élaborés.

Ce n’est pas le rôle du médecin que d’élever des barrières pour limiter l’expression du plaisir sexuel. Le médecin n’a pas, c’est dans le code de déontologie, à imposer ses croyances aux patients. Les philosophes qui, au premier siècle avant et après J.-Chr., ont dominé dans l’empire romain, ce sont des stoïciens, donc des gens comme Sénèque ou Cicéron. Les stoïciens estimaient qu’avoir du plaisir, n’importe qui pouvait y arriver ; donc ceux qui se privaient de plaisir montraient une valeur morale plus grande. Ils étaient capables de faire un effort sur eux-mêmes plus grand, donc ils étaient plus moraux.

Les responsables de la nouvelle religion chrétienne ont voulu rivaliser avec eux, et cela a été une surenchère pour savoir qui serait le plus moral, donc qui se priverait du plus grand nombre de choses. Ils ont inventé le comportement des moines qui, avec les vœux de pauvreté, de chasteté, etc., refusent le confort ou le plaisir alimentaire, celui des vêtements, du logement, se privant de plaisir dans tous les domaines, et l’on estime que c’est plus moral.

À propos de la Vierge Marie, la virginité est un aboutissement de cette pensée-là, mais, en même temps, c’est complètement oublier que les êtres vivants (pas seulement les êtres humains, mais aussi les animaux) ont un système de régulation par plaisir et souffrance qui leur fait choisir les choses qui leur sont agréables et qui vont les faire progresser. Tous nos systèmes d’apprentissage, donc les systèmes humains de perfectionnement, sont fondés sur l’opposition plaisir/souffrance ; nous abandonnons tout ce qui nous cause trop de peine, trop de difficulté ou de souffrance et nous prenons ce qui donne du plaisir et c’est ainsi que nous sommes tous construits.

Mais ne nous laissons-nous pas trop facilement mener par des idées reçues de notre groupe ? Essayons de nous en détacher un petit peu et de regarder dans d’autres groupes antérieurs. Que se passait-il par exemple au XIIe siècle ? Les médecins avaient une autre explication de la fécondation. Cette explication remonte aux Grecs et précise qu’il y avait un sperme masculin, nécessaire, et, par esprit de symétrie, ils estimaient qu’il devait y avoir un sperme féminin. Si le sperme masculin est émis au moment du plaisir, de l’orgasme, le sperme féminin doit lui aussi exister à ce moment de l’orgasme, donc il faut un orgasme chez la femme.

Il faut que la femme jouisse dans le rapport sexuel et donc les théologiens mais aussi les moralistes, les médecins disent que la femme doit jouir dans le rapport sexuel. Certains moralistes à la fin du Moyen Âge vont se poser la question du plaisir de la femme : si la femme n’a pas ressenti de plaisir, cela voudrait dire qu’elle accepterait d’avoir un rapport qui ne serait pas fécondant et elle commettrait un péché. Il faut donc qu’elle jouisse et, dans ce but, qu’elle ait un nouveau rapport. Recommencer le rapport, cela veut dire qu’elle doit tout faire pour exciter à nouveau son mari. La deuxième fois peut échouer encore ; à ce moment-là, le mari doit caresser la femme pour lui procurer du plaisir, puisqu’il ne peut pas y arriver par la pénétration. Si cela ne marche pas, c’est la femme elle-même qui doit le faire, et la majorité des moralistes disent que si elle ne le fait pas, c’est qu’elle accepte un rapport sans plaisir donc sans fécondation. Et donc elle commet un péché, au moins véniel.

C’est un engrenage de raisonnements qui amène à des conclusions totalement contradictoires avec celles du XIXe siècle. Parce que la science avait changé à ce moment-là, elle avait découvert l’ovulation et l’indépendance de l’ovulation par rapport au plaisir ; les moralistes et les médecins ont fini par dire que ce n’est pas la peine que la femme jouisse, puisque l’ovulation est automatique. Les moralistes vont soutenir que la femme sera plus morale si elle ne jouit pas : c’est le piège du XIXe siècle.

Pour le problème de la masturbation, notamment la masturbation féminine, les gens d’avant le XIXe siècle étaient plutôt obnubilés par la capacité féminine d’avoir du plaisir, du désir et une sexualité plus importante a priori que celle des hommes, puisqu’il n’y a pas de perte de l’érection comme chez les hommes. Donc ils estimaient que, comme il y avait une différence entre l’âge de mariage et l’âge de la puberté chez les filles comme chez les garçons, même si les filles étaient mariées plus tôt qu’aujourd’hui, ils estimaient qu’à partir de douze ou treize ans, les jeunes filles devaient se caresser pour calmer leur sexualité et ne pas être entraînées par leur désir à aller jusqu’à rechercher le rapport sexuel. La masturbation était donc un moyen de garder la chasteté.

Ceci n’est pas un paradoxe, c’est simplement l’esprit tordu du XVIIIe et du XIXe siècle qui, eux, vont voir là un acte immoral ou médicalement nuisible. Mais pendant des siècles, au contraire, la masturbation a été un acte de bonne santé, de bon équilibre psychologique et moral.

Nous connaissons maintenant les processus microbiens, les maladies dégénératives ou génétiques, etc. donc on sait que rien ne provient de la pratique de la masturbation et, pour la femme, on voit bien aussi que cela ne correspondait à rien. C’était occulté et il fallait un travail de répression éducative extrêmement important pour arriver à ces femmes dites frigides de la fin du XIXe et du début du XXe siècle.

Un médecin, c’est quelqu’un qui reçoit les souffrances des gens et qui est là pour aider les personnes à en sortir. Alors, si la personne est à la limite du délit, il va falloir lui montrer les interdits, lui montrer les règles du jeu dans notre société et l’amener à les respecter. Mais la plupart du temps, la souffrance n’est pas posée par ce problème-là, et donc le médecin peut montrer que la personne s’est créé de fausses idées, idées qui correspondent à des idées reçues du groupe, idées qui sont de mauvaises interprétations aussi de ce qui devrait être la sexualité. Le médecin essaie donc de réparer tout cela et de proposer un projet positif, dédramatisant et encourageant, pour donner le moyen d’agir positivement.

Quant à l’homosexualité, elle peut causer des perturbations individuelles, des soucis dans le couple ou dans la famille. Il est vrai aussi que beaucoup de parents consultent parce qu’ils sont complètement déstabilisés. Certaines explications psychologiques renvoient sur les parents la responsabilité des comportements sexuels des enfants et là aussi, il faut donner des explications, faire la part des idées reçues, expliquer aux parents en quoi cela consiste vraiment. En même temps personne ne peut faire que la souffrance n’existe absolument pas puisque, dans une société comme la nôtre, il y a la souffrance, par exemple, de ne pas avoir d’enfants. En France, les hommes homosexuels qui vivent en couple ne peuvent pas adopter pour l’instant, et doivent encore subir cette souffrance-là. Pour les parents, c’est le deuil des petits-enfants de leur sang. Il y a vraiment des problèmes humains extrêmement réels. Le rôle du sexologue, c’est d’aider les patients à ne pas en rajouter. Il y a une part incompressible de problèmes, mais on peut évacuer tout ce qui peut s’expliquer, se calmer, se dédramatiser. Il y a une part de douleur, de souffrance, de deuil à faire, de séparation. On affronte beaucoup plus sereinement les choses incontournables.

Loading

Informations complémentaires

Année

2006

Auteurs / Invités

Yves Ferroul

Thématiques

Histoire, Médecine, Sexualité, Vie affective

Avis

Il n’y a pas encore d’avis.

Soyez le premier à laisser votre avis sur “Questions de sexualité”

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *