Qu’est-ce que la philosophie ?

Jean C. Baudet

 

UGS : 2013037 Catégorie : Étiquette :

Description

En ces temps de « retour du spirituel », à cette époque où de nombreux observateurs de la vie sociale déplorent la « perte de repères », en ce moment de l’histoire des hommes où certaines opinions veulent faire condamner par des lois d’autres opinions, en ce siècle qui connaît les talibans et le djihadisme, en ces jours où, même chez des intellectuels, l’injure et l’invective remplacent le débat et l’écoute de l’autre, en cet âge de fureur idéologique et de difficultés du « vivre ensemble », il peut être utile de s’interroger sur la philosophie.

Il y a d’ailleurs la question, plus que jamais à l’ordre du jour, de la place de la philosophie dans l’enseignement secondaire, et pour savoir s’il est opportun de généraliser la présence de la philosophie dans les programmes scolaires, il est pour le moins indiqué de réfléchir à ce qu’elle est, à d’où elle vient, et à ce qu’elle peut.

Curieusement, alors que les astronomes ne se posent guère la question de la définition de l’astronomie et que les zoologistes ne se demandent pas ce qu’est la zoologie, les philosophes ont publié de nombreuses pages pour tenter de définir la philosophie. Les astronomes étudient les astres, et les zoologistes observent les animaux. Voilà qui est clair et distinct, et suffisant, et il ne faut pas de longues préfaces, dans les manuels, pour déterminer l’objet de l’astronomie. Mais quel est l’objet de la philosophie ? Serait-ce l’homme ? Mais l’étude de l’homme, de ses caractéristiques, de son histoire et de ses possibilités d’avenir, n’est-elle pas confiée à des disciplines bien définies – la psychologie, la sociologie, la linguistique… – que l’on appelle les « sciences humaines » ? Interrogeons, par exemple, Gilles Deleuze. Dans un ouvrage encore beaucoup lu aujourd’hui, qui pose la question de la philosophie, il répond : « La philosophie est l’art de former, d’inventer, de fabriquer des concepts ». Fort bien ! Mais fabriquer des concepts, pour quoi faire ? Et d’ailleurs, qu’est-ce que c’est, un concept ? La définition de Deleuze ne fait que déplacer le problème. Si la philosophie est l’art de faire des concepts, il reste à déterminer ce qu’est un concept ! La consultation de quelques dictionnaires nous l’apprend rapidement : un concept est une « idée », une « représentation intellectuelle », un « contenu de notre conscience », une « élaboration de la pensée ». Bref, philosopher, c’est penser, c’est avoir des idées. Mais l’astronome, le zoologiste, le boulanger, qui ont parfois des idées, ne sont pas pour autant des philosophes.

Si philosopher (fabriquer des concepts) est l’activité de certains hommes, l’on comprendra mieux leur occupation si l’on connaît leur but. Il n’est pas suffisant de dire que la boulangerie est l’art de fabriquer du pain. Il est encore nécessaire de dire que cette production vise deux objectifs : nourrir les clients du boulanger, et assurer au boulanger, par la vente de son pain, un revenu régulier. Le philosophe serait-il un vendeur de concepts ?

Avançons-nous ? Sommes-nous sur le chemin d’élucider l’être du philosophe ? Avons-nous déterminé la plénitude de son être propre, de sa différence spécifique d’avec d’autres « penseurs » ? Il nous semble que l’on y arrivera si l’on demande « pourquoi fabriquer des concepts », comme nous avons défini la boulangerie quand nous avons compris pourquoi – avec quels objectifs – le boulanger fait du pain. Toute activité humaine s’assigne un but. Quel est donc le but de la philosophie ?

Il existe une très vieille définition de la philosophie qui nous éclairera peut-être. Alors que quelqu’un demandait à Pythagore de Samos, chef d’une école à Crotone, s’il était un sage, le scolarque répondit, modestement, qu’il n’était pas un sage (sophos), mais seulement un ami de la sagesse (sophia), un philosophos. D’où philosophia : recherche de la sagesse. Nous pouvons penser qu’il ne s’agit que d’une légende, car on rencontre rarement la modestie chez les philosophes, et puis nous sommes mal documentés sur la vie et l’œuvre de Pythagore, qui vivait au VIe siècle avant notre ère. Cicéron a rapporté l’anecdote, qu’il attribuait à Héraclide du Pont. Reste à savoir ce que c’est que la sagesse.

La recherche du bonheur

Pour les Grecs de l’Antiquité, le sage est celui qui connaît le chemin du bonheur, qui a le savoir de ce qu’il faut faire et de ce qu’il faut éviter de faire pour être heureux. Nous dirons donc que la philosophie est l’étude, la science du bonheur. N’est-ce pas un savoir que tout homme un peu réfléchi aimerait posséder ? Et, bien entendu, il est question d’un bonheur durable, car l’homme réfléchi ne se satisfait pas d’un moment de bonheur, s’il est suivi de chagrins et de souffrances.

Depuis Pythagore, il y eut de nombreux amis de la sagesse, qui se sont mis en route pour découvrir le chemin du bonheur. Comme il semble que, aujourd’hui, malgré que les écrits des philosophes soient facilement disponibles dans les bibliothèques, dans les librairies et sur Internet, il subsiste beaucoup de malheur parmi les hommes, nous pouvons supposer que le chemin du bonheur n’a pas encore été découvert ou qu’il n’est connu que par un très petit nombre de privilégiés. Le malheur des hommes, au temps de l’explosion démographique, des catastrophes climatiques, des bouleversements de l’économie mondiale et du terrorisme islamiste, justifie que l’on continue de chercher ce chemin, et il faut, deux mille cinq cents ans après Pythagore, continuer à philosopher.

Approfondissons donc notre définition : la philosophie est la recherche du bonheur. J’ai fait remarquer la différence entre la philosophie et une discipline comme l’astronomie. À vrai dire, la philosophie est, et est deux fois, opposée à l’idée de discipline. J’aimerais assez la formule la philosophie est la discipline qui est contre la discipline. D’abord, le philosophe s’oppose à toute discipline dans le sens où il refuse toute contrainte intellectuelle, toute direction de conscience, tout dogme à respecter, tout comportement à imiter, tout esclavage cognitif. Le philosophe – et l’on en dirait autant du chercheur scientifique – veut penser par lui-même, et en somme la philosophie n’est rien d’autre que la pensée libre, que le « libre examen ». Mais le philosophe est encore anti-discipline dans un second sens, et en cela il se distingue de l’homme de science. Il refuse de faire de la philosophie une discipline dans le sens d’une étude spécialisée d’un domaine strictement limité. L’astronomie, la zoologie, la boulangerie, la linguistique sont des disciplines, mais la philosophie refuse de se limiter à une discipline et, a priori, elle s’intéresse autant aux étoiles ou aux langues qu’à l’homme et au bonheur. Car chercher le bonheur, c’est ne pas savoir où il est, d’où il peut venir, alors qu’étudier les étoiles, c’est déjà savoir qu’il y a des étoiles. Et donc, le philosophe chercheur de bonheur ne peut rien laisser dans l’ombre, il doit étudier tout le réel, tout ce qui existe vraiment, visible ou invisible, exprimable ou indicible, car il se pourrait bien que ce soit justement dans une zone négligée du réel que se cache le secret du bonheur. D’où le rejet de l’enfermement disciplinaire.

Ainsi, la philosophie est l’étude de tout le réel, de Tout, de l’Être comme disait Aristote, et comme il le disait en grec, la philosophie est l’ontologie, la science de l’Être (ontos).

La naissance de la philosophie

Pour mieux encore distinguer la philosophie des religions (qui recherchent aussi le bonheur, qu’elles appellent le « salut ») et de la science, qui lui ressemble par la revendication de la liberté de penser, il est intéressant de savoir comment la philosophie est apparue dans l’histoire des hommes, car si le mot a peut-être été forgé par Pythagore, il y avait déjà une pensée que l’on peut appeler philosophique avant lui. Tous les historiens des systèmes de pensée s’accordent pour fixer au début du VIe siècle avant notre ère l’avènement de la philosophie. C’est Thalès de Milet dont on a retenu le nom comme celui du premier des hommes à avoir eu l’idée de penser par lui-même, de répondre à ses questions sans faire appel aux discours des poètes et des prêtres, en l’occurrence, puisqu’il était grec, aux grands poèmes fondateurs de la civilisation hellénique, l’Iliade et l’Odyssée, d’Homère, et la Théogonie, d’Hésiode. Le raisonnement (supposé) de Thalès est simple : puisque certains épisodes des poèmes d’Homère sont manifestement inventés, la Théogonie n’est-elle pas inventée tout entière ? À force d’enjoliver la vie des dieux, les poètes ne se rendent-ils pas suspects d’avoir tout imaginé ? Il faut se rendre compte combien cette attitude est inouïe, inattendue, téméraire ! À l’époque de Thalès, partout et depuis des siècles et des siècles, les hommes – pas seulement les Grecs – ne doutaient pas que leur existence dépend des dieux, que leur comportement est dicté par les dieux, et qu’il faut honorer les dieux en respectant les consignes de leurs prêtres. L’histoire, l’archéologie et l’ethnologie nous l’ont montré cent fois : toutes les populations archaïques vénèrent des dieux, et aucune n’a l’idée insensée de mettre en doute l’existence du divin, du tabou, du sacré. Thalès aura cette impudence : il rejette toutes les traditions, écarte Zeus aussi bien que Priam, élimine Poséidon aussi bien qu’Ulysse, et entend résoudre les problèmes de l’existence par l’observation et le raisonnement, c’est-à-dire en se basant uniquement sur l’exercice de ses facultés mentales, ce que l’on appellera le logos, la raison. On ne connaît Thalès que par des textes tardifs, d’ailleurs peu nombreux, et sa biographie est ignorée. Mais il est le premier des philosophes. Il aura quelques disciples, notamment Anaximandre et Anaximène, aussi mal connus que lui, que l’on appelle les « physiciens de Milet », parce qu’ils cherchaient à connaître la nature (physis) des choses…

La philosophie est donc née, en Grèce, avec Thalès, et l’idée d’une recherche libre va se répandre et caractériser l’hellénisme. Nulle part ailleurs, pendant des siècles, on ne trouvera de penseurs aussi indépendants des idées traditionnelles. Et il y aura Empédocle, Platon, Aristote, Épicure, quelques autres, à vrai dire peu nombreux, mais qui vont inventer une pratique intellectuelle prestigieuse, la philosophie, qui est la tradition qui rejette toutes les traditions.

Mais la philosophie, si elle domine la civilisation grecque par l’ampleur de ses ambitions, si elle produit des œuvres d’une profondeur de pensée incomparable (les dialogues de Platon, notamment), la philosophie, dis-je, reste le travail de quelques maîtres rares, qui n’ont que peu de disciples. La grande masse des Grecs, puis des autres peuples qui seront mis en présence des écrits de Platon et d’Aristote, reste fidèle aux traditions enseignées par les prêtres et répandues par les poètes. La philosophie, étude de Tout, discipline opposée à la discipline, tradition contre les traditions, discours contre tous les discours, restera, de Thalès à nos jours, un effort de pensée réservé à un très petit nombre de penseurs.

La distinction entre la philosophie et les religions est claire. Celle-là critique toutes les traditions. Celles-ci s’attachent à perpétuer et à répandre, souvent avec un fanatisme pouvant aller jusqu’à la terreur, une tradition particulière, sacralisée et donc intouchable.

La naissance de la science

Reste à bien distinguer la philosophie de la science. Lors des périodes hellénique, hellénistique, romaine, puis médiévale, la philosophie, pour tenter de construire une éthique (un chemin vers le bonheur), étudie le Tout, et rien de ce qui existe ne lui est étranger. Mais, après des siècles et des siècles, au cours desquels la philosophie fait peu de progrès, et se dénature même en théologie au cours du Moyen Âge, la Renaissance du XVIe siècle connaît une seconde innovation intellectuelle aux conséquences considérables. De même que le début du VIe siècle avant Jésus-Christ avait connu l’invention de la philosophie, le début du XVIe voit l’avènement de la science.

Nous sommes ici au cœur de la théorie de la connaissance. Ayant disqualifié les traditions comme moyens d’acquisition de savoirs, la philosophie, depuis Thalès jusqu’aux humanistes de la fin du Moyen Âge, ne connaît que deux moyens d’obtenir des connaissances, et donc de « fabriquer des concepts ». Primo, l’observation – par exemple celle des mouvements des planètes pour perfectionner la connaissance du monde des astres. Secundo, le raisonnement – qui consiste à déduire certaines connaissances à partir d’autres déjà acquises. L’observation et le raisonnement ont des limites, dont d’ailleurs les philosophes n’ont pas tous pris vraiment conscience. Et voilà qu’au début du XVIe siècle, pour des raisons d’évolution des sociétés européennes (notamment l’enrichissement des cités italiennes), un nouveau moyen d’acquisition de savoirs apparaît, l’instrumentation, c’est-à-dire le recours à des instruments d’observation et de mesure. C’est Paracelse qui utilise les instruments du laboratoire des alchimistes. C’est Nicolas Copernic et Tycho Brahé qui utilisent des quadrants gradués pour mesurer la position des étoiles. C’est André Vésale et les anatomistes (surtout italiens) qui multiplient les dissections à l’aide du scalpel. Puis ce sera Galilée qui invente la lunette astronomique, le plan incliné pour étudier les mouvements, le thermoscope. Ce sera Torricelli qui invente le baromètre… La « science » est née. L’instrument prolonge les sens, par exemple la lunette permet de voir des étoiles invisibles à l’œil nu. Mais l’instrument permet aussi de mesurer, c’est-à-dire d’associer des nombres aux objets observés, et cela va augmenter la puissance du raisonnement, qui peut maintenant « mathématiser » ses jugements sur les objets de l’observation instrumentée. Et l’on voit, en quelques siècles, la science ainsi armée faire des progrès considérables, sans comparaison avec les acquis des périodes antérieures. Mais si le scientifique utilise l’instrument, ignoré des philosophes, et aboutit à des résultats grandioses (qui vont notamment transformer la technique en technologie), s’il utilise l’observation, le raisonnement et la libre pensée (dans la prolongation de la tradition philosophique), il s’enferme dans un domaine qu’il limite lui-même. Ne pouvant progresser que par le recours à une instrumentation toujours plus complexe (et plus chère !), la science limite ses investigations au domaine accessible par les instruments, c’est-à-dire au monde accessible par les sens, que le philosophe appelle le monde « matériel ». Le monde des forces occultes et du sacré, des dieux et des démons, des âmes et des valeurs n’est pas nié par la science, mais il est exilé de son domaine. Le scientifique ne s’intéresse qu’à ce qu’il peut voir grâce à ses télescopes, qu’à ce qu’il peut mesurer grâce à ses thermomètres et ses spectromètres, et il écarte de sa préoccupation le monde non matériel, qui reste de la compétence du philosophe.

On peut donc schématiser en trois étapes l’évolution de la pensée humaine, ce qu’avait déjà perçu Auguste Comte avec sa célèbre loi des trois états. Au cours de la préhistoire, nos ancêtres inventent le langage et élaborent les premiers mythes, qui sont à l’origine des religions. Voilà le premier stade de la pensée, le stade religieux. Ensuite, il y a à peu près deux mille six cents ans, apparaît la philosophie (mais qui ne se développe que dans une partie très restreinte de l’humanité). Enfin, il y a cinq cents ans, apparaît l’usage systématique d’instruments d’observation et de mesure, la mathématisation des descriptions du monde, la découverte des grandes lois de la nature, c’est-à-dire la science. Ère religieuse, ère philosophique, ère de la science… Ou, si l’on veut, époque de l’imagination, époque du raisonnement (la « fabrication des concepts »), époque de l’instrumentation et des mesures de plus en plus sophistiquées, qui conduiront au décodage du génome humain et à la découverte du boson de Higgs.

Les lecteurs des philosophes sont très souvent face à des textes d’une grande obscurité, truffés de mots rares et difficiles, formés de phrases longues aux articulations complexes, et l’on se plaint souvent, à juste titre je crois, de leur caractère énigmatique. Certes, le Tout est une énigme, et le Réel n’est pas simple – la science nous révèle la complexité du monde visible (qui n’est peut-être pas Tout) avec ses milliards de galaxies, ses trous noirs et ses bosons. J’essaie, modestement, de combattre cette tradition d’écrire avec l’ambiguïté des oracles, m’efforçant de ne juxtaposer, dans mes travaux, que des idées « claires et distinctes », comme les aimait Descartes. Je ne sais pas si je suis arrivé à cette clarté attendue. Mais il me semble que définir la philosophie comme l’étude de Tout en vue de découvrir le chemin du bonheur est compréhensible par tous. En tout cas, il me paraît que le philosophe n’a rien à gagner en confondant le vide avec la profondeur, la complexité des phrases avec la découverte du fond des choses, et l’illusion avec une transcendance.

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Informations complémentaires

Année

2013

Auteurs / Invités

Jean C. Baudet

Thématiques

École / Enseignement, Éducation, Philosophie, Questions philosophiques