Petite leçon de philosophie ou comment accéder au bonheur ?

Laurence Vanin-Verna

 

UGS : 2011006 Catégorie : Étiquette :

Description

La naissance de la philosophie est caractérisée par l’étonnement des Grecs, un étonnement intuitif qui favorisait la curiosité intellectuelle et la réflexion. Philosopher semble, initialement, coïncider avec un acte de questionnement. Il consistait à s’interroger sur les phénomènes, à s’attacher à les comprendre. En effet, si à l’origine et dès l’Antiquité, la philosophie était rattachée aux rites et à la mythologie, donc à une certaine croyance, elle allait s’en détacher. Elle s’est émancipée de la conception populaire du cosmos. Cependant, la question sur l’origine du monde a persisté. Car, une fois « jetés » dans le monde, les hommes se demandaient et se demandent encore obstinément d’où ils viennent : une quête que nous pouvons illustrer par la formule leibnizienne « pourquoi y a-t-il quelque chose et non pas plutôt rien ? ». Cette appréhension humaine porte sur la présence. En bref, pourquoi les hommes, les choses, le monde sont-ils là ?

Toutefois la première préoccupation philosophique qui consistait à vouloir connaître et comprendre la nature et son origine, c’est-à-dire la cause première et justificatrice de toute chose, s’est vue éclipsée par les problèmes liés à la vie quotidienne. Effectivement, pris dans les tourments de la vie, occupé à s’agiter dans une société bruyante, l’homme moderne est entré dans un mode de vie routinier : « métro, boulot, dodo » qui l’accapare et le tourmente. Son existence, dont le rythme lui semble de plus en plus accéléré, s’articule entre son travail, sa famille et ses loisirs : un travail qui exige d’être performant, polyvalent et à la pointe du progrès. Ce qui engendre des remises en question successives qui accentuent son stress ; sa famille, souvent recomposée, le place au centre de relations complexes. L’homme possède néanmoins du temps à consacrer à des loisirs, mais paradoxalement, entre désœuvrement ou hyperactivité et les besoins financiers nécessaires à l’épanouissement physique ou intellectuel de chacun, tout lui paraît de plus en plus laborieux.

À l’heure de la téléréalité, d’internet, du fast-food, de la course à la consommation et d’une existence à grande vitesse, il semble difficile d’envisager une vie déterminée par des questions philosophiques. Pourtant certains trouvent essentiel de pouvoir porter un regard différent sur les choses, les événements pour mieux les appréhender, les réfléchir.

C’est pourquoi il devient important de rappeler que le questionnement et la réflexion philosophiques peuvent être utiles à l’esprit, favorisant en chacun un espace de liberté, de mise à distance des opinions véhiculées par la société et les préjugés. Peut-on alors définir l’acte de philosopher comme une tentative de s’interroger sur le savoir face à l’ignorance [I]? Certainement, et en ce cas, philosopher peut servir à modifier les comportements humains afin d’améliorer les conditions du « vivre ensemble ». Les hommes peuvent ainsi donner un autre sens à leurs actes [II]. La philosophie peut-elle alors nous réconcilier avec autrui et avec le monde moderne ? Peut-être convient-il de penser que face au désenchantement, la sagesse philosophique est une voie pour accéder au bonheur [III].

C’est ce que nous nous proposons de méditer afin de saisir ce que la philosophie peut encore nous apprendre et de comprendre son utilité.

Mais qu’en est-il vraiment ?

I. Les interrogations philosophiques : lutter contre l’ignorance

A. L’étonnement à l’origine du connaître

Longtemps les dieux ou les mythes aidèrent à la compréhension et à la justification de notre présence au monde. Cette conception du cosmos caractérisait notre esprit tribal. Mais bien vite, le logos, ou plutôt le discours rationnel, succéda au mythe pour faire place à une interprétation physique de l’univers, inondant l’esprit de significations, de représentations, d’abstractions. Le personnage du philosophe se constitua peu à peu, renonçant progressivement à ces fonctions ésotériques et thaumaturges pour incarner la sagesse rationnelle. Et ce qui fut identifié comme le « miracle grec » ne fut pas seulement le fait d’user de sa raison, mais de changer de paradigme, de remplacer le modèle imposé par la croyance par l’émergence d’un discours philosophique rationnel, en quête de vérité.

C’est pourquoi, à l’heure où la télévision est entrée dans les foyers, apportant son lot de falsifications de l’information et de l’opinion, au moment où internet a envahi les ordinateurs de nos enfants au nom d’une nouvelle forme de communication plus rapide, plus complète et mettant la connaissance à portée de tous, il est urgent d’utiliser sa raison afin de conserver son libre arbitre. Il importe de se mettre à distance de ces faux savoirs ou de ces croyances qui ne constituent que des opinions. En effet, nous vivons une époque « paradoxale » qui semble avoir relégué au second plan tout effort intellectuel, facilitant la paresse de ceux qui admettent sans les contester l’ensemble des pseudos connaissances ou avis véhiculés par les nouveaux moyens de communication.

D’autre part, la technique a considérablement contribué à l’amélioration de notre quotidien. En allégeant et facilitant notre vie, la technicité, les machines auraient dû ou pu parallèlement nous libérer de tâches manuelles pesantes et contraignantes et élargir notre espace de liberté. Mais il n’en est rien. L’homme n’a jamais eu autant l’impression de courir, d’être surchargé de travail, d’être devenu un produit de rendement. Il s’est aliéné. Ainsi passe-t-il à côté de l’essentiel.

Le sage, quant à lui, souhaite sortir de ce lieu commun de la doxa, de l’opinion commune, de la pensée simpliste. Cela lui confère un statut différent que nous pouvons poser comme exemple : celui d’un être rationnel capable d’accéder à l’intelligible. S’étonner consiste alors à questionner ces prétendues vérités pour les éprouver, voir si elles résistent à l’épreuve du doute, à la critique. La liberté de penser s’exerce dans la mise en cause des opinions. Parce que ces dernières consistent à affirmer de manière sommaire et subjective des « idées » établies. Cette curiosité intellectuelle incarne une véritable jeunesse de la pensée. C’est l’enfance de l’homme qui s’éveille, questionne allègrement et va même jusqu’à questionner la question. Il voit, il touche, il hume le monde comme s’il s’agissait d’un jardin des découvertes. Ce moment symbolise une curiosité simple et joyeuse. Elle marque l’authenticité de la conscience. Une authenticité qui se perd à mesure que l’artificialisme et l’individualisme s’intensifient et gagnent davantage de place dans notre société, augmentant ainsi notre conditionnement et notre désappointement.

S’étonner désigne donc une attitude de questionnements où la conscience sonde le monde. Ce qui semblait évident paraît soudainement soupçonneux. L’homme qui s’interroge prend donc conscience de son ignorance. Cela constitue une première étape vers le chemin de la connaissance. Tout simplement parce que celui qui ne sait pas qu’il est ignorant, ne cherche pas à s’affranchir de cette condition.

« Avoir l’esprit philosophique, c’est être capable de s’étonner des événements habituels et des choses de tous les jours, de se poser comme sujet d’étude ce qu’il y a de plus général et de plus ordinaire. »

Ainsi, plutôt que de réduire les différences et de les ramener à un principe unique, en banalisant nos expériences, il importe plutôt de s’attarder sur les choses, faire ressortir leurs spécificités, et de questionner les phénomènes.

C’est à partir de la diversité et de la particularité de ce que nous observons que nous sommes susceptibles de parvenir à un degré de compréhension universelle.

B. Le doute : déconstruction des préjugés

L’attitude philosophique prépare à porter sa réflexion sur toutes les formes de l’expérience humaine et à se détacher d’un certain artificialisme, celui de la pensée commune. Philosopher consiste à vaincre l’endormissement des facultés, à conserver sa vigilance. Certes, la conscience est tournée vers le monde, vers le sensible, mais c’est le jugement qui va lui permettre de combler les lacunes de ses expériences sensibles. Si la connaissance commence par la sensation, elle se doit d’être analysée, jugée par l’entendement pour ensuite accéder au concept, c’est-à-dire à l’idée conçue par la raison. L’homme peut donc lire des ouvrages de référence afin de posséder une culture philosophique. Sa pensée peut alors s’inscrire soit dans la continuité, soit dans la réfutation, la critique. Mais la philosophie n’est pas une discipline figée. Il importe aussi d’apprendre à réfléchir, à penser par soi-même pour mieux relier ses idées et se tenir à distance de ce qui a déjà été pensé, pour innover.

Philosopher consiste en un exercice fondamental, en un travail critique de la pensée dont l’étonnement ne constitue pas la seule disposition d’esprit qui ouvre à la réflexion.

Pour le comprendre, il est nécessaire d’envisager la philosophie cartésienne.

Descartes marque un tournant décisif dans l’histoire de la philosophie. Il encourage une nouvelle manière de penser, un changement de méthode. Certes, comme les anciens, il pose au fondement de sa réflexion la quête de la vérité. Mais à l’origine de sa démarche, il faut placer le doute. Non pas un doute sceptique qui refuse toutes certitudes, mais un doute à concevoir comme une critique, une remise en cause des croyances et des convictions déjà acquises, par la suspension provisoire du jugement. Il s’agit alors de répudier ce dont nous doutons, ce sur quoi portent nos soupçons.

« Il y a déjà quelque temps que je me suis aperçu que, dès mes premières années, j’avais reçu quantité de fausses opinions pour véritables, et que ce que j’ai depuis fondé sur des principes si mal assurés, ne pouvait être que fort douteux et incertain ; de façon qu’il me fallait entreprendre sérieusement une fois en ma vie de me défaire de toutes les opinions que j’avais reçues jusqu’alors en ma créance, et commencer tout de nouveau dès les fondements, si je voulais établir quelque chose de ferme et de constant dans les sciences. »

Descartes suggère donc de remettre en cause l’ensemble de nos connaissances, de nos acquis, afin de faire table rase, tabula rasa. Il souhaite bâtir la connaissance sur des fondements solides. Libre à nous, ensuite, d’éprouver une à une nos connaissances et, après vérification, de ne valider que celles qui sont certaines pour reconstruire l’édifice de notre savoir. En conséquence, la méditation favorise la transformation du sujet. L’être réfléchi s’octroie de sortir de la confusion pour accéder à l’essentiel.

Nous l’avons constaté, philosopher consiste en une disposition d’esprit particulière. Par son étymologie, la philosophie, philosophia de philein aimer et sophia sagesse, signifie que philosopher, c’est aimer la sagesse. Cet amour nous invite à tendre vers elle, à devenir sage. Cette sagesse est à envisager comme l’appropriation d’un savoir et par conséquent, concerne celui qui est raisonnable, s’étonne et se détache de ses préjugés.

Comment concevoir cette sagesse ?

— D’un point de vue théorique, elle se caractérise par le savoir, la science, la quête de la vérité.

— D’un point de vue pratique, elle renvoie aussi à une attitude sage, modérée et réfléchie.

Ainsi, en un second temps, il nous faut réfléchir sur nos actes et sur l’apport de la philosophie en la matière.

II. De l’utilité de la philosophie : la vie pratique

A. Réfléchir avant d’agir

La réalité témoigne que l’homme ne se définit pas seulement comme un être de spéculation. Il est engagé dans l’existence. C’est pourquoi la philosophie se veut aussi pratique. Il s’agit maintenant de chercher en quoi la pratique de la philosophie oriente aussi nos actions, guide nos conduites. Elle n’est donc pas seulement une science, elle invite aussi à une attitude intellectuelle qui prépare à l’action. La réalité existentielle met l’homme à l’épreuve. Chaque événement vécu place la conscience face à une situation inédite à laquelle elle va devoir s’adapter. Et elle n’a de cesse que son progrès. En effet, en chacun de ses jugements se manifeste une prise de position. Un jugement correspond à la marque d’une volonté, d’un engagement dans le monde. La conscience se veut intentionnelle. Le seul savoir authentique demeure celui qui est éprouvé dans l’effectivité de l’expérience. L’usage de la raison théorique possède donc une vocation pratique. Ainsi, s’agit-il d’une puissance de décision dont le pouvoir s’exerce à travers des choix, des gestes. Alliée à l’intelligence, la volonté incarne une valeur positive puisqu’elle consiste à extraire du commun le personnage exceptionnel que chacun peut s’appliquer à être, à mesure qu’il bâtit son histoire.

Cependant, avant d’agir, il nous faut réfléchir, délibérer, choisir. De fait, l’acte volontaire peut se décomposer en quatre phases distinctes : l’anticipation, la délibération, la décision, l’action.

L’anticipation correspond à une période de préparation durant laquelle nous nous représentons ce que nous devons faire en supputant ce que l’avenir nous réserve. Nous appréhendons la contingence du futur. Ainsi l’homme se projette-t-il et imagine-t-il, en anticipant l’action.

Puis, s’opère en nous une phase de délibération. Durant ce moment, nous analysons les mobiles de notre action et nous évaluons ce qu’elle aura pour conséquence. Nous sommes alors au carrefour des différents possibles qui s’offrent à nous et il va falloir se décider et s’orienter. Nous faisons alors l’épreuve de la liberté.

C’est le désir, dans son intensité, qui finalement va motiver notre choix, non pas comme puissance de réflexion, mais comme moteur de l’action, en qualité de désir exclusif. Le désir se porte donc vers l’action selon que la situation nous le présente comme possible ou pas. Il s’agit là d’une appréciation de ce qui est visé. La délibération consiste en ce dialogue intérieur qui passe par des options contradictoires, des évaluations, pour finalement s’affirmer dans notre jugement.

Ensuite vient le moment crucial de la décision. Il coïncide avec l’achèvement de la délibération, la pleine manifestation de la liberté. Elle est tournée vers l’action et constitue l’issue de la délibération. Elle n’est toutefois que le commencement de l’action ; c’est pourquoi elle doit être soutenue par la volonté pour aller jusqu’au bout de son acte, sans renoncer.

À l’inverse, quand la délibération échoue, c’est l’hésitation, l’indifférence, l’alibi de l’inaction. De même que lorsqu’elle est précipitée, elle ne traduit que le produit d’une impulsion. Notons que pour l’homme le choix reste déterminé par la perception d’une vue d’ensemble. Ce qui explique le fait que plus nos perceptions restent confuses, plus nos décisions sont hasardeuses ou influencées par des facteurs dont nous ne saisissons même pas la portée. Ce qui peut avoir pour conséquence de renforcer ce sentiment de conscience malheureuse. En définitive, notre intériorité nous présente une multitude variée d’états possibles, contenus virtuellement, tendant à s’actualiser à chaque instant. Le virtuel n’est pas qu’un pur possible abstrait. Il désigne déjà un passage à l’actualisation, une tendance. Il est vrai que certaines certitudes morales ne trouvent finalement leur sens que dans l’action, c’est-à-dire dans une expérience où l’être s’engage dans sa totalité. L’action s’envisage comme une création, le mûrissement d’un projet qui ne demande qu’à se réaliser. La décision volontaire implique une conscience lucide, éclairée par la réflexion. Celle-ci réfléchit au bien-fondé de ce qu’elle vise. Au terme de son examen critique, la conscience choisit de s’actualiser ou, au contraire, si les circonstances lui paraissent peu favorables, privilégie l’inaction. Ainsi la volonté désigne également une puissance de dire non, de renoncement. Elle consiste alors en un refus de se laisser aller aux tentations. C’est par elle que je me ressaisis, que je surmonte, par la négation, toute tentation. Alors en quoi la pratique de la philosophie permet-elle de maîtriser ses désirs et favorise-t-elle l’action mesurée ?

B. La maîtrise de ses affects : du tumulte passionnel à la tempérance

La quête de la vérité suppose une rupture avec l’ordre passionnel et sensible du cœur afin de favoriser l’élévation à la sagesse. Elle nécessite également un détachement à l’égard du corps, une catharsis, c’est-à-dire une purification de l’esprit. Si ce dernier se détourne du sensible, il parvient à tendre vers les choses intelligibles. Ainsi pouvons-nous envisager une ascèse, à considérer comme un effort de libération à l’égard des passions, des besoins et de l’imagination.

L’homme est ainsi fait que le désir reste une tendance qui le pousse à une insatiabilité naturelle. Il exprime la forme de son « incomplétude » puisqu’il incarne la nostalgie à l’égard de ce qu’il ne possède pas ou plus. C’est à partir de cette tendance qu’il cherche à se satisfaire et à combler ses manques. Le désir, lorsqu’il annihile l’âme, agit comme un cruel geôlier. Il la destitue de son pouvoir de réflexion. Il la détourne de sa rationalité. L’âme n’est plus libre de son jugement parce qu’elle est troublée, affectée, soumise aux pulsions sensibles. En ce sens le désir devient tyrannique. Il ôte à la raison son pouvoir de décision.

« Ainsi donc, merveilleux ami, rien ne manque à un homme pour être tyrannique, quand la nature, ses pratiques, ou les deux ensemble, l’ont fait ivrogne, amoureux et fou.

– Voilà, ce semble, comment se forme l’homme tyrannique ; mais comment vit-il ?

J’imagine que désormais ce ne sont que fêtes, festins, courtisanes et réjouissances de toutes sortes chez celui qui a laissé le tyran Éros s’installer dans son âme et en gouverner tous les mouvements. »

L’émotionnel semble donc caractérisé par l’excès, la tendance à la démesure.

Au lieu d’aspirer à des plaisirs raffinés et intelligibles, l’homme préfère s’adonner à une vie de débauche grossière où il laisse libre cours à ses passions et à sa nature sensitive, quasi animale, instinctive. Cette aliénation comporte le risque d’un déséquilibre puisqu’une partie du corps monopolise tous les centres d’intérêt au détriment du reste. Il s’agit d’un phénomène d’hypertrophie d’une tendance au détriment des autres, et notamment de la rationalité. Dès lors nous assistons à la chute progressive et irrémédiable vers la passivité. Ce qui étymologiquement définit la passion.

L’homme, dans sa dualité constitutive, éprouve la difficulté de la coïncidence entre l’âme et le corps. Dans la passion, l’autre s’offre à moi comme un être purement désirable. La séduction qu’il exerce sur moi me rend vulnérable et simultanément exceptionnel, unique. C’est pourquoi, à ce propos, l’on évoque souvent le transport amoureux. Au cœur du paradoxe du schéma passionnel se trouve un moi séduit par un sensible qui se trouve hors du moi. Ce sont en effet les objets extérieurs qui provoquent les sentiments, les émotions et les désirs. Je suis donc « agi » de l’extérieur par l’autre. La colère illustre bien cet état, lorsque j’affirme que je suis hors de moi. Finalement cela signifie que mes désirs sont des réactions à des actions extérieures. C’est cela être passif.

Lorsque l’homme se consacre à la passion, il est entièrement conditionné par elle, tout comme le chien de Pavlov qui au signal se met à saliver. Elle place l’individu dans l’expectative.

Elle se manifeste par une attente ambivalente puisqu’elle conjugue la crainte à l’espoir. Elle correspond à un inconfort de l’affect, à une inquiétude qui le porte au déséquilibre constant. L’inquiétude lui apparaît alors comme étant le sentiment humain par excellence. L’homme se sent vivre au carrefour du plaisir et de la douleur. L’inquiétude coïncide en fait à un état de « non-repos » psychologique.

Ce dernier lui donne alors l’impression d’une insécurité, de n’être pas à son aise.

Par suite, cet inconfort le rend actif. L’âme se trouve alors dans un état permanent de déséquilibre qu’elle tente de rétablir. C’est à partir de cet état que naît un devenir rythmique sans cesse renaissant ; une sorte de mouvement oscillatoire qui nous maintient toujours en faction quelque part. Cette agitation perpétuelle est, comme le précise Leibniz, semblable au mouvement du balancier d’une pendule ; il est « Un-ruhe » dans une phase de « non-repos ». Ainsi toute décision s’avère motivée par un concert inaudible de petites perceptions que l’homme tient inconsciemment, mais dans le fond toujours en haleine. La perception lui apparaît alors comme un univers intérieur. Ce dernier semble constitué d’imperceptibles incommodités d’où se dégage ce sentiment d’inquiétude, juste perceptible, mais indéfinissable puisque ni douloureux, ni agréable. Ce sentiment est ressenti alors comme une tendance naissante, diffuse, surgissant de pensées sourdes à partir desquelles l’homme éprouve l’instabilité. Il semblerait alors que l’infinité, la multitude qu’il éprouve en lui, viennent hanter l’unité du moi. C’est ainsi que s’inscrit en lui le désir : un manque intérieur qui cherche ensuite à se satisfaire.

« L’inquiétude qu’un homme ressent en lui-même par l’absence d’une chose qui lui donnerait du plaisir si elle était présente, c’est ce qu’on nomme désir. L’inquiétude est le principal, pour ne pas dire le seul aiguillon qui excite l’industrie et l’activité des hommes ; car quelque bien qu’on propose à l’homme, si l’absence de ce bien n’est suivie d’aucun déplaisir ni d’aucune douleur, et que celui qui en est privé puisse être content et à son aise sans le posséder, il ne s’avise pas de le désirer et moins encore de faire des efforts pour en jouir. »

Paradoxalement, le désir se révèle également, dans sa vocation positive, être le moteur de l’action. Ainsi n’est-il pas toujours condamnable. Notamment quand il est redéfini comme puissance d’accroissement de la puissance d’exister.

La tempérance, quant à elle, désigne une vertu qui se rapporte à ce qui est extérieur à l’homme, ce qui agit sur lui. Elle réside en cette aptitude à triompher des tentations extérieures et à distinguer les bons des mauvais désirs. Lorsque l’homme agit dans la tempérance, il pratique la clémence. Au lieu de se laisser emporter par le tumulte d’une tendance excessive, il privilégie la réflexion. Il choisit la nuance et renonce à la rigidité de l’intolérance. La tempérance se manifeste par l’acceptation des idées saines au détriment de ce qui est impulsif, sectaire, exclusif.

La sagesse préconise d’opter pour la plénitude, le projet d’ensemble plus stable et pleinement réfléchi. Elle favorise l’affranchissement des contraintes sensibles. L’intellect se détourne ainsi de la nature capricieuse des désirs.

Cette attitude invite à réaliser des plaisirs légitimes en renonçant à ceux qui ouvrent excessivement à la démesure, l’instabilité, la souffrance. La philosophie nous permet-elle alors de trouver l’apaisement ?

III. La « philothérapie » : les remèdes au mal de vivre

A. Liberté et responsabilité : affirmation créatrice de la vie

L’harmonieuse conciliation de la connaissance et de la sagesse intègre, dans la conduite et la pratique, un art de vivre. Et la philosophie, au regard de toute ma démonstration, se révèle être un bon remède à tous nos maux, dont celui qui paraît le plus tragique et le plus difficile à surmonter : la crainte de la mort.

En tant qu’être pour la mort, une meilleure appréhension de la vie passe par une compréhension de la finitude. « Philosopher, c’est apprendre à mourir », car ne plus redouter la mort, ou s’habituer à sa venue, c’est finalement apprendre à mieux vivre. Celui qui est prostré et littéralement figé à l’idée de mourir est mort avant même d’avoir vécu. Philosopher consiste à apprivoiser l’idée de la mort, afin de mieux se consacrer à sa vie. Il s’agit, entre autres, de saisir la gratuité de la vie pour ensuite vouloir l’enrichir, souhaiter lui donner un sens. Durant l’existence, la raison médite et s’accomplit, alors que la sensibilité s’émeut plus ou moins authentiquement.

« Ce qui trouble les hommes, ce ne sont pas les choses, mais les jugements qu’ils portent sur ces choses. Ainsi, la mort n’est rien de redoutable, puisque, même à Socrate, elle n’a point paru telle. Mais le jugement que nous portons sur la mort en la déclarant redoutable, c’est là ce qui est redoutable. Lorsque donc nous sommes traversés, troublés, chagrinés, ne nous en prenons jamais à un autre, mais à nous-mêmes, c’est-à-dire à nos jugements propres. Accuser les autres de ses malheurs est le fait d’un ignorant ; s’en prendre à soi-même est d’un homme qui commence à s’instruire ; n’en accuser ni un autre ni soi-même est d’un homme parfaitement instruit. »

C’est pourquoi l’homme libéré de son angoisse existentielle apprécie davantage la vie. Il se réjouit de ce qu’elle lui apporte. Il peut s’y consacrer pleinement. Par ailleurs, la prise de conscience rationnelle, et non plus émotionnelle, de la mort peut favoriser l’attention au présent. Savoir que notre temps est compté engendre donc une volonté d’application et d’optimisation de l’instant. Tout comme Sisyphe qui s’applique à rouler sa pierre, l’homme fait de sa vie son œuvre. Il est tout à son attention. Il s’agit de se rendre présent au monde pour s’inscrire dans la totalité de l’humanité à laquelle on appartient.

« Toute la joie silencieuse de Sisyphe est là. Son destin lui appartient. Son rocher est sa chose. De même l’homme absurde, quand il contemple son tourment, fait taire toutes les idoles. Dans l’univers soudain rendu à son silence, les mille petites voix émerveillées de la terre s’élèvent. Appels inconscients et secrets, invitations de tous les visages, ils sont l’envers nécessaire et le prix de la victoire. Il n’y a pas de soleil sans ombre, et il faut connaître la nuit. L’homme absurde dit oui et son effort n’aura plus de cesse. S’il y a un destin personnel, il n’y a point de destinée supérieure ou du moins il n’en est qu’une dont il juge qu’elle est fatale et méprisable. Pour le reste, il se sait le maître de ses jours. À cet instant subtil où l’homme se retourne sur sa vie, Sisyphe, revenant vers son rocher, contemple cette suite d’actions sans lien qui devient son destin, créé par lui, uni sous le regard de sa mémoire et bientôt scellé par sa mort. »

C’est par le détachement à l’égard de l’infortune que l’homme peut s’activer et être créatif.

Évidemment, si l’absurde présente une philosophie de la surdité, d’un être cloisonné, enfermé dans des questionnements sans réponse, l’optimisme de Camus s’achève toutefois sur l’idée d’une libération, du bonheur.

« Je laisse Sisyphe au bas de la montagne ! On retrouve toujours son fardeau. Mais Sisyphe enseigne la fidélité supérieure qui nie les dieux et soulève les rochers. Lui aussi juge que tout est bien. Cet univers désormais sans maître ne lui paraît ni stérile ni futile. Chacun des grains de cette pierre, chaque éclat minéral de cette montagne pleine de nuit, à lui seul forme un monde. La lutte elle-même vers les sommets suffit à remplir un cœur d’homme. Il faut s’imaginer Sisyphe heureux. »

Cela suffit, semble-t-il, pour apporter son lot de consolations.

L’homme se définit par ses projets, car il se fait artiste de lui-même. Il reste créateur de son dessein. Il avance parce qu’il change, crée, évolue. Il est en perpétuel progrès sur lui-même. Il travaille sa pierre et lui donne une forme particulière. Il apprend alors à dépasser les apparences à se détourner des certitudes premières. Il sait aller au-delà de lui-même pour s’aventurer en des terres inconnues. La puissance de sa volonté lui permet de dépasser ses propres limites. Il inaugure.

En conséquence, l’homme autonome affirme son pouvoir sur les choses et sur lui-même. Sa volonté manifeste la marque de ses actions, de sa rigueur et de son efficacité. L’essentiel réside alors dans son application. L’individu qui met son intelligence au service de ses actions collabore à l’œuvre universelle. L’homme sage cherche à accroître sa puissance par l’expérience et la connaissance. Il est donc pleinement responsable de ses choix et de ses agissements. En définitive, il ne peut imputer ses fautes à d’autres, ni aux circonstances. Aucun motif ne pourra être évoqué pour justifier ses maladresses, ses erreurs, ses fautes de goût, ses manquements. Même la mauvaise foi ne pourra servir d’échappatoire.

En conséquence, l’homme, conscient du poids de ses actes, doit choisir avec prudence et avec davantage de lucidité. Il ne peut être désespéré face à la fuite du temps, puisqu’il comprend que la temporalité de son existence lui appartient. Il en fait ce qu’il veut, c’est pourquoi il est créateur et se détermine par ses choix. L’homme doit échapper par lui-même à sa misérable condition et la philosophie désigne un moyen pour parvenir à se réconcilier avec soi, puis avec autrui. La joie de vivre trouve son fondement dans la satisfaction d’intervenir dans le cours des choses. Elle enseigne à l’homme qu’il a la possibilité de se perfectionner. Le temps qui lui est imparti désigne la promesse de possibilités de dépassement et de réalisation. L’homme est engagé dans le monde. Il y exerce sa liberté et sédimente son rapport aux êtres et aux choses. Il existe aussi des « lendemains qui chantent ».

B. Le bonheur des sages

S’il n’existe rien, en dehors de l’existence terrestre, s’il n’y a pas d’arrière-monde, si Dieu n’est qu’une fiction humaine pour atténuer nos peurs, que reste-t-il ? Vivre. Pleinement. Intensément. Exister consiste à surmonter l’absurdité de l’existence et à assurer la liberté et l’engagement qu’elle implique.

À ce propos, Bergson nous invite à penser l’existence sous le registre de la durée. Le temps ne se définit pas comme une succession d’instants identiques à eux-mêmes, qui s’enchaînent infiniment et inlassablement. Il doit se penser sur le mode de la continuité comme un ensemble de moments distincts, mais successifs, qui s’enchaînent et affectent la totalité de la conscience. Il n’est pas seulement le temps de nos horloges. La fuite du temps permet donc d’échapper à l’absurde pour envisager la joie de la création, en durée. C’est sur le mode de l’exécution que l’homme se révèle à lui-même.

« Nous y gagnerons de nous sentir plus joyeux et plus forts. Plus joyeux, parce que la réalité qui s’invente sous nos yeux donnera à chacun de nous, sans cesse, certaines des satisfactions que l’art procure de loin en loin aux privilégiés de la fortune ; elle nous découvrira, par delà la fixité et la monotonie qu’y apercevaient d’abord nos sens hypnotisés par la constance de nos besoins, la nouveauté sans cesse renaissante, la mouvante originalité des choses. Mais nous serons surtout plus forts, car, à la grande œuvre de création qui est à l’origine et qui se poursuit sous nos yeux, nous nous sentirons participer, créateurs de nous-mêmes. Notre faculté d’agir, en se ressaisissant, s’intensifiera. Humiliés jusque-là dans une attitude d’obéissance, esclaves de je ne sais quelles nécessités naturelles, nous nous redresserons, maîtres associés à un plus grand Maître. »

L’homme raisonnable comprend alors qu’il n’est pas là pour se lamenter sur son sort. Il est ici pour faire advenir son humanité et c’est ce qui le rend joyeux. Sa conscience n’est pas seulement une conscience pour la mort, elle est aussi celle qui appréhende l’existence avec toutes ses opportunités et son champ de possibles infini.

En conclusion, nous pouvons affirmer que l’homme libre et responsable s’applique à son humanité. Ses actes s’inscrivent donc dans une histoire collective. Il n’est pas seul et son projet – parce qu’il est mêlé à d’autres – devient collectif. Ainsi, chacun s’affairant dans son petit département peut contribuer au perfectionnement de l’humanité tout entière. C’est pourquoi il n’est pas encore l’heure de désespérer de l’homme.

L’homme ne désigne donc pas seulement un existant libre. Il a des devoirs envers son humanité. Et par ailleurs, si les événements ne tournent pas à son avantage, mais qu’il aborde l’existence avec philosophie, il pourra plus aisément accepter les impondérables, et les situations hasardeuses. L’homme sage accède à la sérénité intellectuelle et physique par une maîtrise de soi, ce qui le rend indépendant et libre.

Inéluctablement, il existe une différence entre la vie dont nous rêvons et la réalité. La prise de conscience du nécessaire décalage qui existe entre la réalité existentielle et l’idéalité qu’on s’en fait, permet finalement d’appréhender les choses avec davantage de sagesse.

Il ne fait alors aucun doute : il n’est pas de petites philosophies ni de philosophies à négliger. Il suffit pour cela de s’attarder sur les concepts, de visiter les grands systèmes de pensées et de s’approprier quelques préceptes pour comprendre toutes les richesses des enseignements philosophiques et s’orienter vers le bonheur du sage.

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Année

2011

Auteurs / Invités

Laurence Vanin

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Philosophie, Qualité de la vie / Bien-être, Questions et options philosophiques, politiques, idéologiques ou religieuses