Pour une contribution de la Francophonie institutionnelle à l’universalisation de la laïcité

Raymond Renard

 

UGS : 2016007 Catégorie : Étiquette :

Description

Universaliser, c’est étendre à l’ensemble du monde.

Dans une Toile antérieure (2015 – 029), nous avons tenté de montrer que, si la condition intrinsèque majeure de l’universalisation de la laïcité est sa richesse comme valeur de sens, une de ses conditions extrinsèques, tout aussi essentielle, est l’État de droit et la démocratie.

Problématique fort complexe à affronter, certes, et dont la mise en œuvre ne peut s’inscrire que dans le temps long, tout en s’adaptant aux conditions particulières du milieu.

La conjoncture

En la matière, en effet, la conjoncture internationale est plutôt inquiétante. La mondialisation est loin d’être « heureuse » pour tous. Le fossé se creuse entre pauvres et riches, qu’il s’agisse d’êtres ou d’États. Nous assistons à un refus de régularisation internationale de la justice sociale et du développement durable. Quant aux valeurs morales, elles se voient submergées par le culte du profit.

Dans le monde dit « moyennement avancé », la globalisation a ses laissés-pour-compte, victimes de l’ignorance, de la pauvreté, de l’exploitation, de la misère, de l’inégalité, de l’injustice, voire de l’humiliation.

Songeons aux difficultés que connaît l’Afrique, en proie aux néfastes plans d’« ajustements structurels » du FMI. Songeons au développement croissant du wahhabisme ou du salafisme, bien pourvus en pétrodollars, dans les États musulmans, parallèlement aux progrès, dans les zones chrétiennes ou animistes, des sectes évangélistes bien financées Outre-Atlantique.

Comment ne pas craindre que des masses peu éduquées, mais armées d’une foi aveugle, ne se laissent séduire par un  intégrisme religieux souvent instrumentalisé par des despotes d’abord soucieux de la survie de leur régime ? Surtout lorsque, stimulées par une hostilité farouche (souvent compréhensible) à toute sécularisation des mœurs, elles aussi sont exhortées au combat contre les « Croisés », dont parfois, d’ailleurs, elles perçoivent les escadres…

En deux mots, parallèlement à cette sorte d’alliance objective entre les émules de Samuel Huntington et d’Oussama Ben Laden, – demeurés symboles vivants malgré leur disparition, – il semble bien qu’on assiste au déclin de deux spécificités fondatrices de la dignité humaine : la raison et la spiritualité.

Et cela, tant en Occident qu’en Orient. Un Occident dés-orienté, à la fois arrogant et anxieux, un Orient sur-occidentalisé, à la fois orgueilleux et violent. Choc lamentable de deux « ignorances institutionnalisées ».

À l’ONU, les décideurs de l’ensemble des États en débattent régulièrement, en vain. La solution fondée sur l’universalisation de la démocratie et des droits de l’homme et sur une vision humaniste du développement est recommandée par tous, mais n’est appliquée par personne.

Une autre voie ?

Serait-il utopique de croire que l’Organisation internationale de la Francophonie (OIF) pourrait mieux y contribuer ?

L’origine du mot « francophonie », créé par Onésime Reclus en 1878, nous y convie. Ce géographe, indigné par la manière dont la conférence de Berlin avait découpé le « gâteau africain » pour le distribuer à des puissances coloniales, en proposait une autre, fondée sur la langue qu’auraient partagée les peuples.

Comme le rappelait en 1993 Boutros Boutros-Ghali, alors secrétaire général des Nations-unies : « la francophonie se veut donc, dès la fin du XIXe siècle, une réponse libertaire face aux idéologies impérialistes, un témoignage de solidarité face à la logique coloniale ».

Il en concluait que « la francophonie est, dès sa naissance, une idée subversive ». Elle fut d’ailleurs considérée comme telle par nombre de révolutionnaires indépendantistes qui légitimèrent leur combat anticolonialiste par la référence aux valeurs d’émancipation portées par la langue du « civilisateur », et qui, une fois victorieux, voulurent conserver celle-ci comme « butin de guerre ».

L’ensemble des septante-cinq États, presque tous multiculturels ou en voie de le devenir, qui ont voulu créer ou rejoindre l’OIF, constitue aujourd’hui un microcosme riche d’exemplarité.

La Francophonie institutionnalisée compte en effet une majorité de « pays moins avancés » (PMA) liés aux plus riches dans un esprit de solidarité. Relevant de la catégorie des organisations universalistes (Massart-Piérard, 1999, 32), non ouverte à tous les États, – donc pas universelle, – elle a dû définir les principales valeurs censées animer les volontés. Parmi ces valeurs, justement, la démocratie et les droits de l’homme, bien mal en point chez beaucoup de ses membres.

Or, en 2010, à Bamako, à l’occasion d’un symposium retentissant sur ce thème, plus de quatre cents participants, à l’issue d’une véritable prise de conscience collective, reconnurent en la démocratie

« le régime qui favorise le mieux la stabilité à long terme et la sécurité juridique ; [… qui] crée aussi les conditions d’une mobilisation librement acceptée par la population pour le développement ; la démocratie et le développement sont indissociables : ce sont là les facteurs d’une paix durable (Déclaration, titre 3, alinéa 3). »

Et surtout, l’assemblée s’accorda sur des termes de références : le principe du multipartisme, mais aussi la nécessité d’associer toujours à la liberté religieuse, la liberté de pensée et d’expression.

Par la suite, l’OIF précisa que le développement de l’État de droit devait prendre appui sur un système éducatif efficace, dans le respect des différentes cultures.

L’atout : la diversité culturelle

En proclamant à l’aube du troisième millénaire que les valeurs priment sur les langues qui les portent, la Francophonie se distingue de la plupart des organismes internationaux qui, précisément, se caractérisent par l’absence de valeurs. Ici, l’argument du français, réputé langue source de diffusion des Lumières, devenue « langue du partage », prend tout son sens. Il s’agit, en effet, pour chaque État-membre de faire siennes les valeurs proposées, de se les approprier, de les reformuler dans sa langue en les dotant d’une « valeur ajoutée ». L’enrichissement culturel est devenu réciproque.

Si la France a pu rayonner un temps sur le monde de la pensée et transmettre des valeurs devenues universelles, c’est-à-dire reconnues et comprises comme telles partout, n’était-ce pas parce qu’elles résultaient d’un malaise moral à l’époque fort comparable à celui dont nous souffrons ?

Béresniak le pense, qui les voit « cristallisées en France parce que ce pays a eu la chance de s’ouvrir au brassage des cultures, des idées et des personnes, d’accepter l’hétérogénéité culturelle, au lieu de se recroqueviller dans un nationalisme frileux. Grâce à cela, elle a pu restituer au monde un message universel » et proposer un modèle institutionnel qui n’impliquait en rien le reniement des traditions, mais plutôt un ressourcement et une revitalisation de celles-ci.

On pourrait assurément trouver aujourd’hui, à trois siècles de distance, bien des analogies avec la crise de conscience si bien décrite par Paul Hazard (1961).

Toutes choses restant égales par ailleurs, notre époque est comparable à celle qui annonça 1789, en ce sens qu’aujourd’hui aussi, les structures en place ne permettent pas (ou plus) l’épanouissement naturel de la vie intérieure ; au contraire, par une sorte d’encadrement ou d’anesthésie de la pensée, une déshumanisation aliénante est en train de paralyser la liberté de penser, elle-même fort menacée par une instrumentalisation effrénée des religions à des fins de pouvoir.

Le brassage croissant de populations diverses né de la mondialisation pose à de nombreux États le défi du « vivre ensemble », et cela, en un temps où la question religieuse s’affirme en des termes particulièrement préoccupants et requiert une régulation fondée sur la raison en vue d’assurer dans la paix le bonheur et le bien-être pour tous.

L’institutionnalisation de la séparation entre l’appartenance philosophique et l’exercice de la citoyenneté est donc posée avec acuité.

Le sociologue Emmanuel Todd a montré à quel point le système universaliste français, issu de la Révolution française, comparé à l’anglo-germanique, était de nature à mieux favoriser l’intégration des cultures étrangères parce que, tout simplement, il se fondait sur cette « croyance a priori en l’équivalence des hommes, inscrite dans un système anthropologique dont le cœur est égalitaire ». N’y a-t-il pas là une légitimation supplémentaire du rôle universalisant que pourrait et devrait jouer l’OIF, face aux risques induits par la poussée des intégrismes religieux en son sein ?

À l’évidence, du fait de sa détermination à défendre la pluralité culturelle de ses membres, l’Organisation de la Francophonie est bien armée pour jouer un rôle majeur : celui de l’engagement éthique au niveau géopolitique mondial.

Abdou Diouf, alors son secrétaire général, était bien conscient de cette « vocation profonde » de son organisation, lorsqu’il écrivait :

« […] militer en faveur de la diversité culturelle, c’est aussi faire le choix de relations entre les peuples, fondées sur l’ouverture, le respect, la tolérance, fondées sur la reconnaissance de l’autre dans sa différence, mais aussi dans sa ressemblance, dans la mesure où chaque homme porte en lui-même la forme entière de la condition humaine. […]

Militer en faveur de la diversité culturelle, c’est bien évidemment faire connaître celle-ci, dans toutes ses implications.

Concrètement, cela implique pour chacun une double prise de conscience de sa propre culture et de celle des autres. »

Sonder ses racines, d’abord, apprendre d’où l’on vient contribuera à la volonté de chercher où aller, de participer à un projet commun de société. « C’est en approfondissant le particulier qu’on apporte à l’universel », affirme Hegel. Mais l’universel, c’est aussi les autres, cette altérité révélatrice de l’identité, faite du partage en chacun de ce qu’il a de meilleur. Que peut-il recevoir, celui qui ne peut rien donner ? À cet égard, la diversité culturelle qui caractérise l’espace francophone est d’une extraordinaire richesse. Il existe, notamment chez ses moins nantis, un fonds inestimable de culture relationnelle, de cohésion sociale, propre à contenir efficacement les dérives ethnicistes et le repli identitaire.

Seul un maillage interculturel, respectueux de la dignité et des traditions de chacun peut réduire les velléités d’affrontement recélées dans les systèmes de croyances.

Faut-il y insister ici, parmi les cultures qui enrichissent l’espace « francophone », l’arabo-musulmane doit occuper une place de choix. Elle aussi, on l’a vu, fut un laboratoire civilisationnel. Il est donc important que, dans cet espace, les populations islamisées, – souvent tardivement, par exemple, en Afrique subsaharienne, – soient informées, dans le cadre d’une politique soutenue d’éducation, de ce qui fut une grande civilisation et dont les racines constituent d’incontestables opportunités de vivaces ressourcements.

La théologie islamique en tirerait d’ailleurs profit, car de nouveaux exégètes viendraient réveiller une créativité perdue dans l’interprétation des fondements.

Mais on pourrait ambitionner davantage.

Conformément à sa Charte, la Francophonie s’est engagée dans la promotion, au sein de son espace, de la démocratie et de l’État de droit.

Devant les instances internationales, elle défend les valeurs de droit, de justice, de paix et elle prône la voie de l’universel sans homogénéisation, de l’identité sans ignorance de l’autre, de la modernité sans médiocrité.

Tout la désigne pour défendre cet impératif éthique, inséparable du respect de la dignité de la personne, et pour promouvoir les valeurs qui, dans toutes les langues et toutes les cultures, fondent la dignité de l’être.

Au premier rang figure l’une de ces valeurs, consubstantielle aux notions mêmes de démocratie et de République : la liberté de conscience, fort menacée partout, du fait de la radicalisation de minorités religieuses de plus en plus agissantes, et que seule, – il faut le répéter, – la séparation des affaires publiques et des croyances intimes peut garantir.

Pourquoi la Francophonie ne tirerait-elle pas parti de l’atout de sa diversité pour aborder cette question sans plus attendre ? Pourquoi les décideurs n’organiseraient-ils pas des assises interculturelles destinées à proposer des règles consensuelles du « vivre ensemble » ?

Ce travail important requiert la participation du plus grand nombre. La Francophonie a accrédité plus d’une centaine d’organisations internationales relevant de la société civile et dont beaucoup se préoccupent de contribuer au bien vivre ensemble dans l’interculturalité. Peut-on douter de l’intérêt qu’il y aurait d’en appeler à leur collaboration ?

Au cours de ces assises, il serait profitable à tous que soient exposées et débattues les expériences locales. Les propositions faites fin 2015 au gouvernement belge par une Commission en vue de favoriser un islam de Belgique ne manquent pas d’intérêt.

Rappelons ici quelques dates : 1974, reconnaissance par la Belgique d’un islam censé respecter les lois et les valeurs telles que séparation Église/État, liberté de conscience, égalité des sexes ; 1976 : dès le primaire et secondaire, cours de religion islamique (salaires, pensions des sept cents professeurs et des imams et conseillers islamiques reconnus payés par l’État) ; 1999, l’Exécutif des Musulmans de Belgique représente le culte (subsides aux mosquées reconnues [1 sur 4]).

La Commission devait répondre à deux questions :

a) comment assurer une formation adéquate des cadres musulmans ?
b) comment assurer l’accès de la communauté musulmane à la Radio-Télévision officielle ?

Seule la première de ces questions nous intéressera ici, d’autant que le ministre de l’Enseignement supérieur de Wallonie (Jean-Claude Marcourt) a pris la décision de réaliser, dès 2016, cinq propositions, ainsi résumées :

  1. organisation de cours de français pour les imams déjà reconnus (le prêche pourra être dit dans une autre langue) ;
  2. organisation de formations théologiques et sociétales pour les conseillers moraux des prisons, des hôpitaux… ;
  3. obligation pour les professeurs d’obtenir un Certificat universitaire belge de didactique de l’enseignement religieux ;
  4. soutien aux formations en « Sciences religieuses et sociales consacrées à l’islam dans le monde contemporain » ;
  5. création d’un « Institut de promotion et de coordination des initiatives relatives aux formations sur l’islam ». Son rôle à plus long terme : préparer un baccalauréat en sciences religieuses et sociales et un master en théologie musulmane.

Parmi ses autres recommandations (promises par le ministre en un deuxième temps), citons :

  1. la création d’une chaire interuniversitaire d’islamologie « pratique » (qui dépasse l’islamologie « classique ») ;
  2. la mise en place d’une émission concédée à l’islam ;
  3. un « quota » de femmes dans les comités de gestion des mosquées.

Il ne doit pas être impossible de préparer un pacte philosophique qui, au départ du socle des valeurs universelles communes aux différentes croyances, assurerait à chacun de partager avec les autres la maison commune à part entière, tout en restant fidèle à sa tradition et à sa culture.

Certes, la définition des règles du « bien ‘vivre ensemble’ » ne sera pas pareille partout. Dans les démocraties occidentales, où le problème essentiel est celui de l’intégration harmonieuse de populations immigrées poussées par l’espoir d’une vie meilleure, cette venue, – irruption pour certains, – impliquera nécessairement des adaptations aux habitudes culturelles, aux religions et aux rites particuliers des différentes communautés.

La solution la plus simple ne serait-elle pas celle prévue par l’Union européenne pour le candidat à l’adhésion : le bénéfice de l’intégration à part entière implique l’assimilation préalable de l’ « acquis communautaire » ?  Adapté à l’immigré, cela signifiera qu’en vertu de la liberté de conscience, ses croyances seront respectées, de même que ses pratiques religieuses, conformément à l’ordre public. Bien entendu, cela suppose dans le pays hôte des mesures temporaires d’accompagnement (souvent négligées, comme l’insertion scolaire).

Dans les pays moins avancés dans le processus démocratique, il serait sans doute contre-productif de parler d’État laïque, de constitution laïque, ou même de laïcité, avant que les termes n’aient été bien saisis.  Rappelons qu’ils ne sont apparus dans le vocabulaire français qu’un siècle après la Révolution, et dans la culture française encore trois quarts de siècle plus tard…

En un premier temps, ne faudrait-il pas, tout simplement, rechercher un accord sur ce que l’on entend par le bien public, objet essentiel de la respublica, en veillant bien à y intégrer les bases : le respect de la liberté de pensée, de l’égalité des sexes et de l’État de droit ?

En tout état de cause, la mise en œuvre d’une recherche interrégionale conduisant à des solutions adaptées à des situations diversifiées présenterait plus d’un intérêt :

– elle sensibiliserait l’opinion aux dangers d’une absolutisation des croyances religieuses ;
– elle démontrerait que la richesse de la diversité des cultures est liée à l’intégration réussie de celles-ci ;
– elle élèverait la question à un niveau international, écartant ainsi toute critique à connotation locale ;
– le corpus de modèles de régulation serait source permanente de progrès mutualisables ;
– la mise à son crédit d’une contribution majeure à l’exercice de la citoyenneté et au bonheur des peuples renforcerait la visibilité de l’OIF.

Bouteille à la mer ? Qui l’acheminera ?

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Informations complémentaires

Année

2016

Auteurs / Invités

Raymond Renard

Thématiques

Ambitions de la laïcité, Diversité culturelle, Interculturalité, Islam, Laïcité, Multiculturalisme, Questions et options philosophiques, politiques, idéologiques ou religieuses