Propos d’un libertaire sur l’éthique et les religions

Pierre J. MAINIL

 

UGS : 2009029 Catégorie : Étiquette :

Description

Je suis libertaire ! Qu’est-ce à dire ?

Comme pour tout homme, il y a en moi des tendances qui peuvent apparaître contradictoires. Je les avais mentionnées en janvier 1990 en amorçant les conclusions d’un exposé intitulé Propos d’un libertaire sur Dieu et la Science. Elles restent d’actualité. Les voici : « Pour le cas où mes paroles n’auraient pas été suffisamment claires, je dois vous dire que je suis anarchiste. Oh, certes pas dans le sens habituel du mot dans la société profane où il est synonyme de promoteur du désordre. Je suis ce qu’il convient d’appeler un libertaire. Ma devise est toute simple : ni Dieu ni maître ! Ne pas être maître, ne pas être esclave. Je ne respecte rien, sauf l’homme, l’individu, jamais a priori les institutions. Je suis anarchiste et rationaliste. Cela peut sembler paradoxal. Et pourtant non. Je suis libertaire parce que rationaliste, et rationaliste parce que libertaire. Je dénie à toute autorité, quelle que soit sa légitimité sociale, politique ou intellectuelle, je lui dénie le droit de m’imposer ce que je dois penser. Et pour contester l’autorité abusive, ne faut-il pas user de sa raison pour construire ? Car aucune société d’hommes ne pourrait vivre sans un minimum d’organisation ni survivre tant dans l’immobilisme de la tradition que dans une révolution permanente qui serait l’illusion de la liberté.

Libertaire et rationaliste certes, mais aussi un homme de sentiment, dans le bon comme dans le mauvais sens. Dans le bon avec mon dynamisme, mes espoirs, mes rêves humanistes. Dans le mauvais avec mon agressivité, mes impatiences, ma vanité, mes rancœurs.

Toute mon action est un mélange complexe d’anarchisme, de rationalisme et d’émotions. Aussi, suivant les circonstances, le lieu et les partenaires, l’une ou l’autre des composantes de mon comportement marque mieux son empreinte. Selon le sujet du débat et l’atmosphère dans laquelle l’action ou la discussion se déroule, certains ne voient en moi qu’irrespect envers leur autorité, d’autres me reprochent une froideur rationaliste, d’autres encore s’étonnent d’un excès d’humanisme.

Trop analyser autrui et soi-même n’amène guère la quiétude de l’esprit. Mais cette perpétuelle quête convainc au moins de la relativité du comportement, de la grande part d’irrationnel qui le dirige et surtout du conditionnement imposé tant dans le jeune âge que dans celui d’adulte par le milieu dans lequel on évolue. »

Cet irrespect envers les institutions, cette rationalité dans la critique et ce besoin de chaleur humaine se retrouvent dans mes propos. N’ayant pas eu le souci de plaire, j’ai eu dès le départ mon franc-parler. Trop peut-être. Il n’a pas toujours été particulièrement goûté. J’ai été injuste parfois. J’étais un cas difficile. J’étais assidu, volontaire, mais libertaire jusqu’au bout des ongles. La remise en cause que je faisais de ma personne, de mes convictions, de mes ambitions, de mon orgueil aussi, m’amenait à travailler, à écrire, à parler, à nouer des contacts avec d’autres associations francophones, même situées en Flandre ou au fin fond de la Wallonie.

Le libre examen

À quiconque me demanderait de définir le libre examen, j’inciterais à méditer ces paroles attribuées à Bouddha :

« Ne croyez pas une chose simplement sur des ouï-dire.
Ne croyez pas sur la foi des traditions parce qu’elles sont en honneur depuis de nombreuses générations.
Ne croyez pas une chose parce que l’opinion générale la tient pour vraie ou parce que des gens en parlent beaucoup.
Ne croyez pas une chose sur le témoignage de l’un ou l’autre des sages de l’Antiquité.
Ne croyez pas une chose parce que les probabilités sont en sa faveur ou qu’une longue accoutumance vous incline à la tenir pour vraie.
Ne croyez pas ce que vous vous êtes imaginé pensant qu’une puissance supérieure vous l’aurait révélé.
Ne croyez rien sur la seule autorité de vos maîtres ou des prêtres.
Ce que vous aurez vous-mêmes éprouvé, expérimenté et reconnu pour vrai, qui sera conforme à votre bien et à celui des autres, cela, croyez-le et conformez-y votre conduite ».

Et si cet ami se déclarait prêt à adopter une telle démarche, je lui préciserais qu’il devrait s’imaginer être semblable à l’homme mentionné dans cet extrait d’une des Pensées de Blaise Pascal, à savoir :

« En regardant l’Univers muet et l’homme sans lumière, abandonné à lui-même et comme égaré dans ce coin de l’Univers, sans savoir qui l’a mis, ce qu’il est venu y faire, ce qu’il devient en mourant, j’entre en effroi comme un homme que l’on aurait porté endormi sur une île déserte et effroyable et qui s’éveillerait sans connaître où il est, sans moyen de s’en sortir ».

Avec la réserve importante cependant qu’il ne doit pas s’associer au jugement de valeur qu’elle comporte lorsqu’il est question d’effroi.

En effet, quelle que soit l’interprétation donnée au mot « effroi », que ce soit angoisse, ou peur, ou affolement ou crainte, l’homme libre ne peut et ne doit pas y participer. Il est concevable qu’il soit étonné ou surpris ou émerveillé ou curieux. Et aussi qu’il ne se résigne pas dans un fatalisme de soumission. Qu’il veuille appréhender ce qui est, ce qui est légitime, mais pas sombrer dans l’inquiétude.

Pourquoi ai-je présenté cet extrait d’une Pensée de Blaise Pascal ? Simplement parce que l’honnête homme devrait être comme s’il avait été déposé sur une île déserte. Et qu’il y serait seul. Et qu’il aurait en plus oublié le conditionnement spirituel que ses années d’existence avaient induit.

Ai-je suivi cette voie ?

Ai-je au cours de ma vie emprunté une telle voie ?

Je le pense. Je crois être arrivé à oublier le conditionnement spirituel que les années d’existence avaient amené, à me libérer l’esprit de toutes les certitudes basées sur la tradition, l’opinion publique, les auteurs savants, les maîtres à penser, les hommes providentiels, les pseudo révélations divines à quelques prophètes des temps jadis, les pontifes tant du domaine religieux que séculier.

Étant sorti du conditionnement spirituel infligé par les parents, les éducateurs et par la société dans laquelle j’ai vécu, je me suis retrouvé dans la situation de cet homme isolé sur une île déserte, sans connaissance et sans guide. Et quelle réponse ai-je pu donner à la question : De quoi pouvons-nous être objectivement sûr?

Et quelle réponse ai-je pu donner, sinon : je ne suis objectivement sûr de rien? De rien!

Le comment du Monde

Je me suis alors construit un système philosophique pour me permettre d’accéder à la recherche du comment du monde. C’est celui d’un moniste matérialiste dont les principes fondamentaux sont au nombre de cinq, à savoir :

– Ce qui est, ce que Pascal globalise sous le concept d’Univers, la matière dont je suis un des éléments, en un mot le réel est d’une seule et même nature.
– Ce réel a une existence objective. La matière existe indépendamment de la vision que j’en ai. Que l’homme ne soit pas apparu sur terre ou que toute vie réflexive soit un jour éliminée de l’Univers entier ne l’empêchera pas d’être. Il ne faut pas qu’il y ait quelqu’un pour le regarder ou le sentir pour qu’à chaque instant ce qui est ait une existence.»
– Si le réel est pour moi objectif, ma perception de cette réalité ne peut être que subjective. Elle est celle que l’homme que je suis peut en avoir, de par mon potentiel biologique nerveux et cérébral. Ce que je perçois d’un objet n’a rien à voir avec ce que cet objet est réellement.
– La conscience qu’aucun absolu n’existe et que ce réel n’est jamais deux fois semblable à lui-même, qu’il contient en lui-même sa structure de changement.
– L’acceptation de l’existence du hasard, ce qui implique le rejet du déterminisme absolu et le finalisme.

Je ne fais qu’évoquer de façon lapidaire les bases de cette philosophie qui exigeraient aux moins de longs développements pour en commenter les contours et détours. Mais il était important d’en avoir un condensé pour que vous sachiez qu’elle réfute l’existence de tout principe supérieur à la matière. Pour moi, tout dans le cosmos, absolument tout, est matière et manifestation de propriétés de la matière.

J’admets toutefois que tout ne peut pas être connu par l’homme, et qu’il existe au-delà de l’inconnu temporaire, celui qui sera éclairci après-demain, un inconnaissable qui sera indéchiffrable pour l’éternité.

Mais alors, devant la prise de conscience qu’il existe des phénomènes auxquels je ne pourrai jamais donner de réponse, quelle position prendre devant l’interrogation ? Simplement, pour esquiver de sombrer dans l’angoisse, ne pas hésiter à dire : je ne sais pas!

Je suis dès lors agnostique au sens réel du terme, c’est-à-dire en prétendant que la « gnose», la connaissance absolue n’est à la portée de personne, entre autres de l’être humain. Cet agnosticisme n’est pas celui du Normand qui n’ose pas trancher et se complaît dans le « Ptêt ben qu’oui, ptêt ben qu’non». Ce n’est pas rester dans l’immobilisme, puisque j’ai opté pour le monisme matérialiste, en sachant toutefois qu’il n’y a rien d’absolu dans ce choix.

Et si l’on m’accule à expliciter ce qu’est la matière, la seule réponse que je fournirai est que je ne puis pas la connaître objectivement. De la même manière que celui qui proclame l’existence de Dieu est incapable de cerner ce concept et en appelle immédiatement au mystère.

Qu’apporterait d’ailleurs à la connaissance du comment du monde d’inclure dans les axiomes qui guident ma pensée, un postulat selon lequel tout ce qui est, a été produit par un créateur, un dieu ? Rien. En quoi serais-je plus éclairé en affirmant que l’Univers a été réalisé selon des plans imaginés par un Grand Architecte, que la marche du monde est contrôlée par un Grand Mécanicien, que le passé, le présent et le futur sont conformes aux pulsions d’un Grand Horloger ?

Ce n’est là que faire appel à ce que l’on désigne sous le vocable d’hypothèse ad hoc, ce qui ne résout rien. Ce postulat est superfétatoire et n’apporte aucune réponse : il ne fait que déplacer le problème.

Puisque rien n’est sûr, pourquoi dès lors compliquer ?

Le pourquoi de la vie

Mais se présentent alors d’autres questions. Pourquoi suis-je sur terre ? Que suis-je venu faire dans l’univers ? Personne n’est là pour en donner les raisons. Et personne ne peut prétendre connaître la réponse.

Mon monisme matérialiste m’amène à prétendre qu’il n’y a pas la moindre finalité à cet univers, à postuler que tout mon être est plongé dans un monde sans raison d’exister, que la vie au sens le plus large du terme est absurde et qu’elle n’a aucun sens.

Dans le roman Épilogue qui termine la saga des Thibault, Roger Martin du Gard faisait dire à son personnage : « Si peu de choses une vie. Archibanal : la brève lueur dans l’immense nuit… Moi-même en ruminant mon passé, je me demande : « À quoi ça rime ? » À rien. Rien du tout. Plus on réfléchit, plus on a regardé autour de soi, en soi, et plus on est pénétré de cette vérité évidente : ça ne rime à rien. Des millions d’êtres se forment sur la croûte terrestre, y grouillent un instant, puis se décomposent et disparaissent, laissant la place à d’autres millions qui, demain, se désagrégeront à leur tour. Leur courte apparition ne rime à rien.

Je vous le demande : en vertu de quoi pourrait-on m’obliger à croire le contraire ? Que pourrait- on m’objecter si je fais miens les propos de l’astronome Jeans :

« À quoi se réduit la vie ? Tomber comme par erreur dans un univers qui, de toute évidence, n’était pas fait pour elle, rester cramponné à un fragment de grain de sable jusqu’à ce que le froid de la mort nous ait restitué à la matière brute, nous pavaner pendant une toute petite heure sur un tout petit théâtre en sachant très bien que toutes nos aspirations sont condamnées à un échec final et que tout ce que nous avons fait périra avec notre race, laissant l’univers comme si nous n’avions pas existé. L’univers est indifférent ou même hostile à toute forme de vie. »

Mais puisque je vis, si je suis cet homme esseulé sur la plage de l’île, que puis-je accomplir pour meubler les jours de mon existence ? Attendre la mort sans accomplir la moindre activité ? Et si je ne sais pas m’y résoudre, que puis-je faire ?

Accomplir une activité ? Laquelle ?

Ramasser des cailloux et me mettre à les lancer, de-ci de-là, comme le font tant et tant ? Ou les trier et commencer à les aligner selon leur type, leur taille ? Aller plus loin en les taillant pour transformer les masses informes pour en faire des cubes, des formes géométriques ? Progresser encore en les polissant pour imiter la nature qui a transformé certains en galets ? En faire éventuellement des cubes parfaits ? Ou, enfin, après avoir fait tout cela, m’appliquer à les disposer les uns sur les autres pour construire des parois, des voûtes, des pyramides, que sais-je encore ! Éventuellement des œuvres d’art ?

La façon de passer le temps sera différente selon les individus. Quels que soient les beaux prétextes qu’il s’attribue, l’homme travaille la pierre qu’il trouve en naissant selon son humeur, selon ses capacités. Mais à la fin de toute vie, tout s’effondre. À la mort, le sol de l’île sera de-ci de-là jonché de pierres brutes, taillées ou polies. Elles ne retourneront pas à leur état primitif. Et un autre homme pourra les reprendre peut-être pour polir celles qui étaient grossièrement taillées et en façonner d’autres.

Et finalement, génération après génération, le sol de l’île va se recouvrir de plus en plus de pierres de mieux en mieux ouvragées. Tout comme la mémoire collective de l’humanité qui s’enrichira avec le temps de tous les artefacts créés par l’activité humaine.

Jouir de la vie !

Le premier élément qui va guider le choix de mes activités est que je suis sensible à la douleur qui est inhérente à ma condition animale. Je ne peux lui attribuer qu’un impact négatif. Loin de moi de prétendre que la douleur est créatrice de valeurs. Aussi ne serez-vous pas étonné si je vous affirme que je récuse totalement le dolorisme.

Vous comprendrez dès lors que, si la vie ne m’offrait plus que souffrance, je n’hésiterais pas à y mettre fin. Ceci implique que, pour ma personne, je suis partisan de l’euthanasie, et que je m’insurge contre quiconque voudrait m’en empêcher d’y avoir recours.

Mais tout autant je fuirais la souffrance, tout autant j’essaie de cueillir les menus plaisirs qui passent à ma portée. La vie ne peut pas être puritaine. Pourquoi serais-je honteux de m’efforcer à être le moins malheureux possible au cours de ce bref voyage que mes parents m’ont imposé sur cette terre ? Au nom de qui et pourquoi pourrait-on m’empêcher de vouloir goûter à quelques joies de l’existence ? Devrais-je vivre dans l’abstinence, me contenter uniquement de pain sec et d’eau fraîche ? Qui oserait m’interdire d’être un adepte du carpe diem? Et sur quoi baserait-il cette interdiction ?

Il existe dans l’Ancien Testament un livre étonnant par son contenu désabusé et épicurien, intitulé l’Ecclésiaste. Il a été écrit il y a deux mille trois cents ans. Je me demande toujours comment il a pu trouver sa place dans des livres dits sacrés et prétendus inspirés par la divinité tant dans les canons hébraïques que chrétiens.

Vanité des vanités, tout est vanité et poursuite de vent, s’exclame en préambule le prédicateur. Ce sont là des paroles que tout un chacun peut avoir dans l’oreille. Elles ont été reprises par Bossuet dans un de ses célèbres sermons pour accentuer le vide et le néant des choses d’ici-bas.

Il débite, à la suite de cette exclamation qui démarre le prologue de l’écrit, la série de propos désabusés proclamant la faillite de toute entreprise humaine. Et de poursuivre en ces termes :

« Aucun homme n’est maître du vent pour retenir le vent. Personne n’est maître du jour de la mort. (8.8).

Ainsi, tous ont un même sort, le juste et le méchant, le bon et le mauvais, celui qui sacrifie et celui qui ne sacrifie pas, le bon est comme le pécheur, celui qui prête serment comme celui qui craint de prêter serment. (9.2).

J’ai encore vu sous le soleil que la course ne revient pas aux plus rapides, ni le combat aux héros, qu’il n’y a pas de pain pour les sages, pas de richesses pour les intelligents, pas de faveur pour les savants. Temps et contretemps arrivent à tous. (9.11).

L’homme ne peut découvrir toute l’œuvre qui se fait sous le soleil ; quoique l’homme se fatigue à chercher, il ne trouve pas. Et même si un sage dit qu’il sait, il ne peut le prouver. (8.17)

Et qui sait ce qui convient à l’homme pendant sa vie tout au long des jours de vanité qu’il passe comme une ombre ? Qui annoncera à l’homme ce qui doit venir après lui sous le soleil ? (6.12)

Éloigne de ton cœur le chagrin. Écarte de ta chair la souffrance. (11.10)

Ne sois pas juste à l’excès et ne sois pas trop sage. Pourquoi te détruiras-tu ? (7.16)

Il n’y a de bonheur pour l’homme que dans le manger et le boire et dans le bonheur qu’il trouve dans son travail (2.24).

Tout ce que ta main trouve à faire, fais-le tant que tu en as la force, car il n’y a ni œuvre, ni réflexion, ni avoir, ni sagesse dans le Shéol où tu t’en vas. (2.10). »

Ce type de propos n’est pas unique. Parmi Les chants d’amour de l’Égypte ancienne dont on peut dire avec certitude qu’ils avaient été, au minimum, écrits il y a trois mille cinq cents ans, il y a un texte avec de multiples variantes, intitulé Le chant qui se trouve devant le Harpiste dans la maison du Roi, le Justifié. Permettez-moi de citer quelques passages du chant principal :

« Les générations s’évanouissent et disparaissent,
D’autres viennent à leur place, depuis le temps des ancêtres.

Les nobles et les bienheureux
sont ensevelis dans leurs tombeaux.
Ils avaient bâti des maisons dont les lieux n’existent plus.
Qu’est-il advenu d’eux ?

Que sont devenus les lieux qui leur appartenaient ?
Leurs murs se sont écroulés,
Leurs places ont disparu
comme s’ils n’avaient jamais existé.

Aucun d’eux ne revient de là-bas qui nous dise quel est leur sort,
Qui nous conte ce dont ils ont besoin
À ce lieu où ils sont allés.

Que ton cœur donc s’apaise L’oubli t’est salutaire,
Obéis à ton cœur
Aussi longtemps que tu vivras.

Augmente ton bonheur
Afin que ton cœur ne languisse pas.
Suis ton désir et ta félicité.

Ne mets pas ton cœur en souci
…son cri ne sauve personne du tombeau.

Fais donc du jour une fête
et ne t’en lasse jamais.
Vois, personne n’emporte avec lui ses biens.
Vois, personne ne revient qui s’en est allé. »

Je me trouve en bonne compagnie avec ces proclamations épicuriennes d’hommes qui doutaient. En remplaçant dans le texte de l’Ancien Testament par le néant la mention du Shéol, ce lieu dans lequel la religion juive de cette époque-là estimait que les étincelles de vie humaine se réfugiaient après la mort !

Contraintes de la vie à deux

Ma réflexion aurait pu s’arrêter là si j’étais resté l’individu isolé déposé sur une île déserte. Ce n’est pas le cas, puisque je fais partie d’une société humaine aux multiples individus. Dès lors, je dois imaginer d’autres dispositions pour régler mon comportement vis-à-vis d’autrui et réciproquement.

Adepte du carpe diem, je veux savourer les joies de l’existence. Par exemple, je veux déguster une orange. Mon voisin aussi. Le drame est qu’il n’y a qu’une orange disponible. Que peut-il arriver ? Simplement trois issues : je vais m’approprier l’orange par la force et la mangerai seul, ou ce sera mon voisin qui adoptera la même solution, ou enfin nous partagerons l’orange en deux.

Il n’y a en fait que deux méthodes en présence. La première consiste à employer la force, que celle-ci soit physique ou mentale. La seconde préconise l’emploi de la douceur, par la communication, par la persuasion, en d’autres termes par le respect de l’autre.

Mon tempérament m’amène à choisir la voie douce. À chacun la moitié de l’orange. Pour accepter mon offre, l’autre doit renoncer à employer la force. Il doit réciproquer la solution que j’ai choisie. Le principe de réciprocité se dégage. Ce que je lui accorde et qu’il accepte, il doit aussi me l’attribuer.

Certes, on m’a déjà bassiné les oreilles en me disant qu’il fallait faire le bien pour l’amour du bien lui-même. Je souhaiterais pouvoir m’y conformer en tout temps. Mais dois-je être naïf au point de continuer à prôner la non-violence et y conformer mon attitude avec un violent qui n’a cure lui de s’y conformer ? Dois-je permettre à un intolérant de profiter de ma tolérance pour me briser ? Devrais-je faire partie de ces personnes qui sont prêtes à tendre la joue droite pour qu’on la soufflette après qu’on l’ait fait sur la joue gauche. Non, c’est pour moi hors de question.

J’ai fait mien ces deux règles de conduite qui sont respecter la personne humaine et exiger la réciprocité. Elles me permettent d’établir des règles correctes relatives à mon comportement vis-à-vis de l’autre et à son comportement vis-à-vis de ma personne.

Et à trois ?

Un autre problème va se poser. Reprenons l’exemple de l’orange, mais cette fois avec trois personnes. Je n’ai plus envie d’orange. Au contraire des deux autres pour qui le même problème va se poser. L’emploi de la force ou le consensus.

Si ce dernier intervient, je n’aurai aucun état d’âme. Mais si l’un s’empare de l’orange par la force, quelle sera mon attitude ? Je puis m’en désintéresser et dire : « ce n’est pas mon problème ». L’injustice commise envers un tiers peut ne pas me toucher. Je puis aussi intervenir pour forcer le partage.

En vertu de quoi ? Par bonté d’âme ? Ou par intérêt ? Si je souhaite qu’autrui vienne à mon secours pour toute injustice perpétrée à mon égard, je me dois, en vertu du principe de réciprocité que j’ai déjà adopté, ne pas attendre d’être attaqué pour venir au secours du faible. Quoi qu’il en soit, sans m’appesantir sur la motivation, j’ai introduit une nouvelle règle. Appelons-la de solidarité avec autrui.

Mon paradigme éthique personnel

Sans faire appel à qui que ce soit, à aucun gourou, à aucun prophète, à aucun philosophe et à aucun homme providentiel, je suis arrivé à définir les quatre règles de conduite qui dirigent mon comportement vis-à-vis d’autrui. Avec le secours de trois petites histoires que, dans d’autres contextes, on appellerait des paraboles ou des fables. Par le seul exercice tant de ma raison que de mon émotivité.

Ces règles sont :

– le refoulement du dolorisme, la recherche du bonheur et la promotion du carpe diem,
– le respect de l’autre et de soi-même,
– l’exigence de la réciprocité de la part d’autrui,
– ainsi que l’affirmation de la solidarité avec autrui.

Ces quatre règles forment ce que je dénomme mon paradigme éthique personnel

Qu’est-ce que l’éthique ?

Je viens de lâcher le grand mot d’éthique, un mot très galvaudé dans notre société. Les politiques et religieux l’utilisent à tort et à travers. On assortit habituellement le terme éthique d’une aura positive. C’est une erreur. Un autre que moi aurait pu mettre dans son paradigme éthique uniquement l’emploi de la force, ou bien l’indifférence.

Il n’y a pas d’éthique en soi, mais tout un ensemble de principes éthiques qui sont personnels à l’individu. L’éthique est le manteau qui recouvre pudiquement de multiples principes éthiques différents. Des principes éthiques différents, pourquoi demande-t-on ? La réponse est simple. Les hommes sont dissemblables sur le plan mental.

Prenons l’exemple de l’île déserte sur laquelle se trouvent deux personnes. Elles se différencient. L’une a une volonté forte, l’autre est indécise. La première est énergique, l’autre se caractérise par la nonchalance. La première prend rapidement de l’ascendant sur la seconde, que ce soit par persuasion ou violence. La seconde s’est adaptée à la servitude dont elle s’accommode parce qu’elle y trouve la sécurité contre les aléas de la vie. Elle fait sienne la maxime selon laquelle mieux vaut un chien vivant qu’un lion mort. Leurs paradigmes éthiques ne seront pas semblables.

Certains sont réticents à partager cette opinion. Ils la trouvent dégradante. Ils s’acharnent à méconnaître les propriétés du réel humain. Ils refusent de les tirer de l’homme lui-même. Ils se fabriquent une image désincarnée de l’homme et transfèrent leurs désirs et fantasmes dans ce mythe.

Et puis, ils s’indignent en constatant que toutes les constructions qu’ils font sur cette base irrationnelle ne donnent pas les résultats escomptés.

Pour comprendre le comportement humain, il faut avoir la volonté de ne pas céder au terrorisme verbal et pseudo-intellectuel. Il faut avoir le courage de remarquer que la motivation des actions des hommes réside dans la satisfaction de leurs besoins. Il n’y a pas d’acte altruiste et désintéressé en soi. Il n’y aucune honte à percevoir qu’il en est ainsi. Ni à le dire.

Pour chaque acte accompli, l’homme espère soit fuir une punition, soit acquérir une récompense. Celles-ci peuvent être d’ordre matériel. Mais elles peuvent aussi être immatérielles. Et la confusion vient de là. L’homme souhaite parfois simplement que l’image qu’il a de lui ou qu’il veut figurer à autrui soit conforme à une attente, la sienne ou celle de l’autre.

Malléabilité des paradigmes éthiques

L’être humain se caractérise en plus tantôt par la rigidité, tantôt par la malléabilité de son paradigme éthique lors ou sous l’influence des événements. Faut-il s’étonner par exemple de ce que des hommes peuvent prendre la défense au-delà du raisonnable de telle ou telle personne appartenant à leur clan ? Ne voit-on pas avec quelle facilité on diabolise l’adversaire, avec quelle rapidité on décèle un complot ou une intolérance dans toute mise en cause, surtout lorsqu’elle est exprimée crûment ?

On remarque aussi que l’homme peut passer d’un paradigme éthique à un autre sans manifester de trouble. Un exemple de l’entre-deux-guerres avec Doriot en France qui de communiste est devenu fasciste, avec De Man président du Parti ouvrier belge, qui en 1940 flirtera avec le pouvoir occupant.

Un autre exemple avec l’anarchiste qui, dès que le pouvoir est conquis, se transforme en dirigiste impénitent. Voyons aussi le cas de la victime qui, une fois qu’elle a pu se dégager de ce statut, en arrive aussi à se transformer en bourreau sans trop de difficultés.

Le même processus de mythification arrive aussi avec les groupements humains. On les décrète homogènes. On attribue au groupe et à ses membres des qualités idéales. Une même volonté de progrès par exemple.

Un exemple ! L’État belge avait instauré, dans les années où le taux de chômage était faible, une politique d’octroi d’indemnités après un certain délai d’attente pour les jeunes sans-emploi. Comme la raréfaction de l’offre allongeait la période avant qu’un novice trouve un travail, ces délais ont été revus à la hausse pour diminuer le coût de la mesure. C’était encore insuffisant. Alors constatant que le paiement d’une allocation familiale était moins coûteux que celui d’une indemnité de chômage, et sous le prétexte de donner à tout le monde les mêmes chances d’accéder à la culture, on a allongé l’obligation scolaire. On l’a portée de seize à dix-huit ans. C’était une raison budgétaire, un point c’est tout.

A-t-on testé les programmes scolaires pour vérifier si leur contenu était adapté aux besoins et capacités des nouveaux élèves. Oh que non ! Il fallait faire fi d’une telle préoccupation qui aurait été accablée d’un fumet élitiste. On a décrété que tous les adolescents avaient des préoccupations identiques, qu’ils répondaient au concept d’adolescent idéal et que seules les contraintes de la vie les empêchaient d’accéder à la culture. Et maintenant, on s’étonne que les faits se rebiffent. Nos gouvernants ne sont pas les seuls à illusionner. Ainsi, Marx et Engels ont enfanté une géniale conception du monde. On ne mesure pas assez l’influence qu’ils ont eue sur le plan philosophique. Toutefois, ils ont également commis l’erreur de ne pas avoir pris en compte la dimension psychologique des foules. Ils ont idéalisé le prolétariat. Ils en ont fait un concept à qui ils ont attribué des qualités qui sont cruellement absentes. Et de ce fait, ils ont cru que le remplacement du paradigme capitaliste par le paradigme prolétarien tel qu’ils le concevaient aurait suffi à changer la face du monde. Cela les a amenés à croire au sens positif de l’histoire, à ce substitut du finalisme, à une marche inéluctable, irrépressible vers un monde meilleur.

Une analyse critique de l’histoire des cent cinquante dernières années démontre la fausseté de l’illusion.

Le paradigme éthique coutumier

Un autre élément important est que l’homme est un animal grégaire. Il ne peut pas vivre isolé.

Le premier rassemblement se fait dans une communauté qui a un paradigme éthique que j’appelle paradigme éthique coutumier, c’est-à-dire celui que le clan, la famille spirituelle et/ou d’action a mis en place et que la coutume impose. Les religions, quelles qu’elles soient, ne sont que cela !

Il serait illusoire de croire que le paradigme éthique religieux ou séculier de tel regroupement part de la base pour arriver au sommet, qu’il serait une sorte de plus grand dénominateur commun des paradigmes éthiques des individus. C’est l’inverse qui se passe. Il n’y a pas de processus démocratique pour l’établir. L’humain par mimétisme, par conditionnement, rarement par conviction, adhère à celui du milieu dont il est issu.

Que ce soit dans le domaine religieux ou philosophique, dans le domaine politique, dans le domaine culturel, l’individu tend à s’identifier à son clan et à en adopter les règles.

Le paradigme éthique politique

Lorsque la dimension de la société devient importante, elle comporte des communautés différentes. Avec des paradigmes éthiques coutumiers différents. Notamment des paradigmes éthiques religieux qui ne concordent pas. À côté de la communauté catholique, peuvent exister une communauté musulmane, une communauté juive, une communauté orthodoxe !

Pour que la cité soit gouvernable, il peut y avoir l’imposition par la force ou par la ruse du paradigme éthique d’une des communautés. C’est le cas des régimes dictatoriaux issus soit d’un putsch, soit d’une révolte. Comme cela s’est passé en Iran avec l’imposition du paradigme coutumier chiite, ou en Arabie saoudite avec l’imposition du paradigme coutumier wahhabite. Ou dans les théocraties chrétiennes du temps jadis !

Il y aussi les régimes consensuels qui génèrent un paradigme que je qualifie de paradigme éthique politique. Sont-ils démocratiques ? Non, car il faut voir quels sont les intervenants pour établir le consensus.

La Constitution des États-Unis d’Amérique naissants n’était pas démocratique, quoiqu’incorporant les Droits de l’homme, puisqu’elle reconnaissait encore la légitimité de l’esclavage. La Belgique naissante ne l’était pas plus lors de sa création puisque la Constitution de 1831 n’attribuait le droit de vote qu’à ceux qui payaient un minimum d’impôt. Pas plus qu’en 1893 lorsque le vote censitaire a été remplacé par le vote plural. Pas plus qu’en 1919 lorsque le suffrage universel a été établi, mais uniquement masculin.

Et quelle est la situation actuellement dans notre pays maintenant que le droit de vote aux femmes a été attribué en 1949 ? La liberté concédée par le droit de vote n’a de sens concret que si elle est accompagnée de la connaissance. Celle-ci existe-t-elle ? Celui qui dépose un bulletin dans l’urne la possède-t-il ? Lorsque l’on voit la façon dont le citoyen est traité par la propagande électorale, il est plus que raisonnable d’en douter.

La caractéristique fondamentale des groupements humains est que, quelle que soit leur dimension, ils se décomposent toujours en trois parties. Rappelez-vous les célèbres expériences des années 1960 de Milgram sur la soumission à l’autorité ! La très grande majorité, pour fixer les idées au minimum de l’ordre des deux tiers, sera indifférente, par laxisme ou opportunisme, et sera plus apte à se soumettre à l’autorité qu’à réagir contre les abus. Elle n’aura généralement aucun sens critique. Il est toujours surprenant de constater avec quelle facilité la plupart des hommes adoptent et défendent en religion, en politique et en morale, des opinions qu’ils estimeraient ridicules si elles n’étaient pas celles de leur clan.

Les deux minorités sont soit celle qui détient l’autorité et tient à la conserver, soit celle qui est encline à braver et à contester cette autorité pour se l’approprier, ou simplement parce que la vie n’a de sens pour ses membres qu’au travers de la chicane perpétuelle.

Les règles morales ne sont que contractuelles

Les lois et règles morales ne sont évidemment que la concrétion soit du paradigme éthique coutumier, soit du paradigme éthique politique d’une société donnée. Et rien d’autre. Elles sont contractuelles. Mais le contrat est toujours piégé, car ces règles sont codifiées par la minorité détentrice du pouvoir. Pour les intérêts de qui ? Ses intérêts propres évidemment.

Les règles morales basées sur une pseudo révélation, qu’elle soit divine ou humaine, sur des dogmes élaborés par de soi-disant divinités ou des hommes providentiels, sont toujours des duperies que des gens habiles imposent à la majorité crédule. D’autant qu’ils les coulent sous forme de lois et de règlements. Avec un pouvoir coercitif pour obliger à les respecter.

Il n’y a pas de morale universelle. Il n’y a pas de puissance surnaturelle qui aurait décidé de ce qui est bon pour l’homme. Il n’y a pas de grand comptable qui jugerait des actes des hommes, qui les condamnerait à d’affreux supplices pour ne pas avoir respecté des interdits alimentaires, vestimentaires ou sexuels. Il n’y a pas de bien et de mal définis de façon absolue. En tout temps. En tout lieu. En toute situation.

Rien de tel qu’un exemple pour mieux comprendre. Tu ne prendras pas le bien de ton prochain, est la conséquence du principe éthique de l’individu relatif au respect de la personne humaine. Comment peut- on respecter l’autre si on lui prend le bien auquel il tient ! Il est incomplet pour la société. Son paradigme doit préciser ce qu’est la propriété. Celui d’une société esclavagiste stipulait que l’esclave était une marchandise que des hommes possédaient. Libérer un esclave autrement que par son rachat était dès lors un vol.

Les sociétés occidentales ont banni l’esclavage de leur éthique politique. Mais le paradigme politique des sociétés occidentales des vingt dernières années décrète avec force et vigueur que la liberté d’entreprendre et de commercer doit être totale. Et c’est par application de ce précepte que se délocalisent, sous le prétexte de concrétiser cette liberté, les industries à qui mieux mieux en fonction uniquement d’intérêts particuliers ! Pourtant, priver quelqu’un de son travail, n’est-ce pas le spoiler ? C’est voler sa vie. Et ce genre de vol est devenu une vertu dans notre monde !

La lutte des paradigmes éthiques coutumiers ou politiques

Mais le clan et la cité sont des entités vivantes. Elles ne restent pas immuables. Les rapports de force évoluent. La lutte des paradigmes éthiques coutumiers a lieu, cette lutte que le marxisme qualifie de lutte des classes. La minorité détentrice du pouvoir n’accepte le changement que forcée et contrainte. Si elle réforme le paradigme éthique politique, elle ne le fait que pour tenter de préserver la domination. Toute l’histoire sociale de la Belgique depuis les émeutes de 1886 le démontre.

L’autre minorité orientera ses actes pour amender, modifier le paradigme du clan ou de la cité dans un sens qui, selon elle, sera plus conforme à son paradigme éthique. Du moins le croit-elle, car une fois le pouvoir acquis, n’arrive-t-il pas bien souvent que les principes restent les mêmes sous un autre habillage. Avec d’autres maîtres !

Je vais reprendre l’exemple de la définition de la propriété. En excluant l’esclave des biens qui peuvent appartenir à un homme, les abolitionnistes ont modifié le paradigme politique de la société esclavagiste. Mais le nouveau paradigme politique a laissé l’ancien esclave aussi désarmé devant la loi du plus fort. Il avait un maître personnalisé. On y a substitué un maître immatériel. L’anonyme ! Et le mot d’ordre est resté identique : travaille ou crève.

Plus près de notre temps, il y a, avec l’effondrement du communisme et l’introduction de la loi de la libre concurrence, le chamboulement du paradigme politique des pays de l’Est. Une autre exploitation des faibles a pris pied. La corruption est devenue démesurée. La misère s’est installée à un niveau démentiel ! Et tout cela au nom de la liberté !

Alors peut-on se poser la question de savoir si la modification de paradigme d’une société va dans un sens positif ? Pas nécessairement. Vue sur le très long terme, la réponse pourrait-elle être positive ? Oui, si l’on arrive à maîtriser l’inflation de la population mondiale, oui si l’on arrive à gérer l’amenuisement des ressources naturelles. Quoique je ne veuille pas sombrer dans la sinistrose, j’en doute.

Les paradoxes

L’individu qui adopte un paradigme éthique humaniste, va se trouver dans une situation paradoxale. Il va constater que les principes éthiques auxquels il tient sont souvent en contradiction avec ceux inscrits dans le paradigme politique de la cité dans laquelle il vit. Quoi qu’il veuille, s’il prend des responsabilités dans la cité, il est amené à composer, à admettre des situations contraires aux exigences qu’il s’est fixées à titre personnel.

De plus, si les individus font étalage de dispositions généreuses à l’encontre d’autrui, ils sont plus rarement prêts à en accepter les conséquences.

En 1996, au moment où le monde de l’enseignement était en grève, deux quotidiens belges ont testé la sensibilité de la population en leur demandant leur compréhension vis-à-vis du mouvement de protestation des enseignants et des étudiants. Septante et un pour cent des sondés ont apporté leur approbation. Mais à la deuxième question relative à un accord sur une augmentation des impôts pour régler le litige, ils n’étaient plus que trente-trois pour cent à approuver.

On peut être sentimentalement rempli d’humanisme à l’encontre de l’étranger qui fuit la contrée dans laquelle il ne connaît que la misère. Mais ce sentiment serait torturé en comprenant que la charge financière que la cité devrait supporter deviendrait lourde. Qu’on le veuille ou non, une limite s’imposerait ! Les critiques fuseraient de toute manière. La situation deviendrait chaotique. Elle ne ferait que faire le jeu de ceux qui veulent détruire la démocratie.

Les dilemmes sont là. Avec toutes les frustrations et attitudes équivoques ! À moins de se réfugier dans le cynisme et l’hypocrisie !

Il faut aussi s’astreindre à quitter le confort des classifications arbitraires, des étiquettes qui cataloguent l’appartenance des hommes à tel ou tel clan. Je suis moniste matérialiste et de ce fait athée. Mais je refuse que l’on m’assimile à d’autres athées dont les principes éthiques sont différents des miens.

Des hommes ayant des postulats de base différents, les uns religieux et les autres agnostiques ou athées, peuvent avoir des points de vue identiques en certains domaines. Il ne faut ni croire en Dieu ni être persuadé de son inexistence, pour promouvoir la fraternité. Ou a contrario estimer que l’on peut exploiter l’autre à son profit. L’un dira que c’est Dieu qui l’a voulu, l’autre qu’il ne voit pas pourquoi il se priverait de la moindre jouissance. Et tant pis pour les faibles !

Osons jeter un regard critique sur le monde. Nous y voyons des religieux intégristes triomphants, des religieux ultraconservateurs, des religieux prônant le libéralisme économique, des religieux ayant le souci du bien de la masse populaire, des religieux s’inspirant même du marxisme !

Et, en même temps, nous trouvons des athées et agnostiques appartenant à l’extrême droite, des athées et agnostiques prônant le libéralisme économique même sauvage, des athées et des agnostiques ayant le souci du bien de la masse populaire, des athées et agnostiques marxistes !

Le paradoxe de la tolérance ?

Il y a le paradoxe de la tolérance. Jusqu’où doit-on aller dans le respect de l’autre, dans son droit à l’expression et l’action ? Doit-on en arriver à interdire d’interdire?

Cette formule lapidaire a eu son franc succès avec mai 1968. Mais elle est comme la langue d’Ésope, la pire et la meilleure des choses. Elle satisfait mon esprit libertaire, mais elle permet toutes les dérives. Elle peut justifier l’autocensure, le laxisme. Elle amène parfois à se taire devant celui qui, avec morgue, étale sa suffisance.

Il faut certes autoriser l’autre à s’exprimer. Mais chaque fois doit venir la réciproque : celle de s’insurger lorsque les menaces pour autrui existent. Et s’insurger, c’est oser dire non. C’est oser ne pas accepter n’importe quoi.

Pour ma part, je me refuse d’être dans une société d’hommes qui se réfugieraient derrière des excuses d’individualisme pour ne pas avoir à se mouiller et pouvoir rester dans l’inaction.

Encore faut-il savoir qui défendre et contre quoi les défendre !

Existe-t-il des situations dans lesquelles les instruments légaux doivent être employés pour stopper l’inacceptable ? N’y a-t-il pas des lois pour réprimer la xénophobie, le racisme ? À condition qu’elles ne soient pas uniquement de la poudre aux yeux !

Qui d’entre nous pourrait admettre qu’en vertu d’une croyance religieuse des adultes se liguent pour empêcher qu’on administre à un enfant la transfusion sanguine qui lui sauvera la vie ? L’éventualité n’est pas si rare que cela avec les Témoins de Jéhovah. Et, chaque fois, il faut l’intervention du pouvoir judiciaire pour autoriser les médecins à passer outre aux volontés exprimées des parents.

Si ce cas ne suscite aucune contestation, la situation devient plus confuse quand les dommages à l’enfance ne sont plus d’ordre physique.

Dans son roman Jean Barois, Roger Martin du Gard mettait dans la bouche de son héros : « Plus impardonnable encore est leur faute en ce qui concerne l’éducation de leur fils… Le prêtre, à qui vous abandonnez cet esprit vierge, y marquera sans peine son empreinte ineffaçable… Je voudrais terminer sur ce cri : la liberté pour l’enfant… Pitié pour nos fils. »

Parlons un peu des religions

S’agit-il d’une croyance individuelle dégagée de toute influence sur autrui ou d’un système structuré avec un magistère qui détient le pouvoir de codifier et d’interpréter la croyance et les règles de vie de tout qui y adhère ?

Si je me suis choisi le système philosophique le plus simple, à savoir celui de moniste matérialiste, je conçois que d’autres ne soient pas de mon avis, et que la paix de leur esprit devant l’inconnu et surtout l’inconnaissable, les amènent à ne pas se contenter de ma philosophie et à imaginer qu’un principe vital, un principe spirituel se superpose à la matière inanimée pour former la matière vivante. Ils peuvent aussi y ajouter la singularité de l’homme qui se différencierait du monde animal par l’adjonction du principe immatériel qu’est l’âme. Et imaginer que tout l’univers a un créateur personnalisé.

Comme quiconque ayant perçu la relativité du sens de la vie, j’accepte assurément cette liberté de conscience, même si j’observe tout ébahi le comportement de personnes qui imaginent que leur dieu infiniment puissant, soit capable de s’offusquer en les voyant manger l’un du porc, l’autre de la viande le vendredi précédant Pâques, que leur dieu infiniment bon puisse être choqué en s’apercevant que, au cours d’une période de vingt-huit jours chaque année, ils ont osé soit avoir des relations sexuelles pendant la journée, soit boire et manger entre le lever et le coucher du soleil…

Je n’ai aucune objection à leur opposer s’ils confinent les conséquences de ces postulats à leur usage personnel, s’ils maintiennent leurs croyances dans le domaine privé, et surtout s’ils n’en usent pas pour ligoter autrui dans des règles obsolètes dites morales. Je ne suis pas un adversaire par principe des croyances religieuses, même si elles dépassent mon entendement. À une condition, mais elle est de taille ! Qu’elles acceptent de se calfeutrer dans le cercle privé et de ne pas en sortir ! Et que les religieux de quelque oripeau dont ils se revêtent n’aient plus jamais la prétention d’envahir l’espace public. Directement. Ou indirectement avec l’aide de ceux qui nous mitonnent les lois et règlements.

Mais les religions structurées ont-elles cette sagesse ? Vous savez que la réponse est négative.

Et je vous le demande, est-il raisonnable que des religions enseignent sans sourciller à leurs ouailles que le Dieu que l’on m’assure être infiniment parfait, soit capable de s’irriter que les filles des hommes puissent circuler les cheveux au vent, la cuisse découverte ou le sein nu. Un Être suprême qui exigerait sous peine de sanctions terribles que l’on procède à des mutilations corporelles telles que l’excision des petites filles ou la circoncision des petits garçons ! Un être que l’on m’assure être détaché de toute contingence matérielle, un pur esprit, qui obligerait à punir la femme adultère par la lapidation jusqu’à ce que mort s’ensuive !

Et pourquoi ces religions maintiennent-elles ces tabous hérités du temps où l’humanité était encore au stade néolithique ? Pourquoi, sinon pour asseoir un pouvoir temporel ? Simplement parce que toute interdiction génère toujours une domination. Celui qui interdit est toujours le maître de celui qui se soumet à l’interdiction. Et tel est le rôle de ces tabous dont on farcit la tête des enfants dès leur jeune âge, dont la plupart n’arrivent plus à se dépêtrer ultérieurement et dont certains ou certaines, même victimes, se font les plus ardents défenseurs.

À titre d’exemple, je prendrai celui du voile islamique. Certains ont dit qu’il n’était qu’un élément profane vestimentaire. Comment ne peuvent-ils pas comprendre qu’il est plus que la manifestation d’appartenance à une communauté régie par une religion, qu’il a un côté revendicatif hostile à nos valeurs ?

Je le mets, disait une demoiselle, parce que Dieu me l’a demandé. Que pourra-t-on lui rétorquer lorsqu’elle en viendra à invoquer la même justification pour exiger la suppression de la mixité dans les piscines, la modification des programmes en matière artistique, la suppression de certains éléments des cours de biologie, l’exclusion de l’enseignement des théories sur l’évolution et l’émergence de la vie, l’enseignement de toutes les avancées scientifiques dans la compréhension du comment du monde.

À diverses occasions, j’ai affirmé que toutes les religions structurées sont des instruments d’oppression. J’ai été accusé de sectarisme. Pourtant, chaque fois qu’une religion a réussi à accaparer le pouvoir séculier, elle s’est montrée intolérante. Cela n’a rien d’étonnant. Avec les membres de toute hiérarchie religieuse, les faits ne se discutent pas. Ils détiennent la vérité. Il n’y a que la leur. Le peuple n’a qu’à obéir. Pourquoi permettre la discussion ? Je pourrais le démontrer avec facilité avec les exemples multiples offerts par les régimes où l’islam est majoritaire.

On m’objecte que ce n’est plus le cas avec la religion catholique. On oublie trop vite que ce n’est que dans un message de Noël, en décembre 1944 alors que la victoire sur l’Allemagne nazie était plus que profilée à l’horizon, que le pape Pie XII sembla légitimer la démocratie dans un texte pontifical. Mais évidemment avec une réserve qu’ont reprise les papes qui l’ont suivi et aujourd’hui encore Jean-Paul II.

Le magistère catholique continue à affirmer avec vigueur que si l’avenir appartient à la démocratie, celle-ci ne peut exister que si un rôle de premier plan dans son inspiration et sa mise en œuvre ne revient pas à la religion du Christ et surtout à l’Église. Tout qui a suivi les remous de la présentation de la nouvelle Commission de la Communauté européenne au Parlement européen, a vu combien cette volonté d’influencer les règles morales est toujours là.

Baudouin, le souverain belge, ne s’est-il pas, le 4 avril 1990, autorisé à faire étalage de ses états d’âme pour s’opposer à la promulgation d’une loi démocratiquement votée. Il ne faisait que mettre en application cette conception particulière de la démocratie.

Et sur ce point, la lutte est loin d’être terminée. Un exemple récent ? Celui de l’abbé Gabriel Ringlet tellement prisé en laïcité, avec son livre L’Évangile d’un libre penseur. Dieu serait-il laïque ? Un livre à lire avec l’esprit critique en éveil pour s’interroger sur la signification de paroles telles que :

« cantonner la foi religieuse à la seule vie privée est intenable… (p. 80).

Je revendique simplement d’être moi-même en public et je prétends qu’il y va de la solidité de la laïcité. Pour un chrétien d’engagement citoyen, il ne peut y avoir l’État en semaine et l’Église le dimanche. (p. 81) ».

« Ce faisant l’État ne se tient pas au balcon. Il ne joue pas le simple réceptacle ou la courroie de transmission. Il ne lui appartient pas seulement de soutenir les différentes convictions, et de leur permettre de se traduire en actes, mais de s’en inspirer et de les faire dialoguer, les unes par rapport aux autres, et de proposer un sens qui, à la fois, les rejoigne et les dépasse ».

Mais comment pourrait-on vivre dans un espace politique si chaque religion, si chaque communauté religieuse pouvait investir à sa guise le domaine public ? On aboutirait à la dictature de la doctrine majoritaire. Avec tous les conflits que cela générerait !

J’espère avoir montré que l’application des principes éthiques est fonction des règles qui régissent la société dans laquelle on vit. Et cette société, que de conditionnements ne nous impose-t-elle pas à partir de l’enfance ? Et quels ne sont pas les efforts à fournir pour s’en dégager ?

Que de luttes ont été nécessaires par exemple pour arriver à la libéralisation de la publicité pour les moyens contraceptifs, pour la dépénalisation partielle de l’avortement, et dernièrement pour l’acceptation de l’euthanasie et du suicide assisté ? Que de réticences ont dû être vaincues pour que l’homosexualité tant féminine que masculine ne soit plus considérée comme une déviance de la nature humaine à proscrire ?

Que d’aberrations et d’hypocrisies existent encore dans notre pays régi par des reliquats du code Napoléon influencé par l’idéologie catholique ? Un exemple flagrant, celui de la fidélité conjugale ! Un couple se sépare. Au bout de cinq années, le divorce ne peut plus être refusé. Mais pendant cette période, le devoir de fidélité subsiste. L’adultère, s’il n’est plus un délit, reste une injure grave qui peut avoir une influence sur la suite de la séparation. L’abstinence sexuelle reste imposée. À qui fera-t-on croire que des hommes et des femmes saines peuvent réfréner leur nature pendant une aussi longue période ?

Comment éviter ces conditionnements, sinon en mettant en action l’attachement à l’interrogation que tout laïque devrait chérir ? En tout domaine, il faut éviter de se réfugier dans le fantasme pour tenter d’expliquer ce que nous ne connaissons pas. Il faut oser pratiquer le doute en posant les questions naïves qui attirent peut-être les haussements d’épaules de spécialistes trop spécialisés que pour encore arriver à remettre en cause leurs propres convictions. Il faut avoir confiance en la raison de l’homme sans sombrer dans le scientisme. Il faut cultiver la défiance à l’encontre de tout pouvoir sacerdotal, qu’il se drape dans les plis de la religiosité ou de la modernité.

Mais, a-t-on dit, ce rationalisme ne prive-t-il pas l’homme d’une fraction de sa richesse spirituelle ? N’est-ce pas dénier toute place au rêve, à l’émotion, à l’approche symbolique du pourquoi du monde ?

Non, car le comportement de tout homme aussi raisonnable soit-il, est dirigé par un mélange complexe de logique et de sentiment. Et qu’est-ce que la raison, sinon une méthode honnête d’approche intellectuelle de toute situation ou action, sinon le rempart contre l’exploitation abusive du patrimoine émotif que possède tout être humain ?

J’ai commencé ce texte en proposant de lire un texte attribué à Bouddha qui, après avoir énoncé toute une litanie de « Ne croyez pas», se terminait par :

« Ce que vous aurez vous-mêmes éprouvé, expérimenté et reconnu pour vrai, qui sera conforme à votre bien et à celui des autres, cela, croyez-le et conformez-y votre conduite. »

À quiconque suivrait une telle voie, je préciserais que le but est de refaire des convictions par soi-même sans se laisser gangrener par tout un fatras que l’on peut lire dans certaines ! Le message que je lui délivrerais serait :

« Brille toi-même par ta propre lumière ! »

Et préciserais-je :

« Si ta lumière est différente de la mienne, qu’importe si elle est réellement tienne ».

1 30 vues totales

Informations complémentaires

Année

2009

Auteurs / Invités

Pierre J. Mainil

Thématiques

Introspection, Questions et options philosophiques, politiques, idéologiques ou religieuses, Questions éthiques, Religions