Quelles raisons de la collaboration ?

Libre propos de Luc Beyer de Ryke

 

UGS : 2016026 Catégorie : Étiquette :

Description

Lorsque le gouvernement est arrivé au pouvoir, avec l’alliance NVa-MR, il y a eu quelques incidents qui ont été liés à la collaboration. Notamment, l’anniversaire d’un ancien collaborateur qui avait été sénateur, Bob Maes, qui avait eu une longue carrière, à la fois parlementaire, mais qui s’était surtout signalé, durant la guerre. La célébration de cet anniversaire avait beaucoup heurté les Francophones, en particulier en Wallonie où il y a eu de vifs remous. C’est à ce moment-là que Jan Jambon, ministre de l’Intérieur, a dit : « La collaboration a été une erreur, mais ils avaient leurs raisons. »

En tant que Francophone de Flandre et en tant que journaliste, j’ai pensé qu’il serait intéressant d’enquêter, en quelque sorte, sur ces raisons. Quelles étaient les raisons ? Il y en a que nous connaissons tous, telles que les raisons linguistiques, mais il pouvait y avoir d’autres raisons.

Les Flamands, des collaborateurs ?

Il serait tout à fait absurde de dire que « qui est flamand, a collaboré ». C’est totalement inexact. Il y a eu des résistants flamands.

Lorsque nous voyons les attentats, lorsque nous voyons les islamistes, nous savons que la majorité des musulmans ne sont évidemment pas des terroristes et sont sans doute plus que mal à l’aise. Non seulement ils condamnent les attentats, mais souvent même avant les non-musulmans, ils sont victimes eux-mêmes des attentats. Entendez-vous beaucoup de voix qui s’élèvent de la part de l’islam, des musulmans pour condamner les attentats ? Il y en a, mais trop timides et trop peu.

C’est ce qu’il se passe aussi pour les Flamands. Les Flamands sont gênés malgré tout parce que c’est la Flandre. C’est une image partielle et partiale de la Flandre, mais cette image existe et, par conséquent, il est difficile de s’en débarrasser. Or ils ne réagissent pas. Cette explication vaut pour ce qu’elle vaut, évidemment.

Solidarité d’ordre culturel ?

Ce qui interloque, c’est qu’avant les raisons, il y a un postulat. Beaucoup de familles, pas toutes, mais beaucoup ont eu le soin de préciser avant tout, avant de répondre aux questions : « N’oubliez pas que nous sommes des Germains et que nous sommes en lutte contre la latinité ». Il y a une affirmation et cela n’est pas une raison, c’est bien plus qu’une raison, c’est un postulat et c’est une émotion.

Les raisons

La première raison est celle du nationalisme linguistique sur laquelle il n’est guère nécessaire de s’étendre beaucoup.

La Belgique de 1830 est née régie par une seule langue. Le français présidait à tout. Il est vrai que nous autres, Francophones de Flandre, étions très minoritaires et que, par conséquent, il y a l’aspect social qui joue. Donc les raisons linguistiques sont certainement prioritaires, mais il n’y a pas que celles-là.

Il y a par exemple –, et on n’y songe pas nécessairement –, la guerre d’Espagne qui a joué un rôle. Nous sommes entre ulbistes et lorsque nous parlons de la guerre d’Espagne, nos références sont plutôt des références républicaines, sont des références culturelles comme André Malraux et L’Espoir. Ce n’est pas du tout le cas du côté flamand. Nous sommes bien avant Vatican II, nous sommes dans une Flandre extrêmement catholique. Il y a cette guerre civile, qui est une guerre cruelle, où sont commises des atrocités de part et d’autre, et chacun dénonce les atrocités, surtout celles du camp auquel il ne se sent pas appartenir. Par conséquent, pour les Flamands catholiques, les « rouges » sont les massacreurs de religieuses, de religieux, ils incendient les églises. D’instinct, on est du côté de Franco, en tout cas, contre les « rouges ». Voilà une raison majeure.

Il y a, à ce moment-là, déjà du chômage en Flandre, à Gand en particulier. Ce qui me fait songer à un de mes interlocuteurs – j’en parle dans le premier chapitre du livre Ils avaient leurs raisons. 14-18 et 40-45. La collaboration en Flandre  –, Oswald Van Ooteghem a fait la guerre, a été à l’Est et qui a combattu avec la Waffen SS. Lorsqu’il était enfant, ses parents l’emmenaient en Allemagne et ils en revenaient émerveillés de la réussite sociale du national-socialisme. Alors qu’il y avait des krotwoning, c’est-à-dire des taudis, en Flandre et à Gand en particulier, en Allemagne, les ouvriers avaient de coquettes petites maisons et, avec les salaires qu’ils percevaient, ils pouvaient s’offrir des croisières. Il n’y avait pas de chômage. Tout cela était inconnu en Belgique.

Toute la face sombre, la face odieuse du nationale-socialisme soit n’apparaissait pas, soit n’était pas connue, soit était négligée, ce qui fait que les gens revenaient avec cette idée que l’Allemagne était un paradis. Une telle attitude a aussi eu lieu en Wallonie, car il y a aussi eu des collaborateurs en Wallonie. Il y a également eu des Wallons dans la Waffen-SS, des gens qui étaient sans emploi et qui trouvaient là à s’employer, mais il n’y a pas eu de lien avec l’Allemagne en 1914-1918 en Wallonie, alors qu’il y en a eu en Flandre.

Aujourd’hui, il existe peut-être encore des sympathisants de Léon Degrelle, mais très peu. Les partis d’extrême droite wallons ne se revendiquent pas du rexisme. Par conséquent, si vous trouvez des sympathisants de Léon Degrelle, ce sont vraiment des cas individuels, alors qu’en Flandre vous en trouverez, c’est une des grandes différences. Il n’y a pas d’héritage du rexisme. Alors qu’au contraire, la collaboration flamande a beaucoup d’héritiers.

C’est une Flandre très catholique et dans de nombreux collèges, le bas-clergé flamand joue un rôle actif. À ce moment-là, c’est Rome ou Moscou. Et pour défendre Rome, il faut lutter contre les « rouges ». Donc on incite les jeunes à partir au front de l’Est.

Il y a également le phénomène que l’on peut appeler Lacombe Lucien, où finalement on tombe d’un côté, on tombe de l’autre, cela se passe en Flandre, cela se passe en Wallonie, cela se passe en France, cela se passe partout.

Le clergé qui, en effet, prêche pour que les jeunes aillent se battre contre l’ennemi bolchevik, ce clergé est particulièrement flamingant. Le phénomène est lié à l’histoire de la Belgique, lié à l’histoire de l’Église. Le cardinal Mercier, haute figure de l’Église a eu ce mot, qui fait sourire et rire du côté francophone, mais qui ne fait pas rire du tout du côté flamand du pays : « Mes biens chers frères, être Flamand n’est pas un péché, c’est un malheur ». Albert Ier était, à la fois, ouvert à la naissance du socialisme et ouvert à la compréhension du mouvement flamand : il n’y avait pas d’accord politique entre le cardinal Mercier et le roi sur ce point. Le roi Albert était un homme prudent et modéré. Lorsqu’on lui avait proposé d’être le protecteur du Saint-Sépulcre, il n’avait pas accepté.

Toute l’histoire de Belgique nous rappelle que la collaboration flamande existait déjà en 1914. Auguste Borms a été condamné à mort en 1918, mais n’a pas été exécuté et il a replongé dans la collaboration en 1940-1945.

Il y a nombre de personnes dont on n’imagine pas qu’elles puissent être si fascinées par le nazisme, par l’extrême droite allemande.

Il est une dame qui a été mêlée à l’histoire de Bart De Weveret qui est un sacré personnage, Ledy Broeckx. Elle possède une tasse à l’effigie d’Adolf Hitler et d’Eva Brown, et demeure à Stekene. Stekene est un village où il y a un pèlerinage annuel qui se déroule le 10 mai, jour de l’entrée des troupes allemandes en Belgique, et on y rend hommage à tous ceux qui sont tombés au front de l’Est et l’on y chante la Waffen-SS flamande.

Ledy Broeckx a été la cheftaine de Bart De Wever, de Bruno De Wever et de leur sœur. Le père de Bart de Wever était l’employé de Ledy Broeckx. Elle était la fondatrice du Vlaams nationaal jeugd, un genre de mouvement scout très orienté, avec uniforme et tambour. Lors de son passage à Stekene Luc Beyer de Ryke y a retrouvé des souvenirs de jeunesse, d’avant la guerre, quand le foyer défilait dans les rues, à ce moment-là il était chez les scouts, et les scouts, eux, ne portaient pas d’uniforme. Il voyait défiler des chemises brunes ou noires au roulement de tambour et il a vu le même tableau à Stekene.

Il y a encore beaucoup de lieux de mémoire : à Anvers, il y a le musée Borms qui a pignon sur rue…

Il faut peut-être nuancer la fascination qui existe encore, en se référant à la parole de Jan Jambon « la collaboration a été une erreur ». Pourquoi a-t-elle été une erreur ? C’est une question que l’on se pose. On peut se dire que les Flamands se rendent compte que c’était une erreur parce qu’on ne pouvait pas collaborer avec les nazis. Mais ce n’est pas cela. C’est le fait que la majorité des nationalistes flamands estiment avoir été trompés par l’Allemagne, c’est là que se situe la fracture, ou en tout cas une césure, au sein même du nationalisme flamand.

La majorité des nationalistes flamands, qui sont des collaborateurs, se sont engagés, même au front de l’Est, dans l’espoir que la Flandre deviendrait indépendante. Les Allemands leur avaient dit que s’ils voulaient leur indépendance, ils devaient se battre avec eux, qu’ils devaient collaborer à l’effort de guerre. Ils se sont finalement rendu compte que l’Allemagne n’avait jamais eu l’intention d’accorder l’indépendance à la Flandre. L’Allemagne voulait faire de la Flandre un Reichsgebiet, c’est-à-dire un territoire d’État et seule une minorité de Flamands, dans la collaboration, étaient d’accord pour que la Flandre devienne simplement une partie de l’Allemagne, une partie du Reich. La majorité, non.

Quand le ministre parle d’erreur, l’erreur n’est pas d’avoir collaboré avec le nationale-socialisme. C’est, pour lui, d’avoir été trompé par le nationale-socialisme qui n’avait pas l’intention de réaliser ce que les Flamands avaient tenu pour une promesse : l’indépendance de la Flandre.

On peut également rappeler le Flamand qui s’engage en 1941-1942 aux côtés de l’Allemagne, ne connaît pas toutes les turpitudes qui sont en œuvre au sein du gouvernement de l’Allemagne et ne connaît pas non plus la Shoah, c’est-à-dire ce qui est, peut-être, la tâche la plus noire à l’égard du nazisme.

L’antisémitisme n’a pas été une des raisons de l’engagement des Flamands auprès de l’Allemagne. Cela ne veut pas dire qu’il n’y a pas eu d’antisémitisme de leur part. Il y en a eu, et en particulier, à Anvers où la police collaborait activement à la poursuite des Juifs. Il y a environ vingt-cinq pour cent des Juifs de Belgique qui ne sont pas revenus des camps de concentration, alors que septante-cinq pour cent des Juifs de Hollande ne sont pas revenus. On ironisait souvent, du côté de l’occupant, en parlant du « bricolage » des Flamands qui n’étaient pas sérieux dans la répression antisémite.

Cela ne veut pas dire du tout qu’il n’y a pas eu d’antisémitisme, mais cela n’a pas été un des moteurs de la collaboration.

Ce qui est beaucoup plus troublant c’est que certaines personnes qui ont été interrogées pour le livre Ils avaient leurs raisons. 14-18 et 40-45. La collaboration en Flandre, sont négationnistes. Il ne s’agit pas de la majorité d’entre eux, évidemment, mais d’autres, tel que le seul fils survivant du professeur Frans Daels, Luc Daels, ne sont pas du tout négationniste.

Frans Daels était un francophone qui est devenu un flamand radicalisé, et il n’est pas le seul. Joris Van Severen était également un francophone. Il n’a pas collaboré durant la guerre parce qu’il est mort assassiné au moment de la guerre, mais il était le chef du Verdinaso. Il était donc fasciste, mais il n’était pas nazi. Il y a des Francophones qui, par sens social, se sont joints au mouvement flamand, ce qui a été le cas du professeur Daels. Il a été décoré pendant la Première guerre mondiale où il a eu une très belle conduite, tout comme Joris Van Severen.

Frans Daels vivait à Anvers et s’était marié avec une Gantoise. Lorsqu’il est revenu de la guerre, sa femme l’attendait sur le perron avec le drapeau belge et avant même de l’embrasser, il lui a demandé d’arracher « ce chiffon » – le drapeau belge – et a décrété que désormais ils ne parleraient plus que le flamand.

Ce qui est assez troublant, c’est la haine de la Belgique que ressentent un grand nombre de personnes interrogée pour cet ouvrage. L’un des slogans que l’on retrouve régulièrement dans leurs bouches est Belgïe barst, ce qui veut littéralement dire « que la Belgique crève ! ». En réalité lorsque vous parlez de la NVa ou du Vlaams Block devenu Vlaams Belang, il y a souvent beaucoup de similitudes, sauf que la NVa a rendu les choses plus fréquentables, tandis que du côté du Vlaams Block, c’était brutal. Il est étonnant qu’il y ait encore autant de gens qui pensent cela. Cela veut également dire que l’avenir de notre pays est incertain.

Un député de la NVa, qui est d’ailleurs bourgmestre de Wakken, a expliqué que le premier point de leur programme est que la Belgique disparaisse, s’évanouisse et que ce point-là serait conservé, mais qu’il ne fallait pas l’appliquer dans l’immédiat. Parce qu’ils doivent voir, au fil du temps, s’il faut se séparer, ou bien s’ils peuvent mettre la main sur la Belgique tout entière.

Il y a également une autre attitude que l’on entend en Flandre qui est celle qui consiste à dire : « On va pousser les Wallons tellement dans leurs retranchements, que c’est eux qui vont demander l’indépendance de la Wallonie ». C’était un peu ce que pensait Lode Claes, qui était un homme remarquablement intelligent, remarquablement cultivé, très flamingant, au service de la grande banque francophone. Il n’était pas vraiment pour la séparation de la Belgique. C’est une thèse, d’ailleurs, qu’a repris un peu à son compte, comme analyste, Dave Sinardet qui écrit pour quelques journaux francophones. Il dit aussi qu’effectivement c’est un peu l’évolution de la Nva, à la fois une belgicisation, mais dans la mesure où, finalement, ce serait une Belgique flamande où les nationalistes flamands se sentiraient chez eux.

1 153 vues totales

Informations complémentaires

Année

2016

Auteurs / Invités

Luc Beyer de Ryke

Thématiques

Antisémitisme, Belgique, Comprendre aujourd’hui au travers des miroirs culturels, Fédéralisme, Flandre, Nationalisme, Politique belge, Réforme de l'État