La défense européenne

Midi de la Pensée libre

 

 

UGS : 2017023 Catégorie : Étiquette :

Description

Pour définir un programme militaire crédible, il faut : – avoir une unité de décision politique ; – décider de quelles sont les menaces auxquelles on est confronté ; – définir des priorités entre ces menaces, parce qu’on ne peut pas y nécessairement tout faire en même temps ;– voir quelles sont les capacités dont – on a besoin pour contrer ces menaces. C’est à ce moment-là que l’on peut définir du nombre de canons, du nombre d’avions, du nombre de chars, etc. dont on a besoin. Construire des forteresses ou ne pas en construire.

Il y a des décisions techniques à prendre, mais il faut commencer par définir quelle est la menace. C’est pourquoi il faut un État européen.

Si on entre plus dans les détails techniques, une fois que les capacités militaires requises ont été définies, il faut encore définir une politique de personnel, une politique de recrutement, une politique de formation. Il faut définir une politique d’acquisition des moyens militaires : les chars, les avions, les bateaux. Il faut donc passer des marchés publics. Mais comment peut-on passer des marchés publics cohérents si plusieurs États ont le pouvoir de décider ?

À l’époque où André Flahaut était en charge du ministère de la Défense, le programme A400M a été lancé : un avion de transport commandé par huit pays. On a réussi à faire passer l’idée qu’il ne fallait qu’une seule agence contractante avec l’industriel : il s’agissait de Lockhart. Mais les États sont intervenus et au lieu de définir « un » avion que l’on achèterait à huit, chaque État a demandé des spécificités différentes. Ce qui fait qu’aujourd’hui, il y a plus de versions de l’A400M que de pays participants et c’est encore pire pour l’hélicoptère NH90, pour qui il y a deux fois plus de versions que de pays participants. Pourquoi les États formulent-t-ils des exigences spécifiques ? Parce qu’il y a plusieurs services d’achat, plusieurs états-majors, plusieurs entreprises nationales, que chaque entreprise a ses relais dans les structures administratives, militaires et politiques. Chacun estime que telle ou telle spécificité est meilleure que celle de l’autre.

Les Turcs, qui font partie du programme A400M, ont exigé que sur l’A400M, il y ait certains équipements turcs. Jusqu’à présent, il n’y a eu qu’un seul crash avec un A400M, appareil qui sortait juste de l’usine et qui était encore en phase de test, sur la piste de Séville. C’était un A400M turc. Pourquoi s’est-il craché ? Parce que l’intégration de la boîte spécifique turque dans le système a été mal faite. Ils ont chargé l’operating system du système standard, qui est le système français, mais ils n’ont pas tenu compte de l’intégration de la boîte turque. L’avion a décollé, et après trois ou quatre secondes, le système a eu un bug et il a coupé les deux moteurs de droite. L’avion est parti en vrille, mais à une attitude tellement faible qu’il n’était pas récupérable.

Voilà ce qui arrive avec ce genre de stupidité, où on accepte n’importe quoi parce que la dispersion de la structure et l’éclatement des responsabilités font qu’il n’y a plus de décision.

En 1991, François Mitterrand rêve d’une Europe de Lisbonne à Vladivostok. Si l’on voit l’Europe de cette manière, il faut être conscient que cela un certain nombre de conséquences. Mais si on voit l’Europe de la manière dont elle a été décidée à ce moment-là, on voit les choses de manière radicalement différente en termes de menace, en termes de politique, en termes de sécurité.

« On conçoit, à la simple vue de cette carte, la crainte que pouvait inspirer, notamment aux représentants des pays à peine libérés du carcan soviétique, une Europe totalement déséquilibrée par l’immensité de la Russie et coupée de l’Alliance atlantique. »

Lorsque Vaclav Havel, qui présidait la réunion d’ouverture, a découvert cette carte, il s’est écrié :

« Cette Europe-là, jamais ! Nous n’en voulons pas. »

Tout cela pour montrer que l’unité de vue politique est absolument indispensable pour obtenir quelque chose de cohérent.

Nous savons ce qu’il faut faire depuis 1776 : les Américains l’ont fait avant nous et ceux qui ont lu le livre de Tocqueville, De la démocratie en Amérique, sont au courant depuis 1835. Aux États-Unis, ils ont fait les choses dans le désordre. Ils ont d’abord désigné un commandant-en- chef, ensuite ils ont décidé de la création d’une armée et d’une marine, et finalement ils ont mis en place un gouvernement. Il faut dire qu’ils s’étaient en guerre, ce qui peut expliquer la séquence inverse.

C’est assez simple à appliquer : on devrait définir à partir d’un congrès, par exemple lors des élections au Parlement européen de 2019. On pourrait très bien imaginer que les personnes élues siégeraient au Parlement, mais qu’en plus elles seraient la constituante européenne – cela éviterait de devoir payer deux fois les parlementaires. Par la suite, on mettrait en place un exécutif, et finalement on mettrait en place une structure de défense, de sécurité, de relations extérieures, etc.

Si on appliquait ce schéma, on pourrait assez rapidement arriver à développer des capacités de défense avec les deux cents milliards déjà alloués à la défense européenne. Il ne faudrait même pas les augmenter, car cela constitue déjà beaucoup plus que le budget chinois et beaucoup plus que le budget russe. À ce que dit l’OTAN, on n’a pas besoin d’augmenter le budget de la Défense en Europe. Il faut simplement, comme le disait déjà Javier Solana6, « ne pas dépenser plus, mais dépenser mieux ».

À ce moment-là, on aurait une structure européenne qui pourrait avoir une place beaucoup plus respectable dans les relations internationales, qui correspondrait mieux à notre puissance économique et commerciale, mais aussi qui pourrait mieux défendre notre civilisation et nos valeurs. Nos valeurs qui sont, depuis 2002, et grâce à Jacques Chirac, inscrites dans l’article 2 du Traité sur l’Union européenne et on peut identifier des valeurs qui nous sont chères comme l’humanisme, le progressisme, la tolérance.

Jacques Chirac a réussi, grâce à l’intervention du Grand Orient de France, à bloquer une initiative lancée par le Vatican pour décrire l’Europe comme « l’émanation de nos racines chrétiennes ». Il y a également la Constitution française qui place la laïcité un certain niveau. Grâce à cela, l’Europe a des valeurs laïques ; et c’est un bienfait, car l’Europe est multiculturelle. Si nous n’avions pas des valeurs multiculturelles, on relancerait, comme au XVIe-VXIIe siècle, la guerre civile entre nous, et on procéderait à l’épuration ethnique comme en ex-Yougoslavie…

En dehors de ces valeurs qui peuvent fonder réellement une citoyenneté européenne et les forces morales indispensables à une défense européenne, on pourrait aussi se pencher sur des questions beaucoup plus matérialistes. Une défense européenne a également besoin d’une base industrielle, c’est aussi quelque chose qui se discute dans le cadre de l’acquisition des avions de combat de l’Europe.

C’est pourquoi il ne faut qu’une unité de décision politique et militaire, c’est-à-dire « un seul » Pentagone pour l’Europe.

Informations complémentaires

Année

2017

Auteurs / Invités

Jean Marsia

Thématiques

Géopolitique, Questions européennes, Union européenne