Politique et religion en France et en Belgique à l’heure de l’Europe

François Foret

 

UGS : 2013007 Catégorie : Étiquette :

Description

Lorsqu’il était encore envisagé de doter l’Union européenne d’une Constitution, la polémique a, pendant un temps, fait rage pour savoir s’il convenait de faire référence à l’héritage chrétien de l’Europe – voire à Dieu – dans le préambule du texte. Cet épisode s’inscrivait, avec une ampleur inédite, dans la longue quête du projet politique européen pour mettre en forme son rapport à l’histoire, pour mobiliser une mémoire fondatrice et par se doter ainsi d’un « grand récit » pouvant concourir à sa légitimation. Dès 2004, cependant, malgré la mobilisation d’un nombre important de pays, il devint évident que la mention de l’héritage chrétien de l’Europe dans ce qui devait être sa charte fondamentale ne serait pas possible du fait de l’opposition résolue de la France et de la Belgique. Au nom de la défense de la laïcité, ces deux États affichèrent clairement leur veto et, dès lors, la logique de compromis présidant à la politique européenne scella l’issue du débat malgré des escarmouches d’arrière-garde des partisans de la reconnaissance des racines chrétiennes de la civilisation européenne.

La division des États membres de l’UE entre « anti- » et « pro- » héritage chrétien renvoie à la diversité de leurs modèles sociopolitiques, de leurs systèmes de régulation des cultes et de leurs identités nationales. Cette division, et l’impossibilité finale de parvenir à un compromis, renseigne aussi sur la nature toujours ambiguë de l’ordre politique européen en construction à Bruxelles. Ce qui interpelle néanmoins de manière plus spécifique ici est le front commun dans le refus de deux États géographiquement proches, mais mus par des finalités bien différentes. Dans le cas français, il s’agissait de protéger l’intégrité symbolique de la République, cadre universel et neutre du « vivre ensemble » et support d’une identité nationale reléguant toutes les autres appartenances dans la sphère privée. Dans le cas belge, l’enjeu était plutôt de ne pas déséquilibrer le pluralisme interne entre courants de croyances et de convictions. À l’État français régulateur, arbitre et référence d’un pluralisme d’intégration s’oppose l’État belge garant d’un pluralisme de juxtaposition où vont coexister les différents particularismes. Le débat sur l’héritage chrétien de l’Europe sert donc de prétexte et de révélateur à l’analyse croisée de deux laïcités distinctes confrontées aux tendances contemporaines à la sécularisation et à l’européanisation de l’action publique et des sociétés. Il est ainsi traité dans ce volume des relations générales entre politique et religion, avec un accent particulier mis sur les interactions entre ces relations et le processus de construction européenne.

L’Europe est traversée par des tendances communes, mais les modèles stato-nationaux restent très prégnants dans la manière dont les nouvelles formes du religieux sont vécues par les sociétés et prises en charge par les institutions. Cela justifie une approche comparative pointue de la France et de la Belgique, en confrontant les schémas intellectuels, les structures politico-administratives, les processus d’action publique, les groupes sociaux et les dynamiques symboliques des deux pays. De même, toutes les confessions subissent la sécularisation, mais les conséquences ne sont pas identiques pour toutes. Le répertoire religieux, quel qu’il soit, remplit aujourd’hui les mêmes fonctions d’expression des particularismes, de la recherche d’accomplissement de soi et de préservation de la continuité des identités personnelles et collectives. Toutes les religions ne font néanmoins pas l’objet des mêmes usages sociaux ni du même traitement institutionnel et ne présentent pas le même profil sociologique (importance numérique, ancienneté de leur présence dans les sociétés européennes, niveaux socioéconomique et culturel des adeptes, etc.). S’il faut donc éviter de sombrer dans le culturalisme en attachant à chaque confession une singularité supposée intrinsèque lié à son dogme, il faut aussi se garder du piège de l’indifférenciation en parlant de « la religion », raccourci souvent analytiquement nécessaire, mais à compléter par des données plus fines. Cela justifie dans l’ouvrage l’approche par courants de croyance et de conviction en prenant en compte les particularismes de leur trajectoire historique et de leurs modalités contemporaines d’existence.

La France et la Belgique dans l’Europe politico-religieuse

France et Belgique sont au cœur de la partie orientale de l’Europe où vont se développer de manière plus précoce qu’ailleurs capitalisme, État et démocratie. Elles constituent des composantes du « centre » historique occidental du continent autour duquel vont s’organiser les périphéries à l’ère pré-moderne et moderne. Preuve néanmoins de l’absence de déterminisme historique et géopolitique, elles vont se structurer politiquement de manière très différente. La France constitue l’idéal-type d’un État-nation fort où la puissance publique a cimenté une communauté politique autour d’elle par une unification linguistique et culturelle énergique. La Belgique renvoie l’image d’un pays relativement jeune, produit par les circonstances et les aléas des équilibres stratégiques davantage que par la congruence du politique et du culturel, où la diversité est institutionnalisée et où les clivages philosophiques, économiques, sociaux, linguistiques et territoriaux structurent l’organisation des pouvoirs et des allégeances.

La configuration politico-religieuse va donc être nécessairement différente des deux côtés du Quiévrain. Les deux pays présentent des points communs. Ils appartiennent à l’Europe catholique où la Contre-Réforme l’a emporté. Ils constituent aussi des terrains de luttes particulièrement vives entre Église catholique et pouvoir séculier, luttes qui se sont prolongées jusqu’à tard dans le vingtième siècle. Les conflits ont été conclus par la définition de deux laïcités ayant peu de choses à voir l’une avec l’autre, une version englobante et neutralisante de l’ensemble de l’espace public côté français, une version militante et institutionnalisée dans un univers pluraliste côté belge.

La vision spontanée qui fait de la France et de la Belgique deux bastions de la sécularisation de l’Europe n’est donc pas sans fondement. Elles ne constituent pour autant en rien des cas extrêmes ou statistiquement aberrants, et il n’y a pas de différence de nature entre ce qui s’y passe des deux côtés des Ardennes et les transformations sociétales dans le reste de l’Europe. L’analyse croisée plus fine des deux pays montrent que les effets de ce déclin du religieux sur les modes de penser et d’agir séculiers opèrent aussi – quoique inégalement selon les indicateurs – dans le sens d’un rapprochement franco-belge. En résumé, les différences institutionnelles existant entre les modèles français et belge d’organisation et de régulation du religieux s’accompagnent de similarités dans les croyances et les valeurs qui vont au-delà des simples tendances convergentes à l’œuvre dans toute l’Europe.

Deux versions de la laïcité en dynamique

En France, c’est le régime de la République qui incarne à la fois l’État et la communauté politique sur laquelle s’exerce l’emprise de cet État, à la différence d’autres systèmes politiques où régime et nation sont plus distincts. La représentation politique de l’intérêt général et de l’identité collective en est d’autant plus absolue et monopolistique aux mains de l’élite gouvernante. D’autres représentations du tout, telles que par exemple peut en formuler la religion, peinent à trouver des modalités d’existence légitime et sont perçues comme des forces concurrentes. Cela explique que République et sacré, ces « deux figures singulières de l’universel », aient eu des relations fréquemment conflictuelles. Se coupant de l’Église lors de la Révolution de 1789, le pouvoir séculier a dû dans un premier temps construire sa propre sacralité pour arracher ses assujettis à leurs appartenances confessionnelles et transformer le croyant en citoyen. Dans un deuxième temps, à la faveur de la montée en puissance des droits de l’individu, qui interdisent tout embrigadement d’État, la séparation du politique et du religieux s’est imposée comme solution. La libre articulation des sacrés religieux et républicain a alors été consignée à la sphère privée, selon la conscience de chacun. La laïcité est devenue la garantie et l’expression symbolique de cet arrangement.

En contraste avec la France républicaine où l’État a historiquement accaparé l’intérêt général et a eu peine à faire place à d’autres versions du bien commun et à des corps intermédiaires se réclamant de ces alternatives, la Belgique a institutionnalisé dès ses origines la pluralité et le marchandage. État sans nation, la consociation belge est un système conçu pour accommoder la diversité de sociétés marquées par des conflits confessionnels et de fortes traditions localistes, sans rechercher l’homogénéisation sociale. Les « segments » de cette consociation fonctionnent comme des sous-ensembles autonomes basés sur des valeurs partagées et des réseaux d’organisations (syndicats, mutuelles, écoles…) sous le leadership d’un parti. Le mode de régulation politique de la consociation est le compromis recherché entre élites représentant les différents segments par une négociation permanente. Le clivage structuré autour du catholicisme a été la division interne fondatrice du modèle socio-politique belge, avant que viennent s’y adjoindre les clivages linguistiques et territoriaux qui l’ont supplanté en intensité.

Le cas belge renvoie à une « laïcité ecclésialisée », selon la formule de Claude Javeau où la laïcité est souvent définie par la négative comme le « non-confessionnel » et institutionnalisée comme une composante spécifique du pluralisme à l’égal des cultes reconnus (catholicisme, protestantisme, anglicanisme, orthodoxie, judaïsme et islam, le processus de reconnaissance étant en cours pour le bouddhisme depuis 2007). Cela lui vaut parfois l’appellation de « religion de trop » par ceux qui, sympathisants ou critiques, déplorent son institutionnalisation, même si la laïcité ne constitue pas vraiment un pilier en tant que tel du fait notamment de l’absence de parti politique qui en assure explicitement la représentation. La Belgique va en ce sens plus loin que la France en donnant aux libres penseurs une émission à la télévision publique ou une place au comité national consultatif d’éthique. À l’inverse, la laïcité perd la prétention à l’universalité qu’elle a dans la version française en devenant une vision du monde en concurrence avec d’autres, et par là même occasionnellement plus véhémente dans ses manifestations et nettement plus structurée et efficace dans ses mobilisations au niveau européen.

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Informations complémentaires

Année

2013

Auteurs / Invités

François Foret

Thématiques

Belgique, France, Identité nationale, Laïcité, Libre pensée, Religions, Union européenne