Pourquoi ne parle-t-on jamais du « judéo-islam » et des « judéo-musulmans », au même titre que les « judéo-chrétiens » ?

Chemsi CHÉREF-KHAN

 

UGS : 2019009 Catégorie : Étiquette :

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L’Institut Martin Buber d’Études du Judaïsme annonce un cycle de conférences sur le thème de « Le Coran et le judaïsme de l’Antiquité tardive ». Cette initiative est particulièrement bienvenue en cette période trouble où nous assistons à l’émergence d’un antisémitisme nouveau, parmi des jeunes musulmans radicalisés. Ces jeunes prétendent se référer à des textes religieux islamiques qui ne sont en fait que des textes de propagande, sans liens avec l’histoire véritable des relations entre le judaïsme de l’époque de Mohammed et l’islam naissant.

Il est donc urgent de rétablir la vérité historique, en réponse à ceux qui utilisent des textes de légendes et de croyances, fabriqués dans un but politique de domination et qui servent de « matériau » aux prédicateurs de haine.

Voici comment, Thomas Gergely, directeur de l’Institut, argumente en faveur de ce cycle de conférences. « C’est à une entreprise délicate que s’attacheront, cette année, les deux titulaires qui occuperont la chaire de notre Institut. En effet, ce seront messieurs Guillaume Dye et Julien Decharneux qui œuvreront à clarifier les origines et la signification des frappantes ressemblances et similitudes identifiables entre la Bible juive et le Coran, des renvois qui sautent aux yeux dès que l’on ouvre le livre de l’islam. De cette proximité, la culture musulmane donne certes une explication de nature religieuse, fondée sur l’antériorité du Coran sur les livres juifs et chrétiens. L’historien, lui, tout en tenant compte de l’importance spirituelle de cette affirmation, envisage cependant autrement ces proximités textuelles, notamment en les replaçant dans la chronologie qui scande leur succession. Messieurs Dye et Decharneux s’inscriront dans cette perspective. »

Nous ignorons a priori si notre questionnement trouvera des éléments de réponses dans le cadre de ces conférences. En revanche, il nous paraît tout à fait légitime, voire urgent, de poser la question : alors que l’expression « judéo-chrétien » est entrée depuis belle lurette dans le langage courant, comment se fait-il que l’on ne parle jamais ni du « judéo-islam », ni des « judéo-musulmans », comme si une barrière infranchissable s’opposait à cette démarche ? À propos des trois religions monothéistes, on utilise fréquemment l’expression « traditions abrahamiques », voulant dire par là que ces trois religions auraient des origines communes. D’un point de vue historique, nous pourrions même affirmer que le christianisme comme l’islam « dérivent » du judaïsme, même si, très tôt dans leur envol et leur développement, ces deux religions ont cherché à couper les liens de filiation entre elles et le judaïsme.

Sur le plan « systémique », il n’y a aucune difficulté à justifier l’expression « judéo-islam ». Il suffit de comparer les textes de la Bible juive et les sourates du Coran correspondant à l’époque mecquoise de la vie de Mohammed. Ce travail a fait l’objet d’abondantes recherches, et le cycle de conférences annoncé y reviendra sans doute avec force détails.

Du reste, il existe des publications récentes qui abordent le sujet, quasi exclusivement à l’initiative de spécialistes non musulmans, les savants musulmans, eux, qualifiant cette approche de sacrilège.

Le regretté Mohammed Charfi, lors d’un passage à Bruxelles, invitait les jeunes musulmans à « lire le Coran avec les yeux du XXIe siècle ». Il s’agit très clairement d’une lecture à l’opposé de la lecture littéraliste qui caractérise l’enseignement de l’islam de nos jours, sous l’influence d’une propagande salafiste-frériste, abondamment soutenue par la propagande au service des intérêts géopolitiques de l’Arabie et des Émirats, au service de l’islam des pétrodollars, très éloigné de ce qui est convenu d’appeler « l’islam des Lumières ».

Que signifie lire le Coran avec les yeux du XXIe siècle ? Qu’est-ce que le Coran ? Quand et comment, d’une tradition purement orale on est passé à l’écrit ? Quels ont pu être les écueils dus à la transmission orale des paroles du prophète à ses proches, à ses successeurs ? Quand et comment a-t-on pu distinguer, dans les paroles du prophète, celles qui étaient censées être la « parole de Dieu » de celles qui seraient considérées des décennies, voire des siècles plus tard, comme étant ses paroles à lui (qui formeraient le corpus des hadiths) ?

Les universités et centres de recherche occidentaux ont, au contraire des établissements islamiques de facture classique, recours à la méthode historico-critique des textes religieux, sans se préoccuper de leur « sacralité ». Quel est le poids relatif des établissements scientifiques occidentaux, à côté des écoles coraniques gérées par des milieux obscurantistes islamiques, qui sont plus dans l’idéologie que dans la science ? Dans une publication récente de La Pensée et les Hommes, Latifa Aït Baala parle, à propos du libre examen des textes dits « sacrés » de l’islam, d’une véritable « révolution culturelle ».

A-t-on jamais lu, sous la plume d’un savant musulman, l’expression : « la coranisation des récits bibliques » ? C’est sans doute une des voies qu’emprunteront les deux titulaires de la chaire de l’Institut Martin Buber. Une telle analyse est pleine d’enseignements. Prenons l’exemple de l’épisode appelé « le sacrifice d’Abraham ». Selon la Bible juive, Dieu demande à Abraham, pour preuve de sa soumission, le sacrifice de son fils Isaac. Le Coran reproduit ce récit, sans préciser le nom du fils. Or, des années plus tard, les savants musulmans décréteront qu’il s’agissait du fils Ismaël. Quelle est l’importance de cette construction ? Elle réside dans le fait que la tradition musulmane, qui reconnaîtra Isaac en tant qu’« ancêtre des Juifs », prétendra voir dans Ismaël l’« ancêtre des Arabes », une manière de se donner un ancêtre biblique. Non contents de remonter à Abraham, les savants musulmans prétendront représenter la tradition abrahamique la plus authentique, les autres (chrétiens et juifs) étant accusés d’avoir trahi l’enseignement d’Abraham dans sa pureté originelle.

L’examen des conditions historiques dans lesquelles la tradition orale du prophète a fait l’objet d’une compilation écrite, et le temps que cette transcription a pris, permet d’affirmer que parmi les rédacteurs du texte coranique il a dû se trouver des chrétiens et des Juifs convertis à l’islam, ces contributeurs ayant nécessairement apporté des éléments de leur monothéisme à la religion nouvelle. Il est intéressant de relever que le Coran lui-même ne dit rien de la façon et des conditions dans lesquelles, à l’époque des califes omeyyades, le travail d’écriture a été accompli. C’est dans la Sira, la biographie canonique du prophète, rédigée plus d’un siècle après la mort de ce dernier, que nous apprenons que Mohammed aurait reçu le message divin par l’intermédiaire de l’archange Gabriel. Le lecteur averti aurait compris qu’il s’agit d’une procédure empruntée au récit biblique.

Dans un livre remarquable, intitulé Une Lecture juive du Coran, l’auteur, Haï Bar-Zeev, rapporte les similitudes entre les textes de la Thora et ceux du Coran de l’époque mecquoise. Il va jusqu’à affirmer que, dans cette période où le message du prophète est centré sur l’« unicité de Dieu », les textes qui parlent du « Livre descendu sur vous » ne pourraient désigner implicitement que la Thora, puisque, à cette époque, le Coran est loin d’avoir vu le jour en tant que livre. Du reste, les textes censés correspondre à cette même époque ne s’adressent pas aux « muslims », mais aux « mu’mins », c’est à dire , ceux qui ont la foi en un Dieu unique, autrement dit, majoritairement les juifs et les chrétiens.

D’autres travaux qui se rapportent à la « construction humaine de l’islam » (dixit Mohammed Arkoun), ou à L’Invention de l’islam, montrent que l’islam, en tant que nouvelle religion, met du temps à se former. Alors qu’il s’impose d’emblée comme construction politique, sa formation en tant que nouvelle religion monothéiste, distante du christianisme comme du judaïsme, mettra du temps. Une des preuves en est que le mot islam, dans le Coran, n’est cité que six fois, alors que, par exemple le mot Ihsan (que Jacques Berque traduit par « bel agir », en tant que concept de base de l’éthique islamique), est cité plus de mille fois !

Quelles sont les nombreuses similitudes entre le rituel islamique et le rituel juif, entre les codes et les interdits alimentaires des uns et des autres, la pratique de la circoncision, les similitudes entre les lois rabbiniques et la charia… ? Les similitudes dans les textes fondateurs et les « coutumes et croyances religieuses », malgré les différences, voire les oppositions, dues aux circonstances historiques et aux rivalités, font qu’on peut certainement parler d’un « judéo-islam » des débuts. Pour autant, peut-on parler des « judéo-musulmans » ? On serait tenté de répondre par l’affirmative. Toutefois, malgré certains rapprochements, notamment des conversions précoces de Juifs à l’enseignement de Mohamed (tant qu’il n’est pas question d’une rupture entre les deux monothéismes), on doit bien reconnaître que le matériau historique ne permet pas d’aller aussi loin. Alors que l’expression originelle, « judéo-chrétiens », a un sens historique précis, relatif aux Juifs qui ont suivi l’enseignement de Jésus et l’évolution de cet enseignement vers la nouvelle religion chrétienne qui rompra avec ses fondements judaïques, les choses ne semblent pas aussi claires concernant les premiers Juifs qui se sont engagés à fond dans la religion de Mohammed.

Informations complémentaires

Auteurs / Invités

Chemsi Chéref-Khan

Thématiques

Coran, Islam, Judaïsme, Questions et options philosophiques, politiques, idéologiques ou religieuses

Année

2019