Qu’entend-on par société laïque ?

Marc Mayer

 

UGS : 2012016 Catégorie : Étiquette :

Description

1.Une conception de l’organisation de l’État et de la société civile (axe collectif)

Dans le sens où la laïcité concerne l’État et les pouvoirs publics, elle n’est ni hostile ni favorable à une religion plus qu’à une autre et pas davantage à une conception théiste, athée ou agnostique des citoyens. Conception à laquelle peuvent adhérer les fidèles de n’importe quelle religion. Pour Guy Haarscher, la laïcité a été longtemps un combat contre les religions. On pouvait parler d’une laïcisation antireligieuse. Et c’est bien à la lutte contre le cléricalisme qu’a été vouée en Belgique, au XIXe siècle, voire encore au début du XXe siècle, une bonne partie de la politique et de l’effort des hommes de gauche. Il faut bien entendu prendre ce terme de «gauche» dans son sens de l’époque, qui était précisément lié à l’anticléricalisme. Il y a entre l’anticléricalisme et l’anti religion une nuance importante qu’il convient de bien saisir. Le mouvement laïque n’est pas antireligieux, il existe des laïques déistes et la religio n’y est pas négligé (voir l’assistance morale qui se déploie dans la relation de personne à personne). La laïcité défend partout et toujours la liberté de conscience de l’individu. En s’organisant, elle représente un groupe de pression autonome dès lors que les clivages confessionnels, qui ont fait la Belgique, cèdent le pas à partir des années 1960 aux clivages économiques, sociaux ou communautaires. En effet, c’est pour des raisons essentiellement électoralistes que l’ensemble des partis politiques belges s’orienta vers le pluralisme. Mais attention, le pluralisme de juxtaposition (coexistence) peut être une illusion de pluralisme. Si la laïcité a toujours été plurielle, elle ne peut se laisser enfermer dans ce que d’aucuns vont considérer comme leur pré carré. Aussi, écrit Hervé Hasquin,

«sous peine de voir ses objectifs jamais atteints, la laïcité doit-elle s’organiser? Ses succès dépendront davantage de la force des associations laïques que de la présence de telle ou telle formation politique au gouvernement».

Et de fait, pendant longtemps, les associations laïques travaillaient indépendamment les unes des autres. Après la Seconde guerre mondiale, les partis politiques se sont montrés de plus en plus indifférents à l’égard du combat laïque. Cette situation a conduit la laïcité à compter davantage sur ses propres forces pour faire avancer ses idéaux. À ce moment, la laïcité s’est voulue une communauté philosophique qui réclame à l’État fédéral sa reconnaissance. Cette communauté, comme le pense Jacques Sojcher, est beaucoup plus large que celle des fidèles d’une Église ou des partisans d’une idéologie:

«Elle comprend les incroyants et les croyants, sans arrière-pensée de conversion et sans esprit de vengeance (à bas la calotte…), tous les hommes et les femmes dont l’imaginaire invente le bel homme déconcertant dont parle René Char, tous ceux qui refusent l’indifférence, le tout se vaut du nihilisme (car rien n’aurait plus de valeur) et l’intégrisme inquiétant de la vérité qui ne peut supporter la différence heureuse, c’est-à-dire la liberté».

Vouloir que chacun accède pleinement et en connaissance de cause à l’autonomie, c’est s’engager dans la laïcité puisque l’autonomie du citoyen va évidemment jusqu’à l’autonomie de sa pensée, autonomie de la raison. Elle constitue le point cardinal de toutes les actions laïques et du développement de l’assistance morale.

Laïque vient de λαϊκός (laos, peuple): la laïcité est donc porteuse d’universalité, d’égalité et de non-discrimination entre les humains. Elle est à la base du processus de la démocratie de nos États modernes. Tant donc par étymologie que par son histoire, la laïcité est consubstantielle à la démocratie. Impossible de se dire laïque si l’on n’est pas profondément et sincèrement démocrate, c’est-à-dire respectueux du droit d’autrui à être lui-même, épanoui et différent. Mais c’est d’abord l’État qui doit être laïque, considéré comme la chose de tout le laos. Ainsi, si une règle ou un comportement légitimé par une loi divine, entrent en contradiction avec la loi de l’État, c’est cette dernière qui doit l’emporter.

Être laïque, c’est se battre pour que l’État représente de façon juste et impartiale tout le peuple, c’est-à-dire qu’il ne représente pas les convictions, les intérêts ou les préjugés d’une de ses composantes seulement.

2. Une conception de vie basée sur des valeurs (axe subjectif)

La laïcité doit-elle être autre chose qu’un humanisme politique? Assurément oui, car elle regroupe aussi les individus qui se définissent comme des libres exaministes et qui sont donc conscients de la relativité des valeurs.

Si la laïcité est un humanisme politique, elle est aussi d’une certaine manière la manifestation de vivre laïquement en société. C’est dans la vie réelle que vont s’affronter l’éthique de la conviction et l’éthique de la responsabilité. Ceci est particulièrement vrai dans notre monde technoscientifique: dépasser la rationalité scientifique pour humaniser son savoir.

Dans le sens où la laïcité concerne le citoyen ou les associations et groupements qui militent pour que les lois et règlements de l’État soient conformes à l’idéal laïque, elle exprime une «conception de vie», pour soi-même et pour la société en général. Être laïque, c’est pouvoir précisément charpenter ces deux niveaux de convictions: vivre en fonction de ses propres lumières et défendre un humanisme politique.

C’est ainsi que Bertrand Russell raconte que, lorsqu’il fut mis en prison pour son opposition à la Première guerre mondiale, le garde lui demanda quelle était sa religion et il répondit qu’il était agnostique. Le garde le regarda en disant: «Bon, de toute façon, nous croyons tous dans un même Dieu». Il explique que lorsqu’on lui posait ce type de questions, il hésitait entre agnostique (sa position philosophique au sens strict: il n’y a pas de preuves de l’inexistence de Dieu) et athée (il ne pouvait pas prouver que les dieux de l’Olympe n’existaient pas, dieux qu’il mettait sur le même pied que le Dieu chrétien).

Il y a donc deux sortes d’agnosticisme:
ceux qui pensent qu’il n’y a aucune raison valable de croire en une divinité quelconque (position non différente de l’athéisme, car aucun athée n’a d’arguments définitifs pour prouver l’inexistence des divinités);
ceux qui pensent que les arguments pour le déisme ne sont pas nécessairement convaincants, mais peut-être valides (position fort différente de l’athéisme).

La laïcité est aussi un projet personnel: «L’âme du laïque doit être l’affirmation de la vocation de l’homme à être libre» et son idéal le pousse à mobiliser les énergies pour témoigner de l’existence, en chacun, d’un pouvoir autonome de détermination.

Reprenons Jacques Sojcher:

«La foi du laïque, c’est peut-être l’autre. L’autre, différent, inassimilable, incolonisable, non convertible, irréductible. L’inconnu, l’étranger, l’étrange (parfois le plus proche, si je le regarde sans volonté de le récupérer, est le plus étrange). Le laïque serait – du moins idéalement– celui qui peut rencontrer l’autre, sans le ramener à soi ou à un Créateur, grâce à qui il devient le prochain. Celui qui a le goût de l’autre et le sens de la communication (qui n’est pas la mise en commun) des différences.»

La tolérance est le respect, non des idées, mais des personnes sincères à qui on reconnaît le droit à la divergence. Elle doit être la plus large possible. Rigueur, honnêteté intellectuelle sont des valeurs essentielles qui fondent la démarche scientifique pour lutter contre l’obscurantisme et l’intolérance.

La dissociation entre la vérité et les valeurs est le fondement de la modernité. La relativité des valeurs est opposée à l’esprit d’absolu, fondement de tous les fanatismes ; elle suppose lucidité et maîtrise de soi.

En effet, comme le rappelle Gilbert Hottois, il importe de distinguer la vérité de la Vérité:

«… L’intention du Saint-Esprit est de nous enseigner comment on doit aller au ciel et non comment va le ciel’, écrit Galilée à la grande-duchesse Christine. Ce partage est capital pour comprendre la science moderne et la modernité. Il dissocie radicalement l’être et le devoir-être, les questions de fait et les questions de valeur. Il interdit aux scientifiques de lire dans la nature des indications concernant le devoir-être et le devoir-faire. Il interdit aux théologiens de tirer des Saintes Écritures des indications concernant la réalité physique, sa structure, son fonctionnement, ses lois causales.»

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Informations complémentaires

Année

2012

Auteurs / Invités

Marc Mayer

Thématiques

Ambitions de la laïcité, Laïcité, Questions et options philosophiques, politiques, idéologiques ou religieuses, Société