Peut-on dire : « Amis musulmans, conciliez votre islamité avec notre citoyenneté, ou partez » ?

Chemsi Cheref-Khan

 

UGS : 2016018 Catégorie : Étiquette :

Description

La réponse doit être nuancée. Si on prétend qu’il est permis de le dire, il faut être capable de justifier, c’est-à-dire de prouver que c’est « juste ». Si on estime que cette parole est violente, il faut dire en quoi ce serait là une invective inadmissible.

N’est-il pas possible d’exprimer cette idée avec fermeté, mais aussi un minimum de… douceur ?

Pour ma part, je pense sincèrement qu’il est urgent d’inviter les musulmans qui sont nés ici, ou qui ont choisi de venir vivre ici, à ne plus trop tarder à concilier, effectivement et en connaissance de cause, leur islamité avec la citoyenneté du pays qui les accueille. Mais comment réagir si certains d’entre eux refusent ostensiblement et catégoriquement, sous prétexte que leur loyauté à l’égard de leur religion passe avant ? Sachant que le refus ostensible de la citoyenneté, accompagné d’un « exhibitionnisme identitaire et communautaire », peut mener jusqu’au djihadisme et au terrorisme, il nous paraît urgent de nous interroger sur les conséquences possibles, voire désormais probables, du refus de se plier aux exigences d’une citoyenneté bien comprise. Ce refus est clairement le fait d’une minorité en augmentation. Des sondages récents en France l’évalue au tiers de la population de culture ou de confession musulmane.

Que signifie clairement et concrètement « concilier islamité et citoyenneté » ? Et d’abord, pourquoi parler d’islamité et non d’islam ? Il faut savoir que l’expression plus complète est « concilier islamité et citoyenneté, dans la modernité ».

Elle a été utilisée pour la première fois quand l’Assemblée constituante tunisienne a présenté, par la voix de son président le docteur Moustapha Benjaâfar, la nouvelle Constitution de la Tunisie, en disant : « Par ce compromis historique, nous, représentants du peuple tunisien, nous sommes parvenus à concilier notre islamité avec la citoyenneté, dans la modernité ». (Constitution promulguée le 27 janvier 2014). On se souviendra du contexte de l’époque où, après la dictature impie de Benali, la société civile tunisienne venait de se débarrasser du despotisme religieux d’un parti islamiste.

Dans le préambule de la Constitution, les représentants du peuple tunisien se réfèrent aux luttes du passé pour l’indépendance et contre la dictature. Ils insistent sur l’attachement du peuple tunisien, d’une part, aux enseignements de l’islam (je cite : « qui a pour finalité l’ouverture et la tolérance »), et d’autre part, aux valeurs humaines et (je cite : « aux hauts principes universels des droits de l’Homme »). Plus loin, il est question de « notre unité nationale qui repose sur la citoyenneté, la fraternité, la solidarité et la justice sociale ». Le préambule commençait par : « Au nom de Dieu le Clément, le Miséricordieux ». Il se termine par : « Au nom du peuple, nous rédigeons, avec l’aide de Dieu, cette Constitution ».

J’ai rencontré une délégation tunisienne représentant les différentes forces politiques formant la Constituante, délégation présidée par le docteur Benjaâfar, invitée par André Flahaut, à l’époque président de la Chambre. Ensemble, nous nous sommes souvenus du tout premier colloque de La Pensée et les Hommes, au Parlement européen, avec la participation, entre autres, du professeur M. Charfi, ancien ministre de l’éducation de Habib Bourguiba, ancien président de la Ligue tunisienne des droits de l’homme.

Je suis en communauté de pensée avec ces Tunisiens progressistes, des démocrates et des humanistes, des musulmans de culture ou de confession, chacun assumant son islamité comme il entend. Voilà un pays dont la Constitution fait une grande place à un islam concilié avec la modernité, et aucune place à l’« islamisme », idéologie politique totalitaire qui rejette à la fois la citoyenneté et la modernité comme étant des inventions du diable, absolument contraires aux fondamentaux supposés d’un « islam politique », aux antipodes d’un « islam-religion ».

Si nous parlons d’« islamité », et non pas d’« islam », c’est pour une raison très simple : il n’y a pas « un » islam, mais « des » islams. Il y a autant d’islams que de musulmans. Et comme disait Habib Bourguiba (cité par Nadia el Fani, dans son film Laïcité, Inch’Allah !), « l’islam sera ce que les musulmans en feront ». « Islamité » signifie, pour chaque musulman, la façon dont il conçoit et vit sa relation avec cette religion dans laquelle, pour la plupart d’entre eux, ils sont « nés », avec la possibilité pour chacun d’évoluer librement, selon sa conscience, n’ayant de compte à rendre qu’à Dieu, dans un colloque singulier et intime avec Lui, ou le « jour du Jugement dernier », s’il y croit.

La question qui se pose à nous est : « Si les Tunisiens sont arrivés à concilier leur islamité avec la citoyenneté, dans la modernité, comment se fait-il que les musulmans d’ici ne soient pas unanimement sur le même registre ? » La réponse est double. d’une part, les musulmans d’ici subissent des influences étrangères, sous forme de matraquages, venant de pays riches en pétrodollars dont la plupart des dirigeants pensent que, sincèrement, ou pour acheter leur tranquillité, leurs pétrodollars devraient aussi servir à répandre le message du « wahhabisme », le courant le plus conservateur, voire le plus obscurantiste, de l’islam. Cette influence s’exerce via des prédicateurs en missions commandées, via les antennes satellitaires et de nos jours, de plus en plus, via Internet.

D’autre part, et cet autre volet de l’explication réside dans le camp occidental où, sur un terreau de « démocraties déclinantes », on mélange des considérations telles que « l’islam est un rempart contre le communisme (voire conte le matérialisme athée) », avec la volonté de faire des affaires lucratives avec les pays producteurs de gaz et de pétrole (dont on pense qu’il convient de ménager les susceptibilités religieuses), et enfin, un électoralisme à courte vue de la part de certains partis politiques en quête de voix supplémentaires de la part de nouveaux concitoyens fraîchement « naturalisés ». Ajoutons à cela le « sociologisme compassionnel de gauche » dans les milieux académiques, et la générosité à l’égard de ce nouvel « autre » qu’est le musulman, de la part de certains de nos concitoyens qui poussent la générosité jusqu’à tolérer l’intolérance des autres, en qualifiant d’islamophobes les plus lucides d’entre eux, refusant cette duplicité.

L’Occident a accueilli des musulmans pour des raisons économiques (aujourd’hui, pour des raisons humanitaires en plus). Il ne s’est pas donné la peine d’expliquer à ces musulmans venus d’ailleurs, sans une tradition démocratique derrière eux, « comment penser et vivre l’islam en démocratie ? » Alors qu’eux-mêmes ont découvert la citoyenneté au cours de leur histoire, en même temps que la démocratie et ses valeurs, en se heurtant aux « Lumières » dans leurs croyances religieuses, ils n’ont pas tenu compte du fait que ces musulmans venus d’ailleurs avaient tout un apprentissage à faire. Les religions judéo-chrétiennes de l’Europe se sont accommodées de la sécularisation, tout au long du processus de démocratisation. À quelques rares exceptions près (la Turquie de Mustafa Kemal, la Tunisie de Habib Bourguiba,…), le monde musulman n’a rien connu de pareil. Il était donc indispensable que les sociétés qui accueillent les musulmans se soucient de concilier cette religion récemment implantée dans nos contrées, avec notre État de droit, notre démocratie libérale et séculière, nos institutions, en un mot, notre citoyenneté. Sauf exception, personne n’a jamais dit aux musulmans d’ici comment distinguer le domaine de la « foi », qui est celui de la souveraineté de Dieu, du domaine du « droit » qui est celui de tous, du peuple souverain.

Pourquoi « invectiver » ceux des musulmans qui rejettent notre citoyenneté, en leur disant : « Partez » ? On a déjà entendu des dirigeants occidentaux s’adressant aux musulmans qui prétendent vouloir vivre selon les prescrits de la charia (c’est une façon très claire de dire que l’on ne veut pas de la citoyenneté qui est le ciment de la cohésion sociale entre tous les citoyens, la prétention de ces musulmans étant d’être des « citoyens entièrement à part »), « que la charia n’a pas sa place dans nos sociétés sécularisées et notre État de droit ». « Que l’État de droit implique qu’il existe un ‘ droit positif ’ qui concerne l’ensemble des citoyens, droit positif au-dessus des prescrits religieux particuliers qui ne devraient pas aller à l’encontre de la règle commune ».

« Que ceux des musulmans qui prétendent vouloir vivre en marge de la société, en dehors de la règle commune, feraient mieux de choisir d’aller vivre dans un des cinquante-sept États, membres de l’OCI (Organisation de la Coopération islamique), États ayant signé la Déclaration islamique des Droits de l’Homme qui, dans ses articles 24 et 25, subordonnent clairement le respect des termes de la « Déclaration universelle » au respect de la charia (Le Caire, 1990).

Ce raisonnement paraît implacable. Néanmoins, il présente deux failles. La première est que, comme nous venons de le souligner, on ne peut pas exiger des gens venus d’ailleurs de s’accommoder de la citoyenneté si, préalablement on ne leur a pas expliqué ce qu’elle est et quels en sont les fondements.

Les fameux « parcours de citoyenneté », invention récente qui ressemble à de la poudre aux yeux, ne sont absolument pas à la hauteur des enjeux.

En deuxième lieu, une partie importante du refus de la citoyenneté est le fait de musulmans qui la rejettent consciemment, tellement ils méprisent la civilisation occidentale dans son ensemble. Dans ce cas, pourquoi s’obstiner à vouloir rester ici ? La réponse est donnée par le célèbre islamologue et, par ailleurs, prédicateur Tariq Ramadan qui, lors d’une récente conférence au Canada, disait : « Nous ne sommes pas ici pour être acceptés ; nous sommes ici pour changer la société ». Connaissant la proximité de l’homme avec la mouvance des Frères Musulmans, sachant que pour lui « l’islam est englobant » (ce qui veut dire clairement que cet islam englobant n’est plus une religion, au sens strict, mais une idéologie politique totalitaire qui instrumentalise la religion), on peut deviner dans quel sens ces musulmans-là veulent changer nos sociétés. Nous voilà avertis, pour décider de ce qu’il y a lieu de faire, et de faire de manière urgente. D’une part, faire très sérieusement, avec les moyens que cela nécessite, la pédagogie de la citoyenneté non seulement auprès des musulmans, mais aussi auprès de tous les jeunes, dans le cadre scolaire. Un travail que la Fédération Wallonie-Bruxelles a entamé récemment. Ce n’est encore que le début.

D’autre part, combattre résolument l’esprit de « capitulation » qui anime certains de nos citoyens, voire une partie de notre élite dirigeante. Il ne s’agit plus de laisser le monopole de la défense de nos valeurs à des partis d’extrême droite qui en font leurs fonds de commerce.

Il y a dix-huit ans de cela, un jeune député fraîchement élu, faisait la proposition d’introduire des « cours de citoyenneté » aux différents échelons du parcours scolaire. De nos jours, André Flahaut, car c’est de lui qu’il s’agit, ne peut éprouver que de l’amertume, en observant que sa proposition de bon sens a mis tellement de temps pour aboutir. Il nous paraît assez évident que si ce travail avait été entamé plus tôt, les actes de violence commis au nom de l’islam n’auraient certainement pas eu lieu, en tout cas pas dans notre pays.

Les actes récents de terrorisme commis en France, comme en Belgique, comme ailleurs dans le monde, le départ massif des jeunes d’ici pour participer au djihad en Syrie, ont fait que les responsables politiques se sont brusquement réveillés, dans la panique. Ici, comme ailleurs, on s’est lancé dans des opérations coûteuses et particulièrement floues de « déradicalisation », sans très bien savoir en quoi elles devaient consister. Nous ne sommes pas loin de penser qu’il s’agit la plupart du temps d’impostures intellectuelles. La nécessité de faire un travail en amont, tel que nous avons toujours préconisé, semble enfin être comprise, notamment en organisant la formation des imams, des aumôniers et des professeurs de religion islamique. C’est un bon début.

1 130 vues totales

Informations complémentaires

Année

2016

Auteurs / Invités

Chemsi Chéref-Khan

Thématiques

Islam, Islamisme, Lutte contre les intégrismes, radicalisation, Participation citoyenne / Démocratie, Questions et options philosophiques, politiques, idéologiques ou religieuses, Réflexions à propos de l'islam