Quels contenus l’Éducation permanente du XXIe siècle (con)cerne-t-elle ?

Florence MEUNIER

 

UGS : 2021028 Catégorie : Étiquette :

Description

Une fois sorti du système éducatif mis en place et imposé par la société, l’adulte en devenir ou déjà solidement constitué en tant que tel est-il pour autant définitivement libéré de toute forme de recherche d’éducation comprise comme la concrétisation d’une aspiration vers toujours plus de compréhension du monde ? Son insertion dans le monde du travail et sa vie sociale suffisent-elles dorénavant à lui assurer la plénitude d’une existence en accord avec le monde qui l’entoure ?

En ce début de troisième millénaire, la réponse à cette question revêt un caractère particulièrement essentiel. Le basculement en fin du siècle dernier dans l’ère du numérique a modifié en profondeur les paramètres de saisie du réel. En outre, ce réel lui-même échappe en partie à ce que nous pensions jusque-là être notre pouvoir de domination sur lui. Le réchauffement climatique en est un exemple flagrant. Dans ce monde dont la mutation suit une courbe exponentielle, nos repères ont changé, ou plutôt il n’est guère possible à présent d’y trouver des repères stables, et force est de gagner en faculté d’adaptation, de s’habituer quitte à modifier sa structure mentale à cette instabilité planétaire, génératrice d’insécurité, des données environnementales, géopolitiques, économiques et technologiques.

Dans ces conditions le concept d’Éducation permanente se transforme lui aussi. L’enjeu actuel est de taille pour « l’honnête homme » du XXIe siècle : parvenir à rester intégré dans ce monde changeant, ne pas y perdre pied, ne pas se laisser dépasser par sa mouvance perpétuelle, en un mot le comprendre, c’est-à-dire [tenter de] l’englober, [de] le cerner mentalement dans ses composants et ses problématiques nouvelles.

Les outils technologiques qui sont à notre disposition se substituant à nous pour l’accumulation des connaissances, l’Éducation permanente ne peut pas, ou plus, se situer là, dans cette accumulation.

C’est la question de l’approche de la connaissance qui se pose, sur un mode, en quelque sorte, épuré, puisque l’assimilation de son contenu n’est plus l’objectif principal visé. Afin de saisir la complexité du monde d’aujourd’hui, il apparaît primordial de repérer systématiquement les secteurs les plus soumis à une évolution en cours pour identifier la nature de cette évolution et ses implications intrinsèques, mais aussi les retombées qu’elle peut engendrer dans d’autres secteurs. Car plus généralement et plus abstraitement, le processus d’appropriation de la réalité requiert d’appréhender, voire de créer mentalement, les liens entre les différents domaines de la connaissance, ce faisant, de prendre du recul, de la hauteur par rapport à leur ensemble.  Autrement dit, de développer, autant que faire se peut, son esprit de synthèse. Il s’agit d’un choix méthodologique.

La prise de distance par rapport à l’actualité est celle du temps de la réflexion, nécessaire pour éviter les jugements hâtifs sur une réalité fréquemment mouvante. Loin de la dictature de l’émotion, cette démarche, fondée sur la préséance de la raison, induit la mise en avant du sens critique et la capacité de dégager une ou des problématiques des événements marquants contemporains, souvent tragiques (ravages du dérèglement climatique sur les plans environnemental et humain, terrorisme…). Elle interfère dans ses exigences avec la prévalence sur les réseaux sociaux, haut lieu de l’expression spontanée, des commentaires « à chaud » non documentés et peu portés à la modération.

Mais faut-il pour autant renoncer à intégrer ces réseaux sociaux, en dépit de l’emprise qu’ils ont acquise sur le quotidien – et ce au niveau mondial –, dans un processus d’Éducation permanente dont l’objectif est de comprendre le monde actuel pour y rester inséré ? La réponse est bien entendu négative. Car ils constituent, pour qui aura la patience de se livrer à une analyse de fond ponctuelle et ciblée de leur contenu, un observatoire de choix des grandes tendances des sociétés, évolutives au fil de leur propre évolution. De surcroît, l’essor des réseaux sociaux en lui-même se donne comme objet de réflexion sur les sociétés, dans une double perspective. D’abord sur le degré réel de la communication dont ils sont le véhicule : s’agit-il d’un véritable échange, démultiplié, avec les autres, ou du simple désir d’expression de sa subjectivité, témoin de l’individualisme ambiant ? Ensuite, sur la mutation toute contemporaine de la temporalité, caractérisée à présent par une fuite en avant vers toujours plus d’immédiateté, ici celle des réactions.

Les deux dernières générations montantes sont particulièrement concernées par l’impact des réseaux sociaux, en fonction desquels elles organisent leur vie. Le basculement dans les années 1990 dans l’ère du numérique a fait naître un écart entre ces générations et toutes les précédentes dû à leur apport de nouvelles mœurs et de nouveaux usages. L’écart est si perceptible qu’il a justifié le besoin de spécifier ces deux générations – l’une en pleine enfance ou à peine adolescente au moment du passage à la société numérique, l’autre, génération du troisième millénaire, immergée dès sa naissance dans cette société – par une désignation particulière, la « génération Y », puis les « millenium ». Ces deux générations sont par là-même classées à part dans l’histoire de l’humanité. Elles sollicitent donc l’intérêt de celui qui, plus âgé, est désireux pour comprendre ses jeunes semblables de saisir leur changement de mentalité et leurs problèmes spécifiques, souvent générés par l’évolution technologique (dépendance possiblement pernicieuse des réseaux sociaux, addiction au téléphone mobile) et ainsi par définition ne s’étant encore jamais posés. Mais aucune génération précédente ne s’était jamais non plus trouvée confrontée à un dérèglement climatique accéléré, sur un temps si court que ses effets ravageurs vont modifier dans un sens négatif, dans le courant même de leur existence et non plus de celle de leurs descendants, les paramètres du mode de vie de ces générations montantes. L’angoisse face à l’avenir générée au sein des jeunes générations par la perspective de perte des repères environnementaux habituels et rassurants est un phénomène, ou plutôt un sentiment, nouveau, à cerner pour qui veut s’approprier les données du psychisme de ceux qui construiront le monde de demain.

De la sorte tourné vers l’actualité pour ne pas se laisser dépasser par le mouvement foisonnant du « nouveau monde », « l’honnête homme » du XXIe siècle peut-il en même temps continuer à s’adosser au passé et à le scruter, l’explorer avec profit ? Plus que jamais ! Le passé, même lointain, a engendré le présent que nous vivons, et la réflexion des « hommes du passé » est souvent d’une acuité, d’une pertinence et d’une actualité aiguës. Un exemple suffira à le démontrer : l’importance fondamentale accordée au concept d’ubris (ou hybris) dans l’Antiquité par les Grecs qui dénonçaient ainsi l’orgueil insensé de l’homme, sa démesure qui le pousse à n’avoir pas conscience de sa fragilité d’être humain dans l’immensité de l’univers, et fait naître en lui le désir obsessionnel de se rendre l’égal des dieux. Or le dérèglement climatique, qui peut mettre en péril la survie de l’humanité, n’a-t-il pas pour origine la conviction naïve de l’homme d’avoir pu dominer la nature et en exploiter – immodérément – sans fin les ressources, alors même qu’il rompait l’équilibre d’un écosystème harmonieux qui obéit à ses propres lois ? Le détournement, le dévoiement même, de la philosophie épicurienne –  philosophie de l’équilibre de la vie dans la recherche des plaisirs fondée sur la modération – est révélateur du goût frénétique de la démesure jusque dans son quotidien de l’homme contemporain. L’épicurisme est compris à présent comme la célébration de l’abandon non maîtrisé aux plaisirs de l’existence. L’homme des XXe-XXIe siècles reproduit ainsi à un niveau individuel le comportement possiblement générateur d’auto-destruction qui caractérise son rapport à la nature.

L’espace privilégié de l’éducation permanente est donc totalement ouvert, riche des leçons du passé et porteur d’un regard lucide sur le présent, qui peut contribuer à améliorer le destin de l’homme en l’aidant à lutter contre les dérives potentielles du laisser-aller à la déraison.

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Informations complémentaires

Année

2021

Auteurs / Invités

Florence Meunier

Thématiques

Climat, Éducation, Éducation aux médias, Éducation permanente, Importance de l'Histoire, Informatique, Intergénérationnel, Lutte contre les exclusions / Solidarité, Questions et options philosophiques, politiques, idéologiques ou religieuses