Première partie : Collecte de traits

Daniel DONNET

 

UGS : 2021006 Catégorie : Étiquette :

Description

Un mythe éclot souvent dans le vécu d’un groupe ; il gagne sa conscience souterraine, y prend racines et s’y incruste. D’une certaine manière et moyennant nuances, il devient dans le filigrane du vécu collectif ce que sont nos rêves à notre vécu. Et comme le rêve, le mythe emprunte les grandes allées de l’imaginaire.

Un imaginaire qui, dans le monde du sacré, se veut porteur de sens, entre autres pour compenser la finitude de la condition humaine, consoler d’éventuelles frustrations, apaiser des inquiétudes ou, de façon plus générale, pour aborder, sous le couvert de métaphores, certaines questions existentielles.

Pour ce faire, l’imaginaire collectif dispose d’une sorte de réserve naturelle, d’un fonds d’images, d’un vivier d’images qui, étant immanent à l’esprit humain, sécrète d’une société à l’autre, d’une époque à l’autre, « des schémas semblables, parfois identiques », notamment pour exprimer que le héros mythique n’advient pas à l’existence et ne la quitte pas comme le commun des mortels ; et que son activité est de nature miraculeuse.

Et lorsqu’une communauté s’approprie ces schémas et les concentre sur un personnage emblématique, elle déclenche l’élaboration d’un mythe structuré, chargé d’une force de cohésion qui va souder entre eux les adeptes, et peut, le cas échéant, favoriser l’éclosion d’une nouvelle religion : ce fut le cas du christianisme au début de notre ère, phénomène connu, s’il en est, mais aussi – ce qui est moins notoire – d’une tentative, au destin hasardeux, de propagation d’un culte païen arcboutée principalement sur le pythagorisme.

C’est autour de ces thèmes que nous regroupons quelques libres propos.

Dans cette première partie, nous glanerons, à droite et à gauche, des traits mythiques isolés illustrant, en premier lieu, la venue à l’existence, ensuite, la victoire sur la mort.

 

Première partie
Collecte de traits

1ère section : la venue à l’existence du héros du sacré

Dans un premier temps, nous envisagerons le mythe « au carré » en quelque sorte, c’est-à-dire le trait mythique au sein même de la mythologie ; ensuite, les traits mythiques touchant des personnages « en chair et en os ».

Le trait mythique dans la mythologie

La mythologie est largement partie prenante pour illustrer le thème de la venue à l’existence.

En effet, contrairement aux systèmes monothéistes où la divinité étant incréée, elle existe de toute éternité, dans le polythéisme, les dieux ne sont pas ‘non-nés’ ; ils connaissent conception et naissance, et ce n’est pas Hésiode, auteur de la Théogonie, qui nous démentirait.

Les dieux constituent des familles avec un géniteur primordial, un Père des Dieux ; en Mésopotamie, c’est le Ciel Anou ; en Égypte, Amon, puis Ptah et Horus ; en Grèce, c’est Zeus, etc.

Et l’on perçoit dans l’expression de l’imaginaire à ce sujet une tendance spontanée à se différencier, à s’émanciper des modalités profanes de la reproduction de la vie.

Ce comportement ne nous renvoie pas uniquement aux mythologies. Ainsi, un anthropologue de la fin du XIXe siècle et début du XXe, Émile Nourry – pseudonyme : Pierre de Saintyves – a consacré à ce thème, en 1908, un volumineux ouvrage, intitulé Les Vierges mères et les naissances miraculeuses, où il montre, avec des centaines d’exemples à l’appui, combien les « conceptions asexuées » sont ancrées dans les mentalités primitives, et ce, par les voies les plus variées, telles que l’action des pierres, de la végétation, de la pluie, du soleil, etc. en relation avec le frétillement religieux ou magico-superstitieux de l’imaginaire… On se convaincra également de l’universalité de ce thème mythique en parcourant l’Enciclopedia delle religioni.

De même, Zeus recourt à divers moyens pour procréer : un éclair, une pluie d’or… Il sort de son crâne la déesse Athéna, de sa cuisse Dionysos (on en a gardé le souvenir dans l’expression qualifiant les prétentieux). Il prend occasionnellement pour accomplir ses œuvres la forme d’une colombe, image mythique à rapprocher de certaines représentations artistiques de l’Esprit saint. Son épouse, Héra, pratique l’autofécondation, engendrant à elle seule Héphaïstos.

Par ailleurs, l’imaginaire ne conçoit pas le monde divin comme replié en vase clos sur lui-même, pas plus que dans le monothéisme, Dieu n’est coupé des humains. Il y a relation avec les mortels, notamment pour la reproduction de la vie. Et dans ce contexte, l’insémination virginale d’une mortelle – réelle ou fictive –, par quelque voie ou stratagème que ce soit, relève de la plus terne banalité. Pour en rester à quelques exemples : les fondateurs de Rome, Romulus et Rémus, fils du dieu Mars et de la vestale, Rhéa Silvia ; Castor et Pollux, nés de Zeus et de la prétendue reine de Sparte, Léda ; Minos, Éaque et Rhadamante fils de Zeus et de la phénicienne Europe, etc.

Quant aux naissances, elles sont fêtées dans les familles du panthéon polythéiste par des manifestations miraculeuses de la nature. Par exemple, lors de la naissance d’Apollon dans l’île de Délos, l’île se couvre entièrement d’or et fleurit miraculeusement, tandis que dans les cieux se font entendre des hymnes et autres expressions musicales.

Ainsi, chantons-nous encore, à la Noël, en référence à Luc, 2, 13 :

« les anges dans nos campagnes ont entonné l’hymne des cieux, et l’écho de nos montagnes redit ce chant mélodieux ».

Permanence d’un trait mythique !

Le mythe appliqué à des personnages historiques

Avec la conception miraculeuse d’origine divine de personnages historiques, nous pénétrons dans le thème mythologique – ou théologique pour les croyants – de l’incarnation divine, aspiration qui répond au vif désir qu’éprouvent des humains de réaliser un contact direct avec le divin, non pas dans un élan ascensionnel à la façon des mystiques, mais en le faisant descendre sur terre.

L’incarnation divine dans les puissants de ce monde

Et la nature humaine étant ce qu’elle est, on le fait descendre en premier lieu sur les puissants de ce monde. Alexandre le Grand fut perçu, de son vivant, comme n’étant pas le fils d’un mortel. Et deux historiens anciens au moins détaillent sa conception virginale. De même, l’empereur Auguste était réputé fils d’Apollon. Et en dehors de la civilisation gréco-romaine, on peut invoquer : l’origine divine reconnue aux fondateurs des dynasties impériales chinoises ; la précision mentionnée, en Inde, dans le livre juridique Les Lois de Manu, que même un roi enfant ne peut être mésestimé, car il est une grande divinité sous une forme humaine ; la croyance selon laquelle, dans la civilisation assyro-babylonienne, le souverain est l’incarnation du dieu Mardouk, et qu’un principe du même genre prévaut pour les rois hittites. Et en dehors des civilisations asiatiques, contentons-nous de mentionner les Incas, qui voient dans leurs souverains l’incarnation du dieu Inti, et la mythologie nordique qui fait du souverain un fils de Wodan ou Odin.

Mais pourquoi remonter si haut, jusqu’à des millénaires ? On dispose en effet d’un exemple moderne dans le shintoïsme : ce n’est qu’en 1945 que fut abolie la croyance selon laquelle l’empereur du Japon Hiro-Hito était un descendant de la déesse solaire Amaterasu.

Quant à l’Égypte, E. Brunner-Traut a défendu, il y a une soixantaine d’années, la thèse selon laquelle la conception de Jésus et l’annonciation auraient été directement inspirées aux évangélistes par l’Égypte pharaonique professant la théogamie. Je résume son argumentation : lorsque se profile la succession du pharaon, le dieu Amon prend les traits du roi pour s’approcher de la reine et engendre avec elle le nouveau roi-homme-dieu. Il y a une annonciation due à Toth (l’Hermès égyptien), jouant un rôle comparable à celui de l’ange Gabriel, messager qui n’adresse pas seulement un faire-part de naissance, mais consacre la reconnaissance du caractère royal de cet enfant, de même que l’ange dit pour Jésus, selon l’évangile de Luc (1,32) : Le Seigneur lui donnera le trône de David.

L’incarnation divine dans le monde des penseurs

Les puissants de ce monde… mais il n’y a pas que la puissance temporelle. Il y aussi les « penseurs » qui ont marqué l’histoire de leur empreinte.

Le Bouddha – à l’encontre de ses tendances philosophiques ! – se vit attribuer une conception virginale, confirmée par l’annonce au père que « celui qui cherche la science suprême doit naître parmi les hommes. Sois heureux : c’est ta famille qu’il a choisie ». Lao Tseu, le fondateur du taoïsme, est également bénéficiaire d’une conception miraculeuse.

Et dans le monde grec, je retiens prioritairement « Pythagore » et « Platon ».

Pythagore

À propos de Pythagore (VIe siècle av. J.-Chr.), existait, fin de son siècle, ou à tout le moins au début du suivant, une tradition attribuée à Épiménide, théologien et thaumaturge crétois : le père est informé par l’oracle d’Apollon qu’est la Pythie de Delphes que son épouse est enceinte de ce dieu, et que le personnage annoncé sera sa vie entière, un immense bienfait pour le genre humain.

Si l’on a bien à l’esprit que :
– la mère de Pythagore, – avant que son nom ne soit changé en Pythaïs par référence au dieu pythien (Apollon) – s’appelle Parthenis ; « Parthenos », la vierge ;
– Pythagore est un envoyé de Zeus parfois qualifié de « pater » : Dieu le Père ; et l’opérateur est le dieu Apollon, qui a l’inspiration dans ses attributions : conçu de l’esprit, comme pour Jésus dans le Credo chrétien, du Saint-Esprit ;
– l’annonciation mentionne l’arrivée d’un bienfaiteur universel, ce qui fait penser à ce qui est annoncé, cette fois à Joseph, selon l’évangéliste Matthieu : Jésus sauvera son peuple.

On reconnait les composantes du schéma chrétien, avec, bien entendu, de part et d’autre, l’empreinte des patrimoines culturels particuliers ; ainsi, divers courants religieux du Moyen-Orient, dont notamment le judaïsme, puis le judéo-christianisme, connaissent les anges, ce qui n’est pas le cas des Grecs, d’où le recours aux oracles pour la transmission des messages. De même, la transmutation pour Jésus, de « bienfaiteur pour le genre humain » en « il sauvera son peuple », avait, aux époques concernées, un sens pour les Juifs, mais non pas pour les Grecs.

Platon (428347)

Des proches de Platon – un de ses neveux, Speucippe, et un disciple immédiat, Cléarque – ont laissé à son sujet un récit de conception virginale rapporté par des historiens postérieurs, et dont voici l’essentiel :
– la conception est due à Apollon ;
– le père en reçut l’annonciation sous forme de vision dans son sommeil comme l’imagina pour Joseph l’évangéliste Matthieu ;
– et de même que Matthieu le dit de Joseph, il s’abstint dès ce moment de relations sexuelles avec son épouse. D’aucuns en ont déduit une influence directe sur l’évangéliste du récit relatif à Platon. C’est possible, mais on ne peut exclure la trace d’une mentalité archaïque, dont on m’a dit qu’elle persista chez nous jusqu’il y a une centaine d’années.

Nous n’insistons plus sur les éléments structurants du récit pour ne pas nous répéter. Par contre, il vaut la peine de s’arrêter à la réflexion d’un des historiens qui le véhiculent, « Plutarque », que je crois utile d’introduire par ces préalables :
– sa vie se situe de 40 à 120 de notre ère, soit au moment de la rédaction des évangiles ;
– il n’a rien à voir avec le christianisme. Il fut prêtre d’un sanctuaire d’Apollon à Delphes ;
– en tant qu’érudit, philosophe et historien, il sait faire preuve d’un certain recul que, pour l’époque, on pourrait qualifier de critique ; c’est un moraliste au sens large et sociologique du terme (description de mœurs et de croyances, énoncé de principes pédagogiques…).

Dans une de ses nombreuses œuvres rassemblées sous la dénomination « œuvres morales », Les Questions de banquet, il fait poser, par un personnage mis en scène, la question de la vraisemblance de la fécondation d’une mortelle par un dieu.

Voici sa réponse à cette question : « Je ne vois rien d’extraordinaire à ce qu’un dieu séduise une mortelle et l’emplisse de semence divine, mais bien sûr en s’en approchant non à la manière humaine, mais par recours à d’autres voies de contacts et d’attouchements » (idem, 718 a-b.) ; et il opère la distinction suivante : « il est possible à l’esprit d’un dieu (πνεύμα : ou souffle ?) d’inséminer chez une femme des principes de procréation, mais un homme ne pourrait avoir commerce et union corporelle avec une déesse ».

Nous trouvons là un indice clair qu’à l’époque de la rédaction des évangiles, même chez les intellectuels, on passe de plain-pied du merveilleux au réel : le miraculeux fait partie intégrante de la vie.

2e section : la victoire du héros sur la mort

Le refus d’être enclavé dans un temps limité est à la base des religions. Il s’y ajoute la peur de la mort et de la souffrance qui l’accompagne.

Pour y faire barrage, l’imaginaire suscite deux schémas mythiques différents :
– passer directement de la vie à l’au-delà, la souffrance étant contournée ou n’étant pas en cause : il s’agit d’une assomption ;
– projeter cette peur et/ou souffrance sur un être mythique ou réel qui, lui, passe par la mort, mais en revient victorieux, affirmant sa victoire par une résurrection.

Assomption

Présentons, comme entrée en matière, une brève allusion du poète Théocrite (IIIe siècle av. J.-Chr.) à l’assomption d’une des impératrices d’Égypte dénommées Bérénice. Le poète en fait état dans L’Éloge de Ptolémée, s’adressant à la déesse Aphrodite : « …la belle Bérénice n’a pas traversé l’affligeant Achéron (fleuve des enfers), mais ‘tu l’enlevas’ pour la déposer dans un temple avant qu’elle n’empruntât la sombre nef (la barque de Charon) et n’abordât le rocher, toujours odieux, des naufragés ».

Ces vers offrent un condensé de quelques notions liées à une assomption : il s’agit bien d’être enlevé : assumere [ab-sumere] :prendre pour enlever’ ; ce n’est pas une simple ascension : on est pris en charge pour ne pas subir le sort des mortels, à savoir passer par le royaume des morts. Au lieu de cela, on accède au rang divin : Bérénice est proposée à l’adoration dans un temple.

Dans la fiction littéraire grecque, le modèle en la matière est l’assomption d’Œdipe.

Nous nous référons à Sophocle, qui la décrit dans Œdipe à Colone.

Œdipe, miséreux et maudit, est réfugié avec ses filles dans un faubourg d’Athènes. S’y trouve également, au moment des faits, Thésée, le roi d’Athènes. Œdipe annonce que sa fin est proche, accomplit les rites d’usage. La suite est racontée par un témoin.

J’en extrais le moment crucial : « …soudain, ‘une voix’ s’en vient fouetter Œdipe et sur le front de tous, fait brusquement, d’‘effroi’, se dresser les cheveux… La voix d’un dieu l’‘appelle’, insiste longuement ‘Pourquoi tarder, dit-il. … Voilà bien longtemps que tu nous fais attendre’… Le roi s’ombrage les yeux ne pouvant supporter la vue de ce spectacle », et le témoin d’ajouter : « ... c’est un envoyé des dieux qui l’a fait disparaître en plein miracle pour ‘rejoindre le monde du divin’ ».

Ce récit est riche de sens. Il témoigne d’un transfert, fût-il inconscient, sur le héros du sacré, de sentiments obscurs qui hantent la conscience face à la mort :
– la peur, bien sûr, car la mort ouvre devant nous un gouffre d’inconnu ; et cette frayeur est palpable : les cheveux se redressent ; on parle d’effroi ;
– mais une voix est là pour créer le contact et atténuer la peur : de fait, lorsque quelqu’un est « coincé », enfermé dans une galerie, un ascenseur… on prescrit de lui parler, de maintenir le contact.

Et l’on peut voir également dans les allusions à la lumière impossible à supporter un antidote de « l’inconnu ».

Ajoutons que la manifestation de la lumière est bien attestée, par exemple, dans Le Livre des morts des Tibétains, et est omniprésente dans les descriptions de Moody, en ses différents ouvrages, dont La Vie après la vie (1975) et autres titres qui ont suivi sur le même sujet.

Nous retrouvons plusieurs ingrédients dans une des versions, moins gonflée de dramatisation, de l‘assomption d’Empédocle.

Empédocle d’Agrigente (Ve siècle av. J.-Chr.), est un personnage polyvalent, haut en couleur, qui se croit investi d’un pouvoir surnaturel et proche du monde divin. Selon une des versions anciennes, sa fin de vie peut être crayonnée comme suit : « Après un repas vespéral entre amis, on se sépare pour aller dormir ; le lendemain matin, Empédocle a disparu. Un témoin raconte avoir entendu dans la nuit ‘appeler’ Empédocle d’une voix ‘puissante’ et avoir vu de ‘vifs éclats de lumière’. Les recherches pour le retrouver s’avérant vaines, on en conclut qu’il avait vécu une ‘apothéose’ et qu’il fallait, ‘comme à un dieu’, lui offrir des sacrifices ».

Résurrection

Une première indication

La victoire sur la mort par la résurrection trouve, dans la mythologie, de nombreuses applications. C’est que les dieux du polythéisme allient mortalité et immortalité. L’imaginaire se les représente comme susceptibles de mort, mais dans le temps mythique, dans le temps irréel de la mythologie ; donc sans le caractère dramatique, irrévocable du décès humain : ils en reviennent chaque fois.

Ainsi, dès le troisième millénaire sont attestées des résurrections de divinités : le dieu mésopotamien Tammuz (en babylonien) ou Dumuzi (en sumérien) est réputé accéder au ciel après une résurrection. Adonis fait de même selon ce qui se disait à Byblos. À propos du dieu phrygien Attis, parmi les différentes versions de ses péripéties, je note ce rapprochement avec Jésus « après avoir été assassiné, le jeune Attis a été miraculeusement ramené à la vie trois jours après sa disparition ».

Valeur symbolique

Plutôt que d’égrener une liste d’exemples, cherchons à dégager la signification symbolique en lien avec la psychologie religieuse.

Au plan symbolique, on discernerait volontiers deux tendances différentes :

– De nombreux dieux qui vivent une renaissance ont dans leur « portefeuille ministériel », entre autres compétences, la végétation (Tamuz/Dumuzi, en Mésopotamie, Dionysos en Grèce, Osiris en Égypte, et pas mal d’autres…). Or le cycle annuel de la végétation qui meurt et puis renaît est l’illustration matérielle de la possibilité de ressusciter après une mort.

On touche ici une conception religieuse – et ce n’est pas la seule – issue de l’observation de la nature : sur ce point, mais uniquement pour épingler un terrain d’inspiration et non un contenu, on pourrait comparer avec la célébration des fêtes solsticiales en franc-maçonnerie.

Mais on discerne aussi une tendance intériorisante qui fédère deux aspirations contradictoires dans le comportement religieux : dans la recherche du divin, viser un Absolu, un infini qui nous libère de l’enclave du temps, des limites temporelles, mais qui, par essence, par définition, est forcément lointain ; et en même temps, l’être humain, pour se soulager de la précarité de sa condition de mortel, veut aussi s’unir à cet élément divin.

À côté d’autres raisons d’être, d’autres prestations et d’autres préoccupations, – qui peuvent être multiples – c’est ce qu’on peut chercher dans les cultes à mystères. L’Antiquité en a connu beaucoup : en Égypte, Syrie, Perse, en Phrygie, Cappadoce, (en bref, le Proche et Moyen-Orient), dans le monde romain, et dans toute la Grèce, où Éleusis est le lieu le plus célèbre. Mais il y en eut aussi en Crète, à Égine, Mantinée, Athènes, Nauplie, Argos, etc… Leur succès s’accrut en proportion inverse de l’intérêt porté aux manifestations officielles de la religion, trop froides pour satisfaire les besoins personnels. En particulier, on y cherchait symboliquement, en union avec le dieu, la descente au royaume des morts et la remontée qui assure le salut. De même, la Credo, dit aussi Symbole des Apôtres, commun à tous les chrétiens, et récité dans la liturgie catholique de la messe nous dit de Jésus : « il est mort, a été enseveli, ‘est descendu aux enfers’, le troisième jour est ressuscité des morts, est monté aux cieux ».

Est descendu aux enfers : de nouveau : Permanence d’un trait mythique !

Addendum : Hérodote et le récit évangélique de la résurrection

C’est à mi-chemin entre la mythologie et le rapport à l’histoire que se situe le mystique visionnaire Aristéas de Proconnèse, dont la résurrection nous est contée par Hérodote.

Mais laissons la parole à Hérodote :

« Il entra un jour à Proconnèse dans l’atelier d’un foulon, et il y décéda. Le foulon, après avoir fermé la porte, alla prévenir la famille. Tandis que se répandait la nouvelle du décès, un citoyen de Cyzique en contesta le bien-fondé, prétendant qu’il venait de rencontrer dans cette ville le soi-disant défunt, avec qui il s’était entretenu. Les membres de la famille venus pour la levée du corps durent se rendre à l’évidence : Aristéas n’était plus là, ni mort ni vivant. Après six ans, il réapparut à Proconnèse, réalisa son œuvre épique, puis disparut à nouveau. Il fit également une apparition à Métaponte, ordonnant l’érection d’un autel en l’honneur d’Apollon et d’une statue à son propre nom. La Pythie, consultée à ce propos, confirma l’apparition et engagea, pour leur bien, les consultants à se conformer aux prescriptions d’Aristéas. »

Le récit d’Hérodote est beaucoup moins passionnel et de loin plus concis que ce qu’on lit dans les évangiles. Au demeurant, il ne s’agit nullement de suggérer une influence de l’historien sur ces derniers. Mais il est frappant que, de part et d’autre, le passage de l’imaginaire mythique au récit suscite, vu le caractère extraordinaire de l’événement, l’adoption d’un même mouvement, d’une même démarche, et un recours à d’identiques clichés pour convaincre de l’authenticité des faits et justifier la raison d’être de la résurrection.

Nous pensons pouvoir le démontrer par ce tableau comparatif :

HérodoteN. T. (Marc, Matthieu )
1.

On souligne l’enfermement du cadavre

 

…il y décéda. Le foulon « après avoir fermé la porte », alla prévenir la famille.

 

Joseph d’Arimathie… dans le tombeau… « roula une grosse pierre devant la porte » et s’en alla…les prêtres et les pharisiens…apposèrent « les scellés » sur la pierre (Mth 27, 59-60, 62-66).

Joseph d’Arimathie « roula une pierre devant la porte du tombeau » (Mc 15,46)

2.

La nouvelle du décès est contestée par un témoin à qui, lors d’une rencontre, le défunt a parlé

 

Tandis que se répandait la nouvelle du décès, un citoyen de Cysique en contesta le bien-fondé, prétendant qu’« il venait de rencontrer » dans cette ville le soi-disant défunt, « avec qui il s ’était entretenu ».

 

Marie Madeleine et … allèrent visiter le sépulcre…voici que Jésus « vint à leur rencontre et leur dit »… (Mth 28, 1, 9 et sv.).

3.

Mais la disparition du cadavre est confirmée

 

Les membres de la famille venus pour la levée du corps durent se rendre à l’évidence.

« Aristéas n’était plus là, ni mort ni vivant ».

 

L’ange dit aux femmes … « il n’est plus ici … venez voir la place où il était… » (Mth 28, 5 et sv.).

Marie de Magdala et … viennent au tombeau… elles virent un jeune homme qui leur dit « il n’est plus ici… voici le lieu où on l’avait place » (Mc 16, 1 et sv.).

4.

Le défunt se livre à des apparitions

 

Après six ans, « il réapparut à Proconnèse », réalisa son œuvre épique, puis disparut à nouveau. Il fit également « une apparition » à Métaponte.

 

« Il apparut » d’abord à Marie de Magdala…ensuite à deux d’entre eux, « il apparut en chemin » sous une autre forme…enfin aux onze alors qu’ils étaient à table (Mc 16, 9, 12, 14).

(les femmes…) Jésus vint à leur rencontre … allez dire à mes frères qu’ils retournent en Galilée, c’est là qu’« ils me reverront »…les onze disciples se rendirent en Galilée sur la montagne que Jésus leur avait indiquée. L’ayant vu, ils l’adorèrent (Mth 28, 9, 16).

5.

Lors d’apparition(s), se référant au « dieu-patron » [pour Aristéas, poète mystique, c’est Apollon dieu de l’inspiration], le héros, pour le bien de ses auditeurs, donne ses instructions

 

Il fit également une apparition à Métaponte) ordonnant l’érection d’« un autel en l’honneur d’Apollon » et d’une statue à son propre nom. La Pythie, consultée à ce propos, confirma l’apparition et engagea, « pour leur bien, les consultants à se confirmer aux prescriptions d’Aristéas ».

 

 

L’ayant aperçu, les onze l’adorèrent…Jésus leur parla en ces termes : « Enseignez toutes les nations… baptisez-les ‘au nom du Père, du fils et du Saint-Esprit…enseignez-leur à garder tous mes commandements’ » (Mth 28, 16 et sv.).

(il apparut) et il leur dit : « Allez dans le monde entier, proclamez ‘la bonne nouvelle’… » (Mc 16, 15 et sv.).

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Informations complémentaires

Année

2021

Auteurs / Invités

Daniel Donnet

Thématiques

Mythes, rites et traditions, Philosophie, Questions et options philosophiques, politiques, idéologiques ou religieuses