Pour une rationalité ouverte

Marcel Voisin

 

UGS : 2021021 Catégorie : Étiquette :

Description

« L’homme est la nature prenant conscience d’elle-même. »
Élysée RECLUS

Depuis le début de la pandémie, nous vivons dans un marécage de rumeurs, de questions, pertinentes ou non, qui affecte notre santé intellectuelle et notre vie sociale. Les accusations de complotisme, d’incivilité, d’immoralité pleuvent, divisant une société qui aurait grand besoin de lucidité et de véritable solidarité. Un livre, parmi quelques autres sans doute, s’efforce de nous faire comprendre notre situation en analysant scientifiquement les causes réelles de cette catastrophe, mais aussi en dénonçant les multiples dénis, aveuglements et négligences qui n’ont rien fait pour nous éviter le pire et qui souvent persistent dans une attitude fondamentalement criminelle par ses conséquences.

Marie-Monique Robin a mené une enquête pluridisciplinaire et fouillée auprès de plus de soixante chercheurs renommés et indépendants. Le bilan est accablant pour toutes nos autorités et, surtout pour le système économique qui les domine et nous asservit au pire malgré les leçons, volontiers occultées, de l’histoire. Car la racine est lointaine, puisqu’elle remonte à la colonisation, quand se manifeste une rencontre entre la santé et l’écologie dans des conditions diverses. La connaissance fut alors entravée par l’incroyable vanité et l’arrogance catastrophique des colonisateurs qui ont méprisé le « primitivisme » des populations indigènes qui, pourtant, savaient harmoniser leur présence dans la nature. Notons que, dès les années 1920, le biologiste Julian Huxley (1887-1975) recommandait d’associer dans la recherche l’anthropologie, l’écologie et la médecine.

L’expérience des populations colonisées aurait pu nous épargner nombre de déboires. Un exemple : sans les Indiens, les premiers Français au Québec n’auraient pu survivre au premier hiver. Mais l’orgueil des « civilisés » l’emporta. Ils furent incapables « d’anticiper l’ampleur des dégâts à venir ». D’emblée se manifesta un problème social qui n’a cessé de s’étendre : « On ne pourra jamais protéger efficacement la biodiversité si on ne résout pas la question de la pauvreté » (p. 102). Médicalement, nous aurions découvert les erreurs de l’hygiénisme exacerbé et l’importance de fortifier l’immunité naturelle. Le président Macron fait des « Amish » une insulte, mais cette population qui vit encore comme au XVIIIe siècle pourrait nous donner des leçons (p. 187). Car en matière de bien-être humain et de santé des écosystèmes, les peuples indigènes ou attardés montrent la voie (p. 253).

Nous commettons une erreur fondamentale en considérant la diversité biologique et culturelle, non comme une richesse, mais comme un obstacle à notre développement ravageur mû par une pensée unique. Encore un absolu fatal ! De même, nous commençons seulement à étudier les connaissances médicales traditionnelles et à les exploiter (pharmacognosie) en suivant l’exemple bien connu de la quinine. Une vision globale ou ethnobotanique, diversifiée, des problèmes de survie devrait enfin s’imposer. Malheureusement, on passe souvent à côté de l’essentiel par la dispersion et la compartimentation des connaissances et des disciplines. Par routine, trop de savants et d’experts restent « ignorants de leur ignorance » (p. 299).

La valeur de la diversité

Edgar Morin n’a cessé de plaider pour que notre culture accède à la conscience de la complexité, mais notre tendance reste le réductionnisme, la monomanie : lois du marché, PIB, une seule médecine, une seule solution, etc. L’uniformisation des environnements urbains est typique. On peut faire le tour du monde dans le même décor, dans le même style hôtelier, avec la même nourriture standardisée, etc. Cela conduit aussi à uniformiser nos microbiomes, donc nos pathologies (p. 196). Nous vivons un paradoxe. Deux types de pandémies nous menacent : celle des pathogènes émergents et celle de la disparition des pathogènes qui exerçaient notre immunité naturelle (p. 205). Contre notre « rigidité intellectuelle », nous devons admettre que « la biodiversité est le pilier de la santé des écosystèmes », donc de la nôtre (p. 258). Ce que des agriculteurs avisés savent depuis longtemps.

La biodiversité est aussi liée à la diversité culturelle qui multiplie les modes de vie, les expériences avec le milieu, et donc l’intelligence utile. Une curieuse étude a même montré que généralement la diversité biologique accompagne la diversité linguistique (p. 287). Le faible impact de la COVID-19 en Afrique pourrait aussi s’expliquer de cette façon malgré les conditions sanitaires a priori défavorables (pp. 199-201). « Le principe de l’immunoécologie est d’utiliser la biodiversité comme protection » (p. 208). D’où le danger de l’agriculture industrielle qui privilégie la monoculture. Résultat : uniformisation « des paysages ainsi que des microbiotes humains et animaux (…). L’agro-alimentaire est en train de faire la même chose avec les humains » (p. 209).

La politique générale en la matière est catastrophique. On subventionne la malbouffe, on néglige l’agriculture biologique et les circuits courts d’alimentation. On devrait considérer les paysans non comme des producteurs robotisés, mais comme « des jardiniers des paysages » (p. 319). Accroître la diversité du milieu où nous vivons devient une nécessité. Demandons-nous d’où viennent l’appel des vacances diversifiées, le sentiment vif de bien-être que nous procurent la campagne ou une simple promenade en forêt. L’impact du CO2 sur la santé des plantes comme des humains a d’ailleurs été étudié scientifiquement (p. 249).

On commence seulement à connaître et à comprendre la vie complexe des arbres qui ont des choses à nous apprendre, car leur expérience de vie est bien plus longue. L’émergence de nouvelles pestes vient d’abord de la déforestation. Suit la domestication des animaux « qui servent de pont épistémologique », danger multiplié par les élevages industriels. N’oublions pas l’assèchement inconsidéré des zones humides qui constituent des réservoirs originaux de biodiversité. Nous complétons sans cesse nos connaissances du milieu. Par exemple, nous découvrons la nocivité du bruit et une nouvelle discipline, la bio-acoustique, révolutionne l’étude des écosystèmes.

Notre santé

On comprend que notre bien le plus précieux est loin de dépendre uniquement des vaccins et des pilules ! Le simplisme n’est jamais la solution, non plus que la facilité. La pénurie et les contaminations de l’eau ont et auront de plus en plus de répercussions graves sur la santé. C’est l’évidence même. Même si une eau contenant une quantité raisonnable de micro-organismes peut au contraire développer l’immunité. Les microbiotes de l’intestin et de la peau jouent un rôle positif, notamment contre les allergies et les maladies chroniques inflammatoires. Cette protection s’acquiert dès le plus jeune âge, comme l’a montré l’étude comparative de bébés nés naturellement et de ceux nés par césarienne. Ces derniers se révèlent plus fragiles.

Rendons-nous compte que l’obésité, le diabète, les maladies respiratoires et les cancers développés par notre mode de vie tuent davantage que la COVID-19 (p. 202). Y remédier ne paraît pas prioritaire par rapport au tourisme spatial ! Alors que la malnutrition continue ses ravages et tue selon l’OMS trois millions d’enfants. Comment pouvons-nous supporter un tel gâchis ?

L’érosion des écosystèmes s’accompagne d’une érosion culturelle qui nous fait oublier la nature, ses bienfaits, ses plaisirs et son caractère à la lettre vital. On constate aussi que les régions qui privilégient des valeurs collectives se portent mieux. L’individualisme exacerbé se révèle fatal. Il engendre la pauvreté accentuée par une démographie incompatible avec un bien-être durable et une santé solide fondée sur la préservation des richesses naturelles au lieu de la scandaleuse accumulation des richesses économiques au profit de quelques-uns. « Si nous voulons éviter un effondrement global de nos conditions de vie, les politiques doivent prendre des mesures de toute urgence pour arrêter l’érosion des écosystèmes et réduire drastiquement les inégalités sociales » (p. 301).

Il devient donc urgent de réformer notre système économique et certains aspects du mode de vie contemporain. Par exemple, comprendre que dans certaines zones encore préservées ouvrir une route peut se révéler une catastrophe, de même pour une urbanisation sauvage. D’autre part, le stress du transport des animaux favorise la transmission des pathogènes (p. 87). On fait trop circuler nombre de ressources, parfois d’un bout du monde à l’autre. Dans une agronomie industrielle, la fragilité végétale croît, car « toutes les plantes sont des clones ». L’agro-alimentaire fragilise les humains comme les animaux. L’anthropocène est à réformer d’urgence ! Sous peine d’effondrement de notre système de santé et de dégradation de notre système social, avec le risque d’un confinement chronique. Le court terme généralisé risque de nous déciviliser !

Médecine

Depuis longtemps déjà, le philosophe Michel Foucault a dénoncé des formes de « biopouvoir ». Mais il est clair que le rôle de la médecine reste essentiel tout en devant se relativiser. On constate « la fin de la notion pastorienne des maladies » (p. 31) et la naissance d’une recherche combinant l’immunologie, l’épidémiologie et la génétique. On commence aussi à s’intéresser à cette prouesse inattendue que constitue l’automédication spontanée de certains animaux, comme les éléphants. Il serait utile de créer des « ponts épistémologiques » entre tous les vivants et un « langage commun entre les disciplines » (p. 324).

Il est bon de se rappeler que le mot « vaccin » vient de vache (vacca en latin), car le docteur Jenner s’est inspiré de la variole bovine pour contrer le fléau qu’était alors la variole humaine. Nul ne doute sérieusement des bienfaits de la vaccination, malgré parfois certains dommages. La pandémie que nous subissons devrait nous apprendre à dépasser ou à compléter les solutions purement technologiques, à mettre en pratique toutes nos connaissances. Ainsi, « le séquençage des virus ne servira pas à grand-chose, car leur caractéristique est de muter constamment » (p. 308). Il serait préférable de s’attaquer à toutes les causes pour fonder une « écologie de la santé » (p. 51). Instaurer la panique ne sert qu’à déboussoler. Une vision étriquée de la science se révèle périlleuse. La recherche, au contraire, est une ouverture permanente, un questionnement.

L’insouciance, le déni, la rigidité intellectuelle, même universitaire, constituent de graves obstacles à une évolution raisonnable des compétences. Pourtant on s’aperçoit qu’une formation hybride, originale, inattendue produit un renouvellement de la profession, un élargissement, voire une remise en cause, de l’expertise. Une expérimentation ou un contact culturel inédits peuvent renouveler ou inverser la perspective. Prenons conscience de nos erreurs, de nos limites ou de nos routines. Ainsi il arrive que « notre pratique de la biosécurité aille à l’encontre de la biodiversité et finalement de la santé » (p. 307). Je sais pourquoi il est fécond de favoriser des projets interdisciplinaires en se gardant des préjugés et des partis pris.

On pourrait repenser la médecine sur la base de la santé, et non plus sur la maladie qui en arrive à constituer la norme sociale et officielle, au point qu’on pourrait débaptiser le ministère de la Santé en ministère de la maladie. Les rapports entre médecins et patients devraient généraliser une attitude éducative par un dialogue franc où le malade n’est plus infantilisé, mais associé naturellement à la gestion de sa santé et à la compréhension de ses pathologies. On peut poser une grave question : que fait-on concrètement pour garder la population en bonne santé par la prévention et une véritable éducation sanitaire, y compris à l’école ?

Les obstacles

Or, force est de constater que les autorités spécialisées ou politiques ont la fâcheuse tendance d’ignorer tout ce qui s’écarte de la voie tracée. Pourrait-on dire dictée par le système ? Pour certains esprits avertis, « la pandémie de COVID-19 signe un échec collectif, celui de ne pas avoir pris les avertissements des scientifiques au sérieux » (p. 144). Un argument courant est : « les preuves de toxicité ne sont pas suffisantes ». On l’a connu avec le tabac, les pesticides, les agents conservateurs, etc. On ajoute souvent l’astuce de « réclamer une preuve expérimentale impossible à réaliser » (p. 165). L’intérêt à court terme de quelques-uns prévaut sur la santé collective. N’oublions pas le sort tragique de ceux qui ont eu le courage de dénoncer ces pratiques criminelles, souvent dans l’indifférence générale. La conscience populaire est trop formatée et rivée au divertissement, loin des questions cruciales, au détriment du souci de l’avenir.

Par ailleurs, « l’agriculture industrielle a un coût environnemental et sanitaire qui n’est jamais pris en compte » (p. 244). On sous-estime les maladies qui frappent de plus en plus les agriculteurs. Et l’on oublie souvent, comme pour les médicaments, « l’effet cocktail ». Décidément, il nous manque une vision holistique de la santé générale, et surtout la volonté indispensable d’en tirer toutes les conséquences. Pourquoi la Convention sur la biodiversité, contemporaine de la création du GIEC (sommet de Rio de Janeiro, 1992) n’a-t-elle débouché sur rien de concret ? Pourquoi ce déni de l’écologie sanitaire ? Pourquoi cette perspective de catastrophe ? Mépris des sciences dures qui ont la cote ? Fuite de la complexité ? De multiples résolutions et proclamations, mais peu ou pas de mesures concrètes réellement salvatrices. Et qu’on n’invoque pas le coût dans un monde de gaspillage généralisé !

Nombre de spécialistes pensent que « cette pandémie constitue un véritable coup de semonce » (p. 212). Voulons-nous aboutir à un confinement chronique ? Notre sauvegarde serait « une vision écologique de la santé » (p. 216) qui soit globale et recherche toutes les causes des maladies. Par exemple, avant de construire un barrage ou de creuser une mine, opérer une « évaluation d’impact sanitaire  » (p. 216). Quoiqu’il en coûte ! Il faut désamorcer la bombe à retardement que notre développement effréné a posée. Une attitude proactive est indispensable à l’échelle mondiale. Le dogme économique en vigueur doit céder à la raison écologique au lieu de s’y opposer en ne considérant que le court terme.

Pour conclure

Il est évident que l’éthique gîte au cœur de la solution. Elle doit s’appliquer aussi bien au sort présent des déshérités qu’au destin des générations futures. Quels que soient les prodiges technologiques, nous restons dépendants des conditions de vie naturelle. L’auteur du mot « biodiversité », le biologiste américain Thomas Lovejoy, le reconnaît : « Nous sommes à la croisée des chemins » (p. 303). Le choix politique ne peut plus être le PIB, mais un « changement de logiciel » qui diminue la vulnérabilité des populations ainsi que les territoires de la misère (p. 311). Notre croissance présente des limites, mais l’intelligence, la créativité n’en ont pas pour augmenter la qualité de vie. Si nous le voulons !

Le moralisme officiel ne doit pas nous faire avaler toutes les couleuvres. Un livre nous en donne un exemple marquant : la vogue de la résilience ou « l’art du vivre avec ». L’auteur, s’inspirant de ce qu’il a constaté à Fukushima, nous met en garde : la résilience déresponsabilise l’État et les vrais coupables pour mieux rendre responsables les individus, en matière climatique par exemple. On évite ainsi de déranger les maîtres du jeu et on obtient plus facilement un consentement qu’on valorise au nom du civisme et d’une solidarité salvatrice. Mais que rien ne change !

Il est anormal qu’un chercheur indépendant souligne ce paradoxe : « Notre lucidité nous marginalise » (p. 304). D’autre part, que nous réserve comme catastrophe « la géopolitique du brise-glace » qu’illustre le projet de « route polaire de la soie » pour lequel commence à s’affronter une dizaine de pays. On pourrait aussi s’inquiéter du trafic aérien non indispensable. Nos modes de subventionnement doivent être radicalement revus. Toute cette problématique est particulièrement complexe. Mais la solution est peut-être plus simple qu’on ne le pense, si on se réfère à la sagesse du biologiste humaniste Théodore Monod (1902-2000) : « L’homme doit seulement découvrir qu’il est solidaire de tout le reste ».

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Informations complémentaires

Année

2021

Auteurs / Invités

Marcel Voisin

Thématiques

Biodiversité, Covid-19, Écologie, Médecine, Politique, Questions et options philosophiques, politiques, idéologiques ou religieuses, Questions éthiques, Santé