Quand l’impensé ou l’impensable se révèlent

Marcel VOISIN

 

UGS : 2019029 Catégorie : Étiquette :

Description

Nous avons longtemps nié ou méprisé l’intelligence animale. Notre vanité faisait de l’esprit un privilège humain d’origine surnaturelle. Et voici que se révèle un nouvel impensé, un inattendu impensable : l’intelligence végétale ! Un vrai choc épistémologique qui devrait nous aider à assouplir notre vision et à regarder la réalité en face.

En effet, les définitions usuelles trahissent bien le fait préjudiciable que l’homme est trop volontiers juge et partie, même s’il est prudent de se méfier de l’anthropomorphisme. La leçon empirique de Charles Darwin demeure pertinente : il y a intelligence lorsqu’on observe un comportement intelligent, c’est-à-dire une adaptation adéquate. Ainsi, survivre dans un environnement changeant ou résoudre des problèmes spécifiques dénotent des comportements qu’on peut dire intelligents.

Or, on a observé de ces comportements étonnants chez les végétaux : communication intraspécifique, par exemple pour avertir d’un danger ; adaptation au souvenir d’un froid excessif ou d’un vent violent ; preuve d’anticipation dans une croissance qu’on pourrait qualifier de raisonnée ; choix judicieux de zones favorables ; coopération intra ou interspécifique, etc.

Voilà des comportements qui suggèrent une cognition, une réponse adaptée à un problème et donc une prise de décision mais… sans cerveau ! D’où l’idée, a priori saugrenue, que les plantes sont leur propre cerveau. Par ailleurs, ne respirent-elles pas sans poumon ? Ne sont-elles pas des usines biochimiques qui, seules, permettent une transition « naturelle » du minéral à l’animal, autorisant ainsi notre propre vie ? Ce que notre industrie a bien du mal à égaler.

Darwin avait déjà conclu que les fonctions biologiques peuvent emprunter des formes différentes, de même que naguère nous avons découvert que des formes de vie peuvent se passer d’eau ou d’oxygène.

Comme nous avons commencé à revoir nos liens avec les animaux, nous devrions aussi les refonder avec le monde végétal. Cela pourrait être très excitant et très fécond au plan philosophique comme à l’égard de l’écologie.

La rencontre d’une « intelligence » impensée, impensable de prime abord, radicalement différente dans sa forme, peut se révéler à la fois une épreuve et un bonheur philosophiques. C’est radicalement la « rencontre de l’autre », une possibilité inouïe d’accueil de nouveautés et de remises en question de nos habitudes mentales. Voici une belle occasion de repenser notre nature ainsi que la « nature » et une étonnante chaîne de la vie confirmant que c’est la matière qui est prodigieuse et que c’est la science qui nous découvre les vraies merveilles du monde.

Accueillir la lumière pour attirer une matière et une force, rechercher l’eau (voyez l’adaptation au désert), se repaître de minéraux, révéler une organisation à la fois unitaire et communautaire qui fait songer à la fourmilière et au banc de poissons, n’est-ce pas faire songer aussi aux tropismes et usages humains ordinaires ? Est-il exagéré de qualifier une fourmilière ou une ruche de société ?

Comme nos héritages culturels peuvent soudain nous paraître incomplets ou simplistes, et nos croyances autosatisfaites bien naïves ! Nous voici confrontés à un vaste réseau interconnecté de cellules traversées de signaux chimiques, hydrauliques, électriques dont nous sommes en fait partie prenante et qui nous conditionne bien plus que nous aimons le penser.

Le climat, les changements, le rapport entre ressources et démographie, nous affectent de façon commune. S’emparer d’un territoire – banalité de la géopolitique et de toute notre histoire – est fondamental pour l’animal ou la plante comme pour nous. Parfois avec une puissance destructrice que révèle, par exemple, la découverte de villes historiques ensevelies et disloquées par la puissance végétale. L’arbre brise le mur et s’y enracine.

Le rapport de force que nous dénonçons parfois, les hiérarchies que nous subissons, nous les partageons aussi avec l’animal et même avec le végétal. Notre langage devient la forme la plus sophistiquée et la plus productive des modes de communication dont témoignent animaux et végétaux. La conjonction de la main et du cerveau ne crée pas ces organisations mais peut les complexifier à l’extrême. Nous partageons les exigences et les injures du temps jusqu’au terme final qui, de la même façon, nous fait rejoindre les atomes communs, (mais éternels, eux !) dans l’unité multiple de la matière dont on n’a pas fini de révéler les ressources et les prodiges.

Nous voici donc reliés, vaille que vaille, aux formes les plus élémentaires de la vie, à la fois par le corps et par l’esprit en abolissant le dualisme cartésien qui nous a posé tant de faux problèmes jamais valablement résolus. Ainsi, les ions de calcium, « messagers décisifs » jouent un rôle fondateur dans toute la chaîne du vivant, mais aussi dans notre cerveau. Un matérialisme subtil et diversifié, mais bien avéré.

Ne serait-il pas utile pour le véritable développement humain que l’éducation générale, rompant avec la part stérile de notre héritage, s’empare résolument de toutes ces avancées scientifiques et philosophiques pour reconstruire un humanisme qui ne soit ni vaniteux ni béat et qui s’accorde solidement aux réalités de notre cosmos ?

Une éducation valable n’est pas seulement l’expression d’habitus culturels, la présentation d’un comportement requis et d’un moralisme censé convenable. Elle se fonde aussi sur une instruction solide capable de faire comprendre le monde et de susciter une saine curiosité susceptible de progresser en conscience comme en connaissance. On espère que les autorités responsables veillent à cette nécessaire mise à jour et que les enseignants dignes de ce nom pratiquent régulièrement une mise au point qui représente aussi, pour eux comme pour leur public, un enrichissement culturel. On l’espère, mais il arrive d’en douter dans le climat actuel tant sont prégnantes les tentations d’abandon, de facilité et de découragement. Comme le souligne Michel Onfray, « il est plus facile en effet de faire l’éloge de celui qui ne sait rien que de le hisser au savoir, de célébrer son inculture plutôt que de l’initier à la culture » dans un contexte d’égalitarisme convenu où le mérite et l’effort tendent à se dévaloriser et où tout et n’importe quoi est qualifié d’hyper ou de génial.

Ce délabrement, y compris lexical, compromet la transmission qui constitue « un des aspects les plus importants pour la survie de toute culture humaine ». De l’héritage des Lumières, Isabelle Jespers privilégie à raison la formule énergique de Kant : « Sapere Aude ». Dans tous les domaines, on imagine mal – contre certaines modes délétères – que se forgent des créations valables sans cette détermination. Connaître et transcender l’histoire. Comment penser le présent et le futur sans l’appui du passé ?

D’autre part, où trouver dans cette société chaotique et enivrée de vitesse cette « oasis » revendiquée par Hannah Arendt pour s’adonner à la pensée, réfléchir et se ressourcer ? Serait-ce qu’elle constitue un danger pour l’emprise de l’économie qui nous veut plus spontanés que réfléchis, plus consommateurs que citoyens ? Car l’élaboration personnelle et surtout collective (en « communauté de recherche philosophique » comme le préconise le philosophe et pédagogue Matthew Lipman) d’un jugement sain, fondé et raisonnable est sans doute le meilleur moyen de « se libérer des tuteurs » tout en donnant sens et fruit à notre action.

Isabelle Jespers rapproche dans ce dessein fondamentalement démocratique Kant, Arendt et Lipman que relient le meilleur de l’esprit des Lumières et la volonté de sauvegarder les valeurs démocratiques essentielles, c’est-à-dire l’entreprise la plus urgente et la plus difficile, aujourd’hui plus que jamais, qui consiste à refonder une éthique solide d’autonomisation et de solidarité pour animer un art de vivre.

Quel rapport avec notre thème ? On pourrait d’abord, avec un sourire complice, remarquer que toute la chaîne du vivant a un intérêt évident et vital à se montrer intelligente, nous en particulier. D’autant qu’on l’a dit et répété : la bêtise humaine offre trop souvent une bonne image de l’infini !

De façon plus subtile, un intérêt renouvelé pour nos ancêtres végétaux et animaux peut bénéficier d’une charge affective très positive, donc motivante pour l’étude et d’une aura esthétique aussi stimulante. Peut- être retrouverait-on ainsi, dans un climat d’écologie souriante, la triade platonicienne qui unissait « le vrai, le beau et le bien » (avec ou sans majuscule !).

J’aimerais terminer en rappelant que notre grand écrivain Maurice Maeterlinck (notre seul Prix Nobel de Littérature, en 1911), après avoir humanisé les fourmis et les abeilles, a écrit un volume étonnant et passionné intitulé : L’Intelligence des fleurs, publié en 1907. Il y narre avec admiration les multiples ruses et astuces, y compris de coquetterie, de ces emblèmes naturels de la beauté et certaines démonstrations d’habiletés sont vraiment époustouflantes. On songe à la balistique, à l’hydraulique aussi bien qu’à l’aéronautique pour vaincre l’immobilité imposée et la multitude des prédateurs et parvenir à survivre et se multiplier. J’imagine qu’il a fort prêté à rire à l’époque. Mais ne démontre-t-il pas que la sensibilité, la « folie » d’un poète, une fois de plus, anticipent en beauté un remarquable enrichissement de notre savoir ? Une lecture éclairante à retrouver ! La rencontre de l’impensé ou de l’impensable peut donc être source de joie.

Informations complémentaires

Thématiques

Darwin, Environnement, Philosophie, Questions et options philosophiques, politiques, idéologiques ou religieuses

Auteurs / Invités

Marcel Voisin

Année

2019