Quel islam pour l’Europe ? Libres propos avec A. Kacem

Renée Dedecker

 

UGS : 2012029 Catégorie : Étiquette :

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Répondant aux islamistes de son temps, Averroès qui, rappelons-le, était grand Cadi de Cordoue, déclarait : « Ô hommes, je ne dis pas que cette science que vous nommez science divine soit fausse, mais je dis que, moi, je suis connaisseur de sciences humaines ».

C’est de cette déclaration que l’on peut dater l’émergence du concept de laïcité.

La laïcité est-elle possible en terre arabe ? A. Kacem

Le 17 novembre 2012, La Pensée et les Hommes organise un colloque sur le thème Quel islam pour la capitale de l’Europe du XXIe siècle ? En préalable à ce colloque, voici l’interview d’un témoin privilégié, avec une profonde expérience à son acquis, qui permet d’éclairer les tenants et les aboutissants de ce qui apparaît aux Européens comme un enjeu complexe, à savoir « vivre ensemble », en démocratie, dans la tolérance. En filigrane, se pose donc la question de la convivialité dans la démocratie. Et dans cette problématique, y a-t-il une place pour un islam qui se serait soustrait aux influences étrangères ?

Monsieur Abdelaziz Kacem est professeur émérite à la Faculté de Lettres de la Manoubia, à l’Université de Tunis, et ancien directeur général de la RTT – Radio Télévision tunisienne. Spécialiste de littérature comparée, des lettres arabes et francophones, celui qui se présente comme « l’homme des deux rives » est décoré de la médaille de Vermeil du rayonnement de la langue et de la littérature françaises, décernée l’Académie française. Mais, surtout, ce représentant du monde intellectuel tunisien est poète et essayiste : autant il analyse les problèmes culturels, autant il envisage de nouvelles pistes de réflexion. L’interview est menée par monsieur Jacques Lemaire avec comme autre invité, monsieur Chemsi Chéref-Khan, administrateur de La Pensée et les Hommes. En tant que transcripteur de cette interview, j’y ajouterai quelques éléments documentaires et quelques pistes de réflexion.

Comme méthode de travail, j’ai réuni d’un côté l’entretien auquel je suis restée fidèlement attachée et, de l’autre côté, des sources spécialisées explicitant des sujets abordés au cours de l’entretien. Les thèses développées par Abdelaziz Kacem étant audacieuses, j’ai cru bon de les documenter par des sources établies, non controversées, qui apportent plutôt des précisions. Cette méthode nous semblait d’autant plus adéquate que les questions abordées sont complexes, car elles croisent des sujets aussi importants que la liberté d’expression, le délit de blasphème, la situation de la femme au Maghreb, le rôle des autorités gouvernementales à l’égard des mouvements islamistes, etc.

À la question de savoir quel jugement Abdelaziz Kacem porte sur le printemps arabe, il répond que le départ de l’ex-président Ben Ali se présentait comme une nécessité absolue, étant donné la corruption du régime. Cette « révolution du jasmin » a été portée par un mouvement jeune et spontané, avec pour corollaire un manque de préparation et d’encadrement. Les slogans des banderoles « pouvoir au peuple », « justice sociale », « liberté » ne sont pas suffisants pour bâtir un programme. Et c’est dans ce creuset sans résistance que les islamistes ont facilement remporté les élections et instauré le nouveau régime.

Le Parti tunisien Ennahdha se présente comme un parti islamiste modéré, dont les racines plongent dans le terrain intellectuel et surtout religieux. Le mouvement est apparu dans les années 1970 au sein de l’Université, où il s’est développé dans l’ambiance très politisée qui y régnait. Les figures fondatrices du parti ont été formées dans les universités. Ainsi, le leader du parti, Rached Ghannouchi, est théologien, philosophe et instituteur de formation et même sa fille – compagnon de lutte – est diplômée de la très réputée London School of Economics. Condamné plusieurs fois pour terrorisme et tentative de coup d’État, en Tunisie, dans les années 1980, Rached Ghannouchi est forcé à l’exil et résidera à Londres, tout en étant interdit de séjour dans de nombreux pays.

Il faut souligner, pour Abdelaziz Kacem, que la Tunisie n’est pas dans un état de chaos comme c’est le cas en Égypte. L’ordre prédomine. Et les libertés, principalement celle de la presse, subsistent aujourd’hui. Pour combien de temps encore ? Personne ne le sait. Mais nombreux sont ceux qui pensent que la presse tunisienne sera muselée dans le futur et que la liberté d’expression sera abolie. Ainsi, l’UGTT – l’Union générale des Travailleurs tunisiens – dénonce les agressions contre les journalistes, et les étudiants s’inquiètent de la présence de milices sur le campus. Il semble que les agitateurs soient peu nombreux. L’essentiel de la population tunisienne aspire à une vie paisible. Abdelaziz Kacem relate les prises de conscience de certains, comme le montre l’exemple de femmes ayant manifesté après les élections en scandant « Rendez-nous nos voix ! »

Selon le juriste modéré de droit constitutionnel, Yadh Ben Achour, « On ne peut plus se cacher les yeux : l’actuel gouvernement traite les salafistes avec douceur, et les démocrates avec violence ; c’est un fait, et nous ne pouvons plus nous taire (…). Le problème ce n’est pas l’extrémisme, c’est le gouvernement qui le laisse faire ». À notre avis, cette attitude du gouvernement pourrait, si elle persiste, être qualifiée de terrorisme d’État, dans la mesure où les autorités auraient un intérêt à protéger et à laisser se produire des exactions à l’encontre de citoyens et de citoyennes.

Mais qui sont ces salafistes tunisiens ? Ce sont les opposants au gouvernement de Ben Ali – et antérieurement à celui de Bourguiba – qui ont été formés dans les universités islamiques d’Arabie saoudite et qui ont vécu le changement de régime, d’abord avec circonspection – ne sachant trop s’il fallait y croire –, puis comme une réelle délivrance. Ainsi le mouvement djihadiste Al-Qaïda a, pour sa part, tenté de s’approprier cette révolution tunisienne, tandis qu’à Londres, le mouvement Abu Basir at-Tartusi, prédicateur djihaddiste installé à Londres, l’a qualifié de « intifada populaire islamique ». Bien qu’elle soit aussi politique, leur organisation se construit dans les mosquées, dans les associations religieuses et de bienfaisance.

C’est le cas, par exemple de la grande mosquée de Msaken, près de Sousse, qui a le soutien de théologiens saoudiens et qui a reçu la visite de Mohammed Moussa Sharif.

Selon le président de la Ligue tunisienne des Droits de l’Homme, Abdessatar Ben Moussa, « des groupes violents, hors la loi, propagent la terreur ». Il s’agit d’une minorité ayant une capacité décuplée de nuisance, ayant commis des exactions à Sidi Bouzid, Gafsa, Kairouan, Sousse et Le Kef. Ils agressent, selon la ligue, « physiquement et moralement des femmes, des intellectuels, des journalistes, des créateurs, des syndicalistes, des policiers ainsi que des militants des droits de l’homme ».

Ce sont les salafistes qui, en Tunisie, imposent le choix des imams dans les mosquées. C’est par cette voie aussi que le voile est rendu obligatoire, que la liberté et le droit d’expression des femmes sont brimés. Reprenant à son compte l’expression des Turcs, Abdelaziz Kacem, traite les salafistes de « peste noire ». À l’encontre de ce fléau, il y a, dit-il, des opposants et des récalcitrants, mais « il craint que les gens, de guerre lasse, n’acceptent l’absurde, pour avoir la paix ». Les dirigeants islamiques se font haïr, parce que d’aucuns les confondent avec les salafistes.

De nouvelles infractions apparaissent en Tunisie, telles des condamnations pour blasphème. Ainsi,

« Le tribunal de première instance de Mahdia a rendu le 28 mars dernier un jugement qui fait polémique sur les réseaux sociaux et met en émoi une partie de la société civile. Deux hommes y sont condamnés chacun à sept ans et six mois de prison ferme et mille deux cents dinars d’amende (six cents euros), après que des (ressortissants) locaux aient alerté les pouvoirs publics sur la diffusion par les deux accusés d’un texte jugé blasphématoire sur l’islam ».

En Europe, les salafistes ont aussi tenté d’utiliser ce chef d’inculpation. En Angleterre, la Chambre des Lords a voté, en 2008, l’abrogation du crime de blasphème. Néanmoins, le livre Versets sataniques de Salman Rushdie a mobilisé des organisations musulmanes extrémistes qui ont cherché vainement à le faire condamner. Objet d’une fatwa, Salman Rushdie est devenu un « symbole de la lutte pour la liberté d’expression et contre l’obscurantisme religieux ».

Est-ce à dire que la charia s’impose comme élément essentiel de la loi tunisienne ? Pour Abdelaziz Kacem, la position du gouvernement à l’égard des droits de l’homme est celle du spectateur qui semble dire « nous acceptons tous les droits, à moins que cela ne soit contraire aux préceptes du Coran ».

La situation apparaît encore plus délicate, selon Abdelaziz Kacem, lorsqu‘il s’agit de considérer les relations des salafistes avec les États-Unis. Al Qaïda est un mouvement islamiste sunnite de djihad, en d’autres termes un mouvement prônant la lutte armée, fondé par le cheikh Abdullah Youssouf Azzam, auquel Oussama Ben Laden a succédé. Ce mouvement s’est développé grâce aux dons venus d’Arabie saoudite ainsi que de l’aide américaine, via « le programme afghan » de la CIA. Dans le contexte de guerre froide des années 1980, pendant la première guerre d’Afghanistan, les États-Unis ont, en effet, financé les anticommunistes moudjjahiddins pour lutter contre le régime communiste afghan. De la sorte, s’ils ont, d’un côté, affaibli le front communiste, ils ont aussi favorisé la croissance d’Al Qaïda.

Les actions d’Al Qaïda sont considérées comme terroristes par la majorité des États. L’attentat le plus retentissant du 11 septembre 2001 vient en effet couronner une suite d’actions terroristes dont les plus spectaculaires ont été menées à Casablanca en 2003, Madrid en 2004 et Londres en 2005. Pourtant, ce qui apparaît aux yeux du public comme « l’ennemi public extérieur » semble bien être une pièce de puzzle intégrée à la stratégie américaine de politique internationale. Ainsi, pour Michel Chossudovsky, « des développements récents en Syrie indiquent qu’il s’agit d’une insurrection armée à part entière, intégrée par des moudjahiddines (combattants de la liberté islamistes), appuyés, entraînés et équipés par l’OTAN et le haut commandement de la Turquie (…). Selon nos sources, Bruxelles et Ankara discutent également d’une campagne pour enrôler des milliers de volontaires musulmans dans les pays du Moyen-Orient et dans le monde musulman, afin de combattre auprès de rebelles syriens. L’armée turque logerait ces volontaires, les entraînerait et assurerait leur passage en Syrie ».

Pour Abdelaziz Kacem, l’Europe ne fait que suivre les États-Unis, de manière peu convaincante. En Europe, les islamistes sont acceptés comme une réalité, un pis-aller. « Tandis qu’aux États-Unis, c’est là que se tirent les ficelles. Alors un concept médical est utilisé : c’est celui des ‘ foyers de fixation ’, c’est-à-dire que les Américains prendront le contrôle des islamistes, qui seront confinés dans des zones déterminées. »

Abdelaziz Kacem s’interroge aussi sur les motifs pour lesquels la loi n’est pas simplement appliquée en Europe « simplement, froidement, sans haine et sans émotion » ? Jacques Lemaire se demande à son tour s’il n’y a pas de la lâcheté, de l’auto-aveuglement de la part de nos responsables politiques ? Pour Abdelaziz Kacem, les services de police sont très au courant des activités des islamistes. C’est d’ailleurs – pourrions-nous ajouter – ce qui a été constaté en France avec Mohammed Merah, recrue du djihadisme, abattu le 22 mars 2012 par les forces de l’ordre à Toulouse. Abdelaziz Kacem souligne l’existence d’une sorte de marché, de deal, entre les islamistes et les Européns : « laissez-nous tranquilles et nous resterons tranquilles. »

Tarek Maaroufi a été condamné par la justice belge à une peine de sept ans de prison, pour son implication en 2004 – avec Nizar Trabelsi d’ailleurs – dans l’attaque contre la base américano-belge de Kleine Brogel. Il a été impliqué dans l’assassinat du commandant Massoud, deux jours avant le 11 septembre 2001 et inculpé pour faux documents servant à couvrir la clandestinité de recrues pour les camps de formation paramilitaire d’Al Qaïda. À son retour à l’aéroport de Tunis-Carthage, il a été reçu dans la joie des retrouvailles de ses compagnons d’endoctrinement salafiste.

Quant à Nizar Trabelsi, il a été inculpé pour tentative d’attentat contre l’ambassade des États-Unis en France. Il a été condamné en 2004 pour appartenance à un groupe terroriste et détention d’armes, à la suite du même attentat contre la base de Kleine Brogel. À la suite de la demande de son extradition par les États-Unis, une pétition a été lancée en Belgique pour s’opposer à cette extradition, arguant du fait que Nizar Trabelsi encourt une condamnation à perpétuité, considérée, sur pied de l’art. 3 de la CEDH, comme un risque de subir un traitement inhumain et dégradant.

Pour Chemsi Chéref-Khan, la Turquie et la Tunisie constituent deux États d’exception, l’un par la laïcité, l’autre par son émancipation sociale, et en particulier celle de la femme. Mais de cet apport historique dû à deux grands hommes, Mustafa Kemal Atatürk et Habib Bourguiba, que reste-t-il ? « L’Europe, par son laxisme, a une responsabilité inouïe et je pense que nombreux l’ignorent encore. » La laïcité, au sens politique du terme, c’est ce qui nous permettra de « vivre ensemble », en ayant une base commune accessible à ceux qui viennent de divers horizons. Il y a des musulmans laïcs, qui forment une minorité, mais ce ne sont pas eux qui sont appelés comme interlocuteurs lors des tables rondes. Discuter de religion islamique devient une gageure, même s’il est juste de penser que chaque religion présente de bons et moins bons côtés. Mettre en question certains aspects de la religion, c’est risquer de se faire traiter, selon des clichés rapides, de raciste ou d’islamophobe.

Le dernier volet de cet exposé me tient à cœur. Vivre ensemble dans la démocratie et la tolérance nécessite d’accorder une importance primordiale à l’éducation des jeunes : j’entends par là l’éducation scolaire, l’éducation politique et l’éducation sociale. L’intégration des musulmans en Europe suppose de les accepter pleinement, non en leur demandant de se calquer sur les standards de vie européens, mais en intégrant leur richesse culturelle dans les programmes d’enseignement. Ainsi, Chemsi Chéref-Khan donne l’exemple de l’histoire et suggère « pourquoi ne pas expliquer aux jeunes qui était Soliman le Magnifique ? » L’éducation à la démocratie et à la tolérance constituent des pierres angulaires d’un « vivre ensemble » respectueux. Il est inacceptable que les acquis sociaux, en particulier ceux des femmes, de leur liberté, de leur autonomie, sombrent dans l’oubli par manque d’éducation. Et cette remarque vaut non seulement pour les jeunes d’origine immigrée, mais bien pour tous. Je pense qu’un investissement particulier, mais exempt de laxisme, devrait avoir pour objectif un réel encadrement des jeunes, en particulier dans les ghettos.

En conclusion, si les niveaux des acteurs participant à ce débat relèvent tant de la conscience individuelle que des institutions et des pressions qui animent le contexte géopolitique, notre action, qui a pour fondement la laïcité, nécessite de rassembler ce qui est épars dans les forces vives des hommes de bonne volonté.

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Informations complémentaires

Année

2012

Auteurs / Invités

Renée Dedecker

Thématiques

Islam, Islamisme, Printemps arabe, Questions et options philosophiques, politiques, idéologiques ou religieuses, Questions européennes, Salafistes, Tunisie